Pathologie professionnelle

Conversation dans les vestiaires :

— Et toi, comment ça va ?
— Ça va mieux. J'ai une AG à organiser, et comme je suis nulle en organisation, j'ai eu de sérieux problèmes de délais…
Elle m'interrompt, paniquée, une main sur le cœur :
— Me dis pas ça ! Je suis juriste, j'défibrile !


Sinon, vu un très jeune cygne sur le dos de maman cygne (ou papa: comment savoir?). C'était la première fois.

Nervosité

Grève sur la ligne D. Les gens sont agressifs comme je ne les ai pas vus depuis longtemps, eux qui avaient tendance à rire et plaisanter pour supporter les "bêtises" de la SNCF (c'est vraiment comme cela que je le ressens: des bêtises, des caprices d'enfants gâtés; et les plaisanteries comme cette âme "bien française" dont parle autant Proust que San-Antonio). Est-ce le mauvais temps, les mauvaises nouvelles, la crise, certains se seraient écharpés («Monsieur, vous appuyez sur mon bras»). Un instant à gare de Lyon, j'ai cru que quelqu'un allait être écrasée par la foule, j'ai entendu crier.

Puis rien.

Le pire, c'est que je sais que si un tel drame survenait, toute grève serait suspendue pour quelques semaines.

Mise sous pli

Huit mille mises sous pli à la main (! oui je sais, jamais je n'aurais imaginé que ce n'était pas mécanique), je passe les détails. Ç'aurait dû partir vendredi dernier au plus tard.

Nous continuons demain. (Ma tête quand ayant dit «Si c'est un problème de livraison, je prends un taxi et j'arrive», je me suis entendu répondre «A Limoges?»: trois jours de perdu pour un appel d'offre pour l'impression de huit mille enveloppes T (obligatoire, c'est dans les procédures), suite à cet appel d'offre choix d'un imprimeur en Charentes (oui, Limoges n'est pas en Charente, je sais. Je ne raconte que ce que j'ai constaté ou entendu), trois jours ensuite à cause d'une livraison totalement fantaisiste où il est impossible de démêler les responsabilités du fabricant de celles du transporteur (de sacrés menteurs, en tout cas)).

Ce qui fait plaisir, c'est que toutes les entreprises adhérentes à la mutuelle ont répondu présentes quand j'ai appelé au secours (littéralement: un mail aux RH intitulé "appel à l'aide"): elles ont toutes détaché quelques personnes une demi-journée. La solidarité fonctionne encore, tout n'est pas perdu.


Sans transition: lire le billet d'Elisabeth sur les fleurs et plumes de la Belle Epoque.

Astucieux

Nous avons mis les enfants dans un lycée privé parisien.
Avantages: une vie plus douce, plus policée (exemple: effarement de nous parents quand ils nous ont déclaré avec satisfaction qu'ils pouvaient laisser leur sac dans la cour sans surveillance sans qu'il soit vandalisé: pour eux cela tranchait avec ce qu'ils avaient connu jusqu'alors (mais nous n'étions pas au courant: eux pensaient que c'était normal et n'en avaient jamais parlé)) et des adultes omniprésents pour prendre soin d'eux (c'est vraiment le terme: je suis très impressionnée par l'accompagnement (ie, plus que de "l'encadrement") dont les enfants bénéficient, je n'ai jamais connu ça).
Inconvénient: beaucoup de transport, une heure de "pendulation" matin et soir tandis que la plupart des élèves habitent à dix minutes du lycée. La politique en fait de retard le matin est stricte depuis trois ou quatre ans car de plus en plus d'élèves arrivaient en retard pendant les vingt premières minutes du premier cours de la journée.

Ce matin A. reste à la maison pour la semaine de révision avant le bac (déjà! c'est incroyable, je n'ai rien vu venir).

Je dis à O. : — Dépêche-toi, ce matin, on ne pourra pas dire que c'est à cause de A. que nous sommes en retard.
— De toute façon, j'ai trouvé le truc: quand j'arrive en retard à huit heures, je dis que je suis désolé, que nous sommes partis en retard de la maison, à sept heures au lieu de sept heures moins le quart. Les profs me regardent et me laissent entrer.
— Toi et tes yeux de Chat potté!
— Je ne fais que dire la vérité.

Malveillance

Nous avons dégagé le chêne. Le tronc fait huit à dix centimètres de diamètre. A la base, un coup de scie, sur la moitié de la surface, remontant à six mois ou un an.
Le plus probable est que le père de notre voisin qui déteste les arbres (il les a tous fait couper à son fils quand ils ont construit sa maison il y a dix ans, y compris un magnifique chêne de trente à quarante centimètres de diamètre qu'il était sans doute illégal d'abattre) a profité de notre absence pour saboter notre jeune chêne en se disant que celui-ci finirait par tomber (ce qui était terriblement dangereux).

Aujourd'hui c'était la fête des voisins. Je n'y ai pas participé (journée Pentateuque), mais il paraît que le père a soigneusement évité le regard de H. et n'a pas dit bonjour à A.

Nous ne dirons rien parce que nous aimons bien notre voisin et que nous ne voulons pas l'embarrasser (nous sommes sûrs que son père ne lui a rien dit). Mais c'est triste.

Samedi

Un peu sonnée après l'examen de grec, beaucoup plus difficile que celui de janvier (j'ai oublié de dire que nous ne faisons que de la version, ce qui permet aussi de comprendre comment nous parvenons à faire en un an ce qui en prend plusieurs à la fac).

Je rejoins H. devant La Procure. Malgré mes réticences (car je sais comment cela va se terminer), il insiste pour que nous traversions le marché de la Poésie.
J'ai la surprise et le plaisir de découvrir un stand entier (ou presque) consacré à Maurice Carême.
Nous croisons Bernardo. Nous passons de stand en stand. Je ne veux m'arrêter nulle part parce que je sais que la vie est si dure pour ces éditeurs que je me sens une obligation d'acheter quelque chose.
Il est tard, je n'ai pas le temps de m'arrêter au stand de Fata Morgana, ni à celui des Editions de la salle de bain voir s'il y a des Pranchères ou des Régniez pour compléter mes collections. Je repasserai demain.

Et donc (quand je disais que je savais comment tout cela se terminerait):
- Maurice Carême, La bille de verre;
- Maurice Carême, Le jongleur;
- Marie Borel, Le léopard est mort avec ses tâches;
- Michel Clavel, De ma main gauche (je n'avais pas compris que c'était à prendre littéralement!);
- Jacques Roubaud, Ma vie avec Lacan (un récit si minimaliste qu'il illustre qu'avoir un nom permet d'être publié!);
- David, Psaumes pénitentiels (Orphée : bilingue hébreu);
- William Carlos Williams, Asphodèle (Orphée, bilingue anglais);
- Jean Richepin, La Chanson de gueux (Orphée);
- Lewis Carroll, Jabberwocky et ses huit traductions de la première stophe publié au Castor astral (j'en prends deux, un pour offrir).

Sieste (deux heures contre cinq la semaine dernière: en progrès).

Orages. Durant le dîner je regarde par la fenêtre et remarque une poutre en travers du portique. J'essaie de comprendre et découvre avec horreur que notre petit chêne s'est déraciné. Il s'était planté seul et avait poussé à un endroit imprévu, nous n'avions pas eu le cœur de l'arracher quand il avait un an. Il devait en avoir sept ou huit, je craignais que notre voisin nous fasse arracher cet arbre quand il menacerait de son ombre son potager.
Problem solved. Mais que s'est-il passé? Trop de pluie? Des racines peu profondes? Du vent?
Nous avons le cœur gros. J'étais heureuse d'avoir un chêne qui s'était planté de lui-même chez nous. Une impression enfantine d'élection.

Blagues mathématiques

Constante et Exponentielle sont dans un bateau. Constante crie :
— Au secours, on dérive !
— C'est pas grave, répond Exponentielle.

Un Cosinus s'est égaré dans une soirée pleine de Sinus. Il est tout seul, personne ne s'occupe de lui, il se sent triste. Au bout d'un moment, se sentant abandonné, il décide de partir.
Alors un Sinus le rattrape et lui dit gentiment: "Reste, on va t'intégrer".

Doc gyneco

Bon. Bizarrement parler de tuyauterie intime me gêne davantage que "montrer mes fesses sur internet".

Comme je suis profondément convaincue que notre santé est d'abord de notre responsabilité (et que ce n'est que lorsqu'elle devient hors contrôle qu'il est urgent de consulter), je n'ai pas tendance à la confier à une personne extérieure mais plutôt à suivre quelques repères, mon poids, la chute des cheveux, la fatigue, etc. Comme nous avons le même médecin depuis dix-huit ans, il établit les certificats pour le sport en me voyant un an sur trois en faisant confiance à mon appréciation entretemps.

Bref, tout cela pour dire que cela faisait cinq ans que je n'avais pas vu de gynéco et que je me suis fait engeuler (enfin, décembre 2008: quatre ans et demie).

Comme je rencontrais un nouveau médecin (j'ai laissé tomber la précédente dont le manque d'écoute était la cause de mon manque d'assiduité), il a fallu constituer un dossier: antécédents médicaux, grossesses, accouchements… (Il paraît que je suis «très nature». Je dirais plutôt: non-interventionniste. Ne pertubons pas ce qui marche (en croisant les doigts: «pourvou que ça doure».))

Les questions m'ont amenée de fil en aiguille à raconter que du côté maternel, ma mère, une tante et ma grand-mère se sont fait enlever l'utérus pour cause de fibrome. Je l'avais plus ou moins oublié, c'était un souvenir auquel je ne pense jamais.
Et j'ai brutalement pris conscience que ma mère avait deux ans de moins que moi aujourd'hui quand elle a été opérée.
Cela m'a fait un choc.

Enfin

Enfin un coup de soleil après un déjeuner en terrasse.

Sinon, gros fail au bureau. Les envois qui devaient être terminés vendredi soir ne le seront que dans une semaine (la mise sous pli est entièrement manuelle! J'étais à mille lieues d'imaginer cela). Nous serons hors des délais légaux. Je me sens vraiment stupide à ne pas m'être méfiée davantage.
Il ne reste qu'à attendre le 25 juin pour me faire descendre en flammes. Bon. Quand le vin est tiré, le lait versé, etc.

Vu mon "chargé de TG". Ça me rappelle ce que mes amis en math sup appelaient "aller à confesse". J'en suis ressortie avec un conseil de lecture: Joseph et ses frères de Thomas Mann "pour cet été".

Je passe à Malraux (la bibliothèque), il n'y a pas le tome (de l'histoire de Joseph) qui m'intéresse. Je prends Abattoir 5.

Retour en Vélib, bords de Seine depuis Bastille jusqu'à gare de Lyon, les berges gardent la marque de la décrue en cours (marques blanches sur les pierres puis plus vertes ou marron plus près de l'eau).

Sur l'eau

La Seine descend. Les retenues d'eau en amont sont pleines (lac du Der, etc), il va falloir les vider je suppose, nous allons avoir beaucoup de courant plusieurs jours encore.

Vincent a fini par autoriser les sorties, uniquement en yolette, aller retour dans le petit bras de l'île de la Jatte. C'est tout à fait exceptionnel, normalement nous descendons (sens du courant) par le grand bras (où passent les péniches) et remontons par le petit.

De loin j'ai aperçu une cane et deux ou trois canetons. Tous les cygnes de l'automne ont disparu, peut-être sont-ils retournés en Angleterre (la légende veut qu'ils viennent des parcs anglais, partis quand la reine a demandé qu'on ne les empêchât plus de voler). Ou il y avait trop d'eau pour qu'ils puissent nicher et couver (est ce qu'un cygne niche?).

Je n'ai pas d'ampoule mais le dos ankylosé. Dès que j'aurai un peu de temps il faudra que je me fasse remettre d'aplomb une ou deux vertèbres.

La blague du dimanche

Elle a sans doute circulé sur FB sous forme de dessin, mais comme je suis coupée de tout ça, je la raconte à l'ancienne:

Un homme et une femme sont au lit.
Un homme ouvre la porte et la femme s'exclame:
— Ciel, ton mari !

Concert ce soir

J'aurais dû écrire ce billet hier mais il n'est pas trop tard pour les Parisiens: ce soir à 17 heures au temple des Batignolles (à cent mètres de la place de Clichy), deuxième concert des concerts gais. J'y étais vendredi soir et je vous le recommande (je suis toujours embarrassée quand il s'agit de parler de musique, car je ne sais pas en parler, justement).

Le programme se concentre sur le XXe siècle et j'ai regretté de ne pas y avoir emmené O dont c'est le thème en histoire de l'art au brevet des collèges.

- Ouverture de La Fiancée du Tsar de Rimski-Korsakov
- Pelléas et Mélisande de Fauré
- Prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy
- Concerto n°1 pour violoncelle de Saint-Saëns

En sortant, zvezdo me confiait qu'il avait rencontré nombre des instrumentistes via les blogs: klari (j'ai longtemps cru que c'était le pseudo parce qu'elle jouait de la clarinette (elle ne joue pas de clarinette)); son voisin de pupitre (que sans connaître j'avais autrefois repéré grâce à ce billet), etc (sans compter les blogueurs de l'assistance: Philippe, Joël, (moi), et tous ceux que je ne connais pas.)

Comment connaître l'âge de son charcutier

— Vous auriez du saindoux?
— Oui. Il ramène un bloc blanc sous film plastique, 5x10x12 cm. Vous en voulez combien?
Moue dubitative — Ça dépend, ça se conserve bien ?
— Ça? C'est immortel, c'est Highlander!
— Hum, vous avez de bonnes références… Mais vous êtes trop jeune pour connaître ça!
Offensé — Mais non, pas du tout, je suis né en 1984 in petto je décide de ne pas lui dire que c'est l'année de mon bac, je connais même Goldorak.
— Goldorak, en 84? Ah non, ça devait être Alvator… Ou alors après tout je n'en sais rien, c'est justement le moment où j'ai arrêté d'avoir la télé c'était des reprises.
— Mais si, je regardais le club Dorothée!

Bref, j'ai pris la moitié du morceau.

Agenda

Début de journée par une distribution de tracts (il y a peu d'occasions où l'on se sente aussi exposé au regard que lorsqu'on tracte). Je donne un coup de main par amitié, mais aussi parce que quelque chose m'échappe: qu'est-ce qui peu bien pousser notre maire, le bien connu Dupont-Aignan, à vouloir installer un centre Leclerc à la gare de Yerres, alors que pendant toutes ces années il a travaillé à transformer la ville en Neuilly de l'est? Soudain, il veut ce centre commercial, qui outre des problèmes de délinquance (maires, écoutez: ne jamais mettre un centre commercial trop près d'une gare, c'est statistiquement prouvé) et de circulation, va tuer tous les commerces du centre (les commerces non alimentaires ont déjà du mal à survivre à Yerres qui possèdent une dimension de ville dortoir non négligeable)?
Pourquoi diable fait-il cela? Qu'est-ce que cela cache? Est-il en train de se dire "après moi le déluge" en songeant au futur non-cumul de mandat, quand il restera député et abandonnera son siège de maire? (je songe à la fin d'Après la guerre des chocolats, mais comme personne ne connaît, mon allusion va tomber à plat).
Je serai (sans s) désolée de voir toutes les boutiques du centre devenir des agences immobilières et des cabinets d'assurance.

Journée à régler des problèmes d'intendance au dernier moment, à me dire (une fois de plus) «Mais pourquoi tu ne t'y es pas mis plus tôt?» (réponse: parce que j'avais peur de ne pas y arriver (évidemment, ça devient beaucoup plus facile en attendant que l'échéance soit à peine tenable)) et à constater avec toujours le même étonnement et la même gratitude qu'il y a des gens prêts à me trouver des solutions (c'est leur métier? oui, et alors? il y a des gens qui font très mal leur métier tout en étant mal aimables).

Le soir Oulipo. J'arrive très en retard à cause d'un appel de la CAC au moment où je partais (eh zut, je vais devoir revoir le rapport de contrôle interne) et le vigile refuse de me laisser entrer. «C'était pas mal» (rires), paraît-il.

Retour à notre pizzeria qui n'est plus une pizzeria. (J'étais absente la dernière fois, mais il paraît que le restaurant à côté du MK2 est catastrophique). Défaut: la musique. Pour le reste, c'est correct, mais je regrette l'ancien patron. Je pense à Baudelaire: «la forme d'une ville…»

(Et surtout, pas d'accent à Perec !)

Thèse

Lundi dernier cours de grec. A mon étonnement et mon émotion, la prof nous remercie: nous avons été des élèves formidables, surtout pour une année de thèse. A quoi nous lui répondons très sincèrement que c'est elle qui a été formidable, que jamais nous n'aurions deviné qu'elle était en fin de thèse si elle n'y avait fait allusion une fois.

Je suppose que ses remerciements tiennent aussi au fait que les élèves de l'année précédente ont passé leur temps à se plaindre, tant et si bien que beaucoup d'élèves de ma promotion, effrayés, ont décidé de ne pas faire de grec durant leur cursus (durant les huit ans du cursus, nous devons valider deux langues parmi trois, latin, grec, hébreu. Valider une langue, c'est suivre des cours pendant un an et réussir les examens. Bien sûr, il est possible de se perfectionner ensuite deux ou trois ans dans une même langue, voire plus. (L'ennui de cette façon de faire, c'est que nous absorbons une quantité incroyable de grammaire en un an. Cela n'est possible que parce que nous travaillons sur des corpus étroits, le NT en latin et en grec, la Torah en hébreu.))

Comme je ne peux pas laisser de commentaire sur wordpress sous le nom d'Alice (un bug), je rends ici hommage à ce billet, petit manuel de survie à l'usage des thésards dînant en famille, qui doit pouvoir être étendu à d'autres situations sans attendre d'être en thèse.

Aussi lourd qu'un âne mort

Journée de transition bibliophore, je rends des livres en bibliothèque. Je réorganise mon sac au petit déjeuner, je sors mes livres et tout le monde rit au fur à mesure que je plonge la main et la ressort, la plonge, et la re-ressort, la replonge, et la re-re-ressort…

- David Fulmer, Rampart street. Je l'avais pris pour H. mais il n'a pas attisé sa curiosité, donc je le rends.
- La Création dans l'Orient ancien, à rendre dans une autre bibliothèque (TG d'hier).
- Michel Younès, Pour une théologie chrétienne des religions, à rendre (TG de samedi).
- deux lexiques de grec (le même lexique, mais avec cinquante ans d'écart entre les éditions: très différents en pratique) (pour notre dernier cours: ce soir c'est le dernier cours de l'année).
- le Nouveau Testament en grec.
- Denis Dupont-Fauville, Saint Hilaire de Poitiers, théologien de la communion (pour le lire!)

Au retour, j'ai rendu quelques livres et j'en ai acheté deux autres.

- Denis Dupont-Fauville, Saint Hilaire de Poitiers, théologien de la communion
- Paul Ricœur, L'herméneutique biblique (traduit de l'anglais, ah tiens)
- Curzio Malaparte, Viva Caporetto!, un peu par hasard parce qu'il était sur une table de la librairie. Premier livre de Malaparte, première traduction en français, trois fois saisi et censuré, récit sur la première guerre mondiale
- les deux lexiques de grec
- le Nouveau Testament

Le soir un homme me dit gentiment en sortant du RER à minuit :«Vous devriez mieux fermer votre sac» (tip: ce sac ne ferme pas, il a une forme de cabas, je l'ai choisi pour cela). Je le regarde, contemple sous ma main qui tient les poignées les tranches des livres et imagine la tête de celui qui découvrira ce qu'il vient de me voler. Je pars vers le parking en soupirant un peu.

Matin

Matinée de TG sur Genèse 1-3. Que de passions et d'emportements.

Je reste stupéfaite de découvrir que dans ce texte pourtant assez court, beaucoup de versets sont comme oubliés, occultés, dans l'imaginaire collectif: le repos du sabbat a fait passer au second plan la description d'un monde végétalien, il y a deux arbres dans l'Eden, un arbre de la connaissance et un arbre de vie (j'avais toujours pensé que c'était le même), etc., etc.

Nous finissons inévitablement par buter sur la question de la liberté et je me dis avec amusement que le péché originel, après avoir été honni pendant des siècles, est en passe d'être accueilli comme le don de la liberté: sacré XXe siècle, il aura vraiment tout retourné!

Sur le chemin du retour je prends un Vélib; de Bastille au pont d'Austerlitz dans les jardins du bord de Seine rive gauche selon mon itinéraire favori je croise le début de la manif pour tous. Je suis à deux doigts de crier aux enfants que je vois «Si on veut vous mettre devant, refusez, n'y allez pas!», mais je retiens.

Je veux essayer de tenir un Véhesse "léger", parce qu'après tout, il est tout de même rare que je n'ai pas lu chaque jour quelques lignes de quelque chose: pas un jour sans une ligne lue, c'est ce qui pourrait s'approcher le plus de la vérité me concernant. Et je n'ai pas vraiment le temps de tenir un Véhesse "lourd", et puis je crois que cela me gonfle, je parviens à m'ennuyer moi-même.

Fail

L'un des défauts des Vélibs est que le panier pour contenir les sacs griffe le cuir. Comme j'avais l'intention de prendre un vélo entre l'île de la Cité et la rue d'Assas, j'ai vidé mon cartable au dernier moment avant de partir pour prendre un sac moins fragile.

Ce faisant, j'ai oublié dans ma précipitation (vite, vite) ma carte navigo et mes lunettes: problème pour prendre le RER, bien sûr, mais aussi impossibilité de prendre un vélo puisque mon pass Vélib est sur ma carte navigo (tiens j'y pense, ce nom de "navigo" est-il lié à la devise de Paris? Si oui, quelle élégance dans les détails).

Et surtout j'ai passé une journée très difficile: sans lunettes, je peine désormais beaucoup.

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Lecture du jour : l'amitié selon le Siracide
Livre de l'Ecclésiastique 6,5-17.

La parole agréable attire de nombreux amis, le langage aimable attire de nombreuses gentillesses.
De bonnes relations, tu peux en avoir avec beaucoup de monde ; mais des conseils, n'en demande qu'à un seul entre mille.
Si tu veux acquérir un ami, acquiers-le en le mettant à l'épreuve ; n'aie pas trop vite confiance en lui.
Il y a l'homme qui est ton ami quand cela lui convient, mais qui ne reste pas avec toi au jour de ta détresse.
Il y a l'homme qui d'ami se transforme en ennemi, et qui va divulguer, pour ta confusion, ce qui l'oppose à toi.
Il y a l'homme qui est ton ami pour partager tes repas, mais qui ne reste pas avec toi au jour de ta détresse.
Quand tout va bien pour toi, il est comme un autre toi-même et commande avec assurance à tes domestiques;
mais si tu deviens pauvre, il est contre toi, et il se cache pour t'éviter.
Tes ennemis, tiens-les à distance, mais avec tes amis sois sur tes gardes.
Un ami fidèle est un refuge assuré, celui qui en trouve un a trouvé un trésor.
Un ami fidèle n'a pas de prix, sa valeur est inestimable.
Un ami fidèle est un élixir de vie que découvriront ceux qui craignent le Seigneur.
Celui qui craint le Seigneur orientera bien ses amitiés, car son compagnon lui ressemblera.

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Agenda
Gratté la gelée sur le pare-brise ce matin à sept heures (ce qui ajouté à mon changement de sac n'a pas contribué à nous mettre en avance).
Dernier cours d'allemand de l'année. Je ne reviendrai pas, sauf si mon inscription en allemand théologique l'année prochaine est refusée. Il va falloir que je fasse de la grammaire cet été.
Après-midi en bibliothèque sur Genèse 1-3 (les deux récits de la création, les sept jours et l'Eden).
Re-regardé Real Steel en me faisant la réflexion que nous, Américains compris, adorons les histoires de David et Goliath, et que ce que les Américains ne saisissent peut-être pas, c'est qu'aux yeux du monde, ils sont Goliath.

Les infos sur France Inter et France Musique

Sur France Inter à six heures et demie durant le petit déjeuner (citation à peu près, de mémoire):
Un homme s'est suicidé dans Notre-Dame pour protester contre le mariage gay. Dans une lettre, il a appelé à d'autres actions inédites et spectaculaires.

Sur France Musique à sept heures en voiture:
L'écrivain Dominique Venner s'est suicidé dans Notre-Dame à 78 ans. Les raisons de son acte ne sont pas très claires mais pour Marine Le Pen il est évident qu'il s'agit d'une opposition au mariage homosexuel.

Je médite trois secondes sur l'information que j'aurais eu en n'écoutant qu'une seule radio (la veille, l'ouragan qui a détruit une ville des Etats-Unis avait occupé le temps d'antenne sur France Inter, tandis que c'était l'actualité internationale (la Syrie) qui prenait cette place sur France Musique. Evidemment, la comparaison n'est pas juste, peut-être qu'à sept heures, heure de plus grande écoute, France Inter fait moins dans l'anecdotique. A vérifier).

Trois jours

Mouillés.

- samedi. Rien de notable. J'emprunte un Gaston en allemand à la bibliothèque, mais hélas, pas de "Rhôgnutdju" qui permette d'avoir une idée de la traduction. H. plein de bonne volonté décide de tondre (quand j'arrive chez moi je songe à Houellebecq dans La carte et le territoire disant au narrateur: «Vous reconnaîtrez ma maison, le jardin n'est pas entretenu»); il est sauvé par la pluie.

- dimanche. Messe de Pentecôte dans une église comble du fait des premières communions. Le prêtre confie la lecture de l'Evangile à un pasteur dans l'assistance (je suppose que c'est un parent des premiers communiants), j'ai une pensée pour Vatican II et tout ce qu'il a rendu possible. Prêche: «J'étais hier à la cathédrale d'Evry où une centaine d'adultes entre vingt et quatre-vingts ans faisaient leur confirmation. Il y avait un homme de quatre-vingts ans qui faisait sa première communion». Pensée pour les conversions à l'islam qui font couler de l'encre. (Pour ceux qui ne le savent pas, la confirmation est le sacrement qui confirme le baptême: le catholique adulte confirme qu'il accepte les engagements que ses parents et parrains avaient pris lors de son baptême.)
Frites à la patate douce : pas bon (sucré) mais source de rires. Chute brutale de C. sur la terrasse trempée et gluante (noire, une sorte de moisissure due à l'eau qui ne s'écoule pas, les maçons ont oublié de la construire très légèrement en pente) dans l'après-midi. Il en sera quitte pour boîter. J'espère que la main n'est pas cassée. Mes beaux-parents arrivent trop tard pour que nous les entraînions voir The Grandmaster que j'avais envie de revoir.

- lundi. Matinée grecque, à essayer de démêler le passif du moyen, les verbes actifs au futur moyen, les verbes moyens à l'aoriste en thé, etc. Il faut bien reconnaître que je mélange un peu tout. Examen le 8 juin.
Upside Down. N'y allez pas.
Nous récupérons O. trempé et épuisé. Il vient de passer trois jours sous la tente et sous la pluie («Le problème de Jambville sous la pluie, c'est que ce n'est plus que de la gadoue. Celles qui étaient en Uggs ont pleuré» (Comme je trouve ces bottes mochissimes, j'ai pensé: «Bien fait!»)). Il a des brûlures et des ampoules aux mains. Il s'endort devant le feu.

Engouement surprise

Tous les matins nous écoutons France Musique dix minutes, entre la maison et la gare du RER.
Ce matin, quelques secondes de Wagner, la chevauchée des Walkyries.

— J'aimerais bien voir ça, j'aime bien Wagner.
— Oui, moi aussi j'aime l'opéra.
— Comment? Ça vous intéresse? Mais j'y vais en octobre, à Dijon, la Tétralogie raccourcie sur un week-end. Vraiment, ça vous intéresse? Mais fallait prévenir!
— On ne peut pas te prévenir, tu ne dis rien.
— Ben oui, j'ai l'habitude que vous vous moquiez de moi. Bon, je vais voir s'il reste une place.
— Deux, et moi?
— Toi tu seras à Lisieux, je te rappelle. Lisieux-Dijon, on fait plus simple sur un week-end.
— Si, c'est faisable, je ne travaille pas le vendredi après-midi.
— Parce que tu as déjà ton emploi du temps de l'année prochaine?

Bref, ils viennent.


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Agenda : premiers pas dans la bibliothèque BOSEB Soulagement : ma bibliographie consiste en des articles et non des livres, c'est plus court (c'est important car les documents sont consultables sur place, et il est difficile pour moi d'être là entre 9h et 19h). J'ai l'impression que ma dissertation risque d'être un exposé des diverses thèses sur le sujet. J'ai sans doute intérêt à l'écrire avant de lire les articles, puis à l'enrichir ensuite, si je veux être un peu personnelle.

Se promener dans les rayonnages est amusant (Eléments d'écriture égyptienne sacrée). A ma table deux dames aux cheveux très blancs copient des lettres sur des feuilles à grands carreaux. De loin cela ressemble un peu à de l'arabe, en plus anguleux. J'aperçois la tranche du manuel qu'elles consultent : c'est de l'akkadien.

Dans l'autre bibliothèque, j'ai emprunté sur le présentatoirs des nouvelles acquisitions un livre au titre irrésistible: Saint Hilaire de Poitiers, théologien de la communion (ce n'est pas la seconde partie que j'aime, mais le nom. Grégoire de Naziance, Isidore de Séville, il y a une vraie jouissance du nom.)

Pot durant l'avant-dernier cours d'allemand.
Hit girls, dont la bande-annonce m'avait plu. Il y a du mou dans le récit, mais on rit. Skylar Astin a un visage sympa mais un nom impossible.
Un fil à la patte par la troupe de théâtre de l'école (sans O. parti à Jambville pour trois jours). Ces lycéens sont toujours aussi extraordinaires.

Je lis le livre de Christian Delorme, prêtre en région lyonnaise : L'islam que j'aime, l'islam qui m'inquiète.

Virgin ou la civilisation

Ce qu'il faut lire est ici (je me souviens qu'emmenant mon fils de huit ans à une séance de cinéma à dix heures où le petit déjeuner était offert, je l'avais prévenu du comportement des adultes, car je me disais qu'il serait sans doute choqué de voir les gens se ruer pour un petit pain au chocolat gratuit).

Une histoire simple : faut-il interdire ce film au plus de 50 ou 60 ans?

Ou plus généralement à toute personne ayant un être aimé en train de vieillir, et finalement de mourir?

Le film débute par quelques minutes qui montrent la vie quotidienne, puis c'est l'accident cardiaque et l'entrée en maison de retraite.

C'est à ce moment-là que j'ai entendu derrière moi: «Je me demande si c'est un film pour nous», et en tournant un peu la tête, j'ai aperçu deux femmes élégantes aux cheveux blancs.

Choc de l'entrée en maison de retraite, description qui rejoint les témoignages directs que j'ai reçus; puis, toujours concordant avec ce que j'en connais, les habitudes, les plis, les amitiés, l'apprivoisement réciproque, ce monde totalement étranger qui devient quotidien.
C'est bien sûr aussi, ou surtout, la gratitude d'une famille pour une femme qui a vécu à son service pendant soixante ans.

J'ai pensé à Kieslowski, surpris d'être apprécié hors de Pologne, qui disait qu'il avait compris un jour qu'avoir mal aux dents ou être amoureux, c'était la même chose partout sur terre, et qu'il était donc possible de faire des films pour les hommes partout sur terre.
Ce film montre que vieillir prend des formes très similaires dans les villes occidentalisées.

A la fin du film, les deux femmes derrière moi reniflent. Elles parlent de France Inter, qui selon elles aurait raconté n'importe quoi en n'ayant vu que quelques minutes du film. Je ne comprend pas si elles regrettent de l'avoir vu ou pas, elles sont profondément touchées par la relation entre les deux personnages principaux, la vieille domestique et le garçon qu'elle a élevé et qui était son préféré.
In petto je me dis que si ce film décrit un miracle, ce miracle est le sentiment de reconnaissance de cet homme envers la vieille femme, cette façon naturelle d'envisager un bienfait comme le retour naturel, spontané, inévitable, d'un bienfait («elle a pris soin de moi, je prends soin d'elle»).

Non, la gratitude ne va pas de soi. Comment se nomme le contraire d'oublier, le fait de continuer à penser à quelqu'un (non, pas se souvenir, se souvenir, c'est penser à quelqu'un dans une situation ou un état passés), le fait de continuer à prendre soin et se préoccuper même lorsque cette personne n'est plus là au quotidien? Comment s'appelle le contraire de "Loin des yeux, loin du cœur"? C'est cela, l'amour?

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Agenda : dernier cours sur l'islam, un peu houleux. La prof rappelle que la première condition du dialogue est l'écoute (non, elle ne parle pas des chrétiens et des musulmans, mais des élèves de la classe).
Je me rends compte que le dialogue inter-religieux ne m'intéresse pas vraiment: ce n'est pas la religion de l'autre qui m'intéresse, mais l'autre, la personne, sa vie, ses soucis, ses rêves. Sa religion par contrecoup, mais pas en objet premier.

Oblivion

Pas le moral ce matin, tant et si bien que je passe du temps sur les sites paléo (je découvre des sites en français, belge et québécois (des recettes, youpi! le problème ce sont les ingrédients introuvables en France et le temps passé à convertir les unités de mesures). Ce qui me plaît, c'est le côté expérience. Ce qui me donne confiance, c'est la phrase "Essayez un mois, vous verrez bien": cela sonne juste. J'ai un souvenir précis de mon adolescence quand je faisais du sport jusqu'à avoir des voiles noirs sur les barres asymétriques et je sais très bien ce que je ne veux pas revivre. Donc je peux me permettre les expériences, je sais que si cela ne fonctionne pas, je le saurai très vite. Et inversement.

Et toujours parce que je n'avais pas le moral, je suis allée voir Oblivion à midi. C'est un film qui se laisse regarder, avec tous les ingrédients de la science-fiction (le pouvoir des livres (Ray Bradbury), les envahisseurs, la terre inhabitable (une pensée pour Wally, avec la fleur dans une boîte de conserve), la valeur du sacrifice (un petit côté Armaggedon)). C'est également un film terriblement américain, destiné au public américain: la nostalgie, c'est le Rockfeller Center, le football américain et la casquette "NY". (Mais les livres, ce sont lais de l'ancienne Rome (Macaulay) ou Conte de deux cités, entraperçu sur un dos (Dickens, comme dans Au-delà)).
J'aurais une réflexion d'ordre générale, mais pas maintenant, je ne veux pas spoiler.

En tout cas, ce film m'a remonté le moral; peut-être parce qu'il met en scène ce paradoxe sans cesse mis en scène: nous, individu ou humanité, sommes toujours sur le point d'être détruits, par des forces intérieures ou extérieures à nous-mêmes, mais nous possédons des forces de résistance insoupçonnées et inconscientes, intérieures ou extérieures. (Pourquoi et comment ces forces? Ce sera mon étonnement perpétuel.)
Nous sommes indestructibles, en dépit de nous-mêmes.

J'aime bien Tom Cruise. Il me fait de la peine et attise ma curiosité, pourquoi lui dans une secte? Quelle faiblesse interne, quelle blessure?

L'ensemble, paléo + cinéma, a été très mauvais pour ma productivité de la journée.

Quarantaine

En rentrant samedi m'attendait un tout petit livre, En quarantaine de Jacqueline Harpman, accompagné d'une carte postale: «je voulais te donner ce petit texte qui me semble fait pour toi».

Je l'ai lu ce soir en rentrant sur le quai du RER. L'auteur raconte comment elle fut mise en quarantaine au lycée (personne, élèves ou professeurs, n'avait le droit de lui parler pendant quarante jours) après avoir démontré son illogisme à une amie capable simultanément de faire pleurer le lycée sur ses angoisses de sœur d'un soldat au front (nous sommes en 1942) et de défendre dans une dissertation Péguy louant la beauté de mourir pour la patrie («Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés»). L'amie vexée alla se plaindre à la directrice en déformant les propos et l'auteur fut mise en quarantaine après avoir ressenti physiquement l'impossibilité de s'excuser, puisqu'elle était dans la vérité.
A la fin de la quarantaine, ses camarades de classe ne comprirent pas pourquoi désormais c'était elle qui ne leur parlait plus.

Qu'on m'envoie ce texte avec les mots "il me semble fait pour toi" est assez mélancolique mais plutôt rassurant: non je ne suis pas folle, ce que je vois et ce que je vis est vu par mon entourage.

Je m'interroge parfois sur mon effrayante capacité à me disputer ou simplement à me détacher des gens. J'ai l'impression d'être un serpent qui avance en laissant ses mues derrière lui: pourquoi ? Trop brutale, trop franche, pas assez gentille? (Oui.)
D'un autre côté, je sais aussi que n'importe laquelle de ces personnes pourraient venir me demander un service: si c'était dans mes capacités, je le rendrais sans même réfléchir, cela me paraîtrait totalement normal (d'où d'ailleurs ma difficulté à envisager que cette sensation de normalité, "chose qui va de soi", ne soit pas universellement partagée).

J'ai cessé de m'interroger sur tout cela. Il y a eu plusieurs étapes dans cette acceptation de la solitude. Il y a eu le jour où une amie m'a dit (nous parlions de nos années de collège): «Ce que les autres n'acceptent pas, c'est que nous n'ayons pas besoin d'eux». Et cela m'a paru très vrai: avec nos livres, nos passions, nous sommes autonomes, perdus dans nos pensées, ailleurs.

Et puis il y a eu ce texte de Paul Graham:
Alors si l'intelligence elle-même n'est pas un facteur de popularité, pourquoi les enfants intelligents sont-ils toujours impopulaires? La réponse, je crois, c'est qu'ils ne veulent pas vraiment l'être.
Si quelqu'un m'avait dit ça à l'époque, je lui aurais ri au nez. Etre impopulaire à l'école ça rend les enfants malheureux, certains au point de se suicider. Me dire que je ne voulais pas être populaire, ç'aurait été comme dire à quelqu'un mourant de soif dans un désert qu'il ne veut pas d'un verre d'eau. Bien sûr que je voulais être populaire.
Mais en fait non, pas assez. Il y avait quelque chose que je voulais plus: être intelligent. Pas seulement pour avoir des bons résultats à l'école, même si ça comptait, mais pour concevoir des fusées, ou pour bien écrire, ou pour comprendre comment programmer un ordinateur. D'une façon générale, pour faire des grandes choses.
A l'époque, je n'ai jamais essayé de séparer mes désirs et de les peser l'un vis-à-vis de l'autre. Si je l'avais fait, j'aurais vu qu'être intelligent était le plus important pour moi. Si quelqu'un m'avait offert la possibilité d'être le gosse le plus populaire de l'école, mais au prix d'être d'une intelligence moyenne (laissez-moi croire que je ne l'étais pas, voulez-vous), je ne l'aurais pas saisie.
Ce texte, que j'ai découvert en 2009, a été une révélation: tout cela n'était finalement qu'une question de hiérarchies dans ce qui comptait le plus pour moi, l'important pour ne pas être malheureux était d'en avoir conscience.
(Lisez la fin du texte : c'est une analyse dévastatrice de la fonction de l'école jusqu'au bac comme une gigantesque garderie.)

La carte postale se termine par cette phrase que j'aime beaucoup: «les Mille et une Nuits ne semblent pas faits pour traverser les siècles».

Au détour d'un bois

Je m'étais proposée pour accompagner les enfants à Jambville, où ils montent les tentes scoutes pour le Frat du week-end prochain. (Cette famille devient de plus en plus catho, pauvre H. qui ne s'y reconnaît plus! (Entre nous, moi aussi j'en suis très étonnée, cela n'en prenait absolument pas le chemin. Mais avoir la possibilité de dormir sous la tente et de posséder son propre couteau de poche en convertirait plus d'un (version ado de "Paris vaut bien une messe").))

Je pensais faire l'aller-retour dans la matinée, les laissant se débrouiller pour revenir en RER, peu encline à me faire bloquer dans les bouchons de retours de vacances. Bien entendu, une chose en entraînant une autre, je me suis retrouvée à tenir les piquets centraux des tentes de huit.
(Il faut bien reconnaître que cette gigantesque organisation m'impressionne, moi qui ne suis même pas capable de prévoir le café pour une réunion de quinze personnes).

J'ai un peu déambulé dans le parc immense pendant que se montait la table (rondins et ficelles, table pour onze).
Et je suis tombée nez à nez avec Sullivan.




Dernier jour

Seuls ce matin. Messe de l'Ascension à Saint Marc puis direction le cimetière.
Depuis que H. a changé d'entreprise en 2010, il photographie les tombes pendant ses vacances («je vous jure que c'est vrai, Madame»). Quand il a fini de mitrailler les enfeux (parce que nous nous décomposons moins vite du fait des antibiotiques ingérés (pas uniquement par médicament, surtout par les aliments), des problèmes de place apparaissent dans les cimetières français et nous nous dirigeons vers une solution de type enfeu), je réclame d'aller voir la tombe de Brodsky.
— Je veux voir si ça a changé.
— Ça n'a pas changé : les morts sont toujours morts.

En quoi il se trompe, le rosier a beaucoup grossi entre 2009 et 2013. Et le nom de Brodsky a été officiellement ajouté au panneau indiquant les tombes célèbres.






Je me rends compte qu'il est enterré dans la parcelle évangélique. Un Russe évangéliste, qu'est-ce à dire?

Nous repassons chez l'imprimeur — dont c'est l'anniversaire. Il nous avoue qu'il choisit ses clients, que lorsqu'un Américain entre en disant «I want», il se trouve souvent que ce qu'il "want" est impossible, Gianni Basso est vraiment désolé.
Quelle tête de mule et quel sentimental.
Bref, nous papotons. Nous lui disons notre surprise et notre gratitude à voir les Vénitiens si serviables (pas souriants, parfois revêches, mais serviables, prêts à aider dans le besoin) devant la foule.
— Nous avons l'habitude. Et puis tout Vénitien est en représentation.
N'empêche. Nous lui expliquons que ce qu'a fait H. ce matin, s'installer en terrasse au Florian non ouvert pendant que les serveurs balayaient, est absolument impossible à Paris.

Après-midi. Je passe les détails. En déambulant le soir, nous passons par hasard près de la statue de Paolo Sarpi que j'ai rencontré le matin dans McCarthy. La coïncidence me fait plaisir car je n'aurais pas osé demander partir à sa recherche.
Devant le casino (là encore, hasard: nous cherchions un traghetto qui n'existe pas ou plus) je photographie la plaque commémorant la mort de Wagner (pour Philippe).

Nous dînons derrière San Giacomo dall Orio. J'observe la façon dont les gondoliers s'aident des jambes pour prendre de l'élan contre les murs. La ville elle-même fait partie du système de propulsion des gondoles. (Plus tôt, sur le vaporetto entre Celestia et Fondamente Nove, j'avais observé deux garçons en double scull sur la lagune. Une envie de bateau ne me quitte plus depuis que je suis ici, avoir ramé à Venise m'a perdue pour les piétons. J'envisage d'apprendre le kayak ou de passer le permis bateau (est-il possible de louer un bateau moteur? est-il possible de ne pas causer d'accident en circulant sur les canaux sans y avoir grandi?). Bref, je rêve.)

Nous rentrons dans la nuit. A toute heure des gens errent, perdus, avec ou sans carte à la main. Les rires des filles se font plus aigus, l'alcool aidant. La marée est haute.

Une journée dans les îles

Les Carpaccio aux esclavons, Torcello, Burano, soleil et ciel bleu (sieste sous les pins), spritz place sainte Marguerite. La vie prend son rythme.

Cet homme repeignait sa maison au pinceau. Il m'a donné l'envie d'en faire autant. Ai-je une échelle assez haute? (Il me semble que oui.) Combien de temps cela prendrait-il? (Le drame de ma maison, c'est que nous l'avons achetée blanche, mais que le propriétaire l'a repeinte en jaune entre le compromis de vente et notre emménagement. Je voudrais une maison blanche.)





Je lis Mary McCarthy (croisée dans Hannah Arendt il y a quelques jours, c'était de grandes amies) et cela me fait rire.

«Je vous envie d'écrire sur Venise», déclare le nouveau venu. «Je vous plains», dit celui qui sait de quoi il retourne. Une chose demeure certaine; la sophistication, cette sophistication contemporaine qui impose de se démarquer, d'être paradoxal, de renverser les données, s'avère impossible à Venise. Et avec le temps, c'est ainsi que jaillit la beauté du lieu. On abandonne la lutte, on se soumet à un sentiment traditionnel, on accepte le fait que ce que l'on est sur le point de dire, de ressentir, a non seulement déjà été dit par Goethe ou Musset, mais était également sur les lèvres du touriste de l'Iowa débarquant sur la place Saint-Marc, flanqué de son épouse avec une fourrure piquée d'une broche. L'Autre, cet ennemi existentiel, est ici semblable à soi-même.

Mary McCarthy, En observant Venise, p.18 (petite bibliothèque Payot, 2003)

J'ai un problème de timbres. Le buraliste de Burano me dit «finito» et je suppose qu'il n'en a plus. Mais celui pas très loin de la place Saint Marc me dit qu'il n'en vend plus et qu'il faut aller à la poste et je ne suis pas très sûre de ce qu'il faut comprendre: les buralistes sont-ils tous en rupture de stock ou n'en vendent-ils plus par changement de réglementation?
Demain c'est l'Ascension, la poste ne sera pas ouverte.

Journée ensoleillée

Il fait très beau, avec un peu de vent. Après avoir cherché un médecin, notre ami décide d'aller aux urgences à l'hôpital afin de faire au plus simple (à ma question: «Crois-tu avoir besoin d'autres médicaments que ce que nous pouvons acheter librement en pharmacie?» il a répondu oui, ce qui rendait légitime la démarche). Il en ressort que l'on peut librement circuler dans l'hôpital, qui est très vaste et ressemble au reste de Venise (je veux parler des maisons ocres et des volets verts et de l'herbe haute). Ce serait une façon d'aller très vite des Fondamenta Nuove à San Giovanni et Paolo, mais évidemment guère civique.
Dans les jardins de l'hôpital, une fontaine rassemble une colonie de tortues de Floride. C'est curieux.





(Il apparaîtra, mais nous n'en doutions guère, que notre ami avait paniqué un peu vite.)

Pendant qu'il est à l'hôpital avec sa femme, H. et moi retournons chez Gianni Basso. Comme il nous dira en riant «les gens reviennent pour vérifier que je n'ai pas disparu». J'ai un peu honte car il a raison (mais je suis rassurée, son fils est plus souriant, plus détendu: peut-être a-t-il constaté en quatre ans que les idées bizarres de son père (pas de fax, pas d'internet) constituent le meilleur marketing pour son activité d'imprimeur traditionnel. Quoi qu'il en soit, les commandes continuent d'affluer du monde entier.)

J'en profite pour entraîner H. vers magasin repéré lors de mon passage pour la Vogalonga. Il s'agit de vêtements fabriqués par des détenues et la vitrine est de toute beauté.
En fait j'étais persuadée que rien ne m'irait (habits fait à la main, je n'ai pas la taille mannequin, etc.) mais il s'avère que la vendeuse a le jugement sûr (cela m'impressionne toujours, ces vendeuses qui vous jaugent au premier coup d'œil et paraissent avoir un mètre-ruban dans le cerveau) et que deux clientes charmantes sont dans le magasin, dont l'une parlant très bien français: pour faire court, je ressors avec une robe et une veste.

Porter une robe fabriquée par une détenue ne me laisse pas entièrement tranquille: suis-je en train d'aider quelqu'un ou en train de profiter de sa faiblesse? Et qu'a-t-elle fait pour être en prison? (Oui, oui, je sais que cela n'a aucune importance, j'ai la robe. Mais si on ne peut plus rêver sur les objets, à quoi bon?)

Cette capacité à rêver à partir de rien finit d'ailleurs par me paraître essentiel pour visiter Venise: après déjeuner, nous entraînons nos amis à San Pietro. C'est l'un de mes endroits préférés à Venise, même si je sais que c'est trop venteux pour que je puisse jamais y vivre. Peut-être sommes-nous entrés un peu trop vite dans l'église saint Pierre, peut-être n'aurions-nous pas dû y entrer (derrière moi, un ado d'une quinzaine d'années est en train de dire à ses parents: «Vous allez payer pour ÇA? Mais on a déjà vu la même chose dix fois!» Impavides, les parents paient et entrent avec lui. A leur place, je l'aurais laissé dehors).
Toujours est-il que lorsqu'on ne rêve pas, lorsqu'on ne se projette pas dans le passé, lorsqu'on ne se laisse pas émerveiller par l'idée que c'était la cathédrale de Venise avant Saint Marc, ou que l'on ne regarde pas le trône de Saint Pierre à Antioche en songeant aux Actes des apôtres ou à Corto Maltese ou en philosophant que c'est étrange, cette sourate du Coran sur un trône de Saint Pierre, eh bien oui, ce n'est pas grand chose, cette église, une église de plus, et c'est ce que paraissent penser nos amis.
Je suis déçue de leur manque d'enthousiasme. Je regrette de les avoir fait payer pour entrer là, à quoi bon?

Une glace plus tard, nous rentrons. Les places sont envahies d'enfants qui jouent au ballon, l'école doit être finie, il y a des poussettes et des petites filles. Je me glisse très vite dans l'église qui a vu le baptême de Vivaldi, pour une fois ouverte alors qu'elle est toujours fermée. Les autres m'attendent devant, sans curiosité.
Comme elle est toujours fermée, je pensais qu'elle était délabrée, mais ce n'est pas le cas. Elle paraît simplement "très fouillie", elle est petite et semble liée à un saint russe qui m'a paru Jean-Baptiste, s'agit-il d'un jumelage avec une église russe? Je n'ai pas osé passer trop de temps à chercher à comprendre; la différence d'alphabets était un obstacle de taille.

Je n'ai même plus envie de forcer (un peu) nos amis à entrer à Saint-Georges des esclavons alors que nous passons devant. J'aime trop Carpaccio, je préfère venir le voir seule ou avec H.; vu la taille des deux pièces, cela me prendra trois quart d'heure n'importe quand dans la journée.

Ils rentrent se reposer à l'appartement, H. et moi prenons le vaporetto et allons nous installer en terrasse place sainte Marguerite. Cartes postales, lecture et soleil, deux spritz bitter plus tard je suis un peu ronde. Il y a quelque chose de fétichiste dans notre façon d'envisager cette ville, nous passons notre temps à revenir aux endroits aimés. Il y a un quartier que nous ne connaissons pas, que nous n'avons jamais exploré: S. Croce. Nous l'avons toujours évité, il faudra un jour combler cette lacune.

Lundi

Grand calme ce soir, encore. J'ai enfin compris que nous étions dans la rue (calle) de Saint Georges des Esclavons : loin de tout canal, de tout chemin de transit d'un point à un autre de la ville — et donc grand calme.
Les cloches viennent de sonner minuit.

Palais des Doges (pas d'accès à la salle des Cartes, ma préférée, occupée par l'exposition Manet). Un homme cherche le Jérôme Bosch qui était là il y a quatre ans (je lui assure qu'il n'a pas rêvé), il a changé de place, mais est-il encore au palais?
Musée de l'Académie, il me semble que des salles sont rouvertes depuis mai 2011. Le plancher gondole, il y a des fissures, j'ai l'impression que le sol se dérobe sous le poids des bâtiments.
Mes souvenirs sont terriblement peu fiables.
Il pleut un peu, ce n'est pas gênant. Je n'ai plus rien envie de rien visiter, juste d'être là.





Nous achetons un parapluie, il arrête de pleuvoir.

Sieste longue dans Venise pluvieuse. L'un d'entre nous est malade, a de la fièvre.

Trouvé une erreur dans la liasse fiscale (trop tard), envoyé le dernier fichier à l'ACP, vu Iron Man 3 (italien non sous-titré), mangé des pâtes cuites dans une minuscule casserole avec très peu d'eau.
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