Suis-je un vieux con ?

Hier, j'ai bu deux Guinness avec JM.

— Dis-moi, JM, est-ce que je suis un vieux con ?
— ?!
— Je vais t'expliquer. J'ai oublié un chapeau à Beaubourg, comme je n'ai pas trouvé de numéro de téléphone, j'ai envoyé un mail, «Madame, Monsieur, etc, signé Alice S***.» Ils ont répondu très vite, très gentiment, mais ils ont commencé leur mail par «Chère Alice» : tu trouves ça normal ?
— Ça te choque ?
— Non, ça me surprend, ça me fait rire. Après tout ils ne savent rien de moi, mon âge, qui je suis... Ils prennent un risque.
— Je crois que c'est bêtement l'esprit étudiant, à Beaubourg, c'est le genre.

Hum, j'ai bien l'impression que JM est aussi décalé que moi. Je ne crois pas que ce soit l'esprit étudiant, mais l'esprit du temps.
C'est bizarre cette propension à copiner avec n'importe qui.
Enfin moi je trouve.

Régimes

On a le choix entre les gens qui sont de mauvaise humeur parce qu'ils ont faim et ceux qui sont de mauvaise humeur parce qu'ils sont gros.

Patrick Besson, in Le Point du 12 octobre 2006

Sous la coupole

Lundi, par la vertu du prix et de l'invitation de Rémi, j'ai assisté à la séance solennelle de la rentrée de l'Académie des sciences morales et politiques.

Dans un sens c'était un peu décevant: j'attendais des ors et du velour cramoisi, il y avait de la pierre blanche et des fauteuils verts et gris. Les sièges sont disposés en croix, les rangs s'élèvent du centre vers les bords. La garde civile (?) est là lors de l'entrée des académiciens au son des tambours, les broderies des habits verts ne sont pas toutes les mêmes, cela dépend-il du couturier choisi ou du goût de l'académicien? Le tailleur de Madame Carrère d'Encausse est très seyant.

Le garde des sceaux a été installé au centre de la croix laissé vide par les fauteuils, juste en face de la tribune. Impossible pour lui, donc, de s'endormir discrètement durant le long discours du président Damien, discours intéressant d'ailleurs, mais péchant un peu par le ton monocorde sur lequel il fut débité. Le président Damien fit remarquer que chaque fois qu'un thème lui avait été confié, celui-ci s'était retrouvé au centre de l'actualité: en 2005, tandis que l'académie des sciences morales et politiques se penchait sur la jeunesse et son malaise s'embrasaient les banlieues, en 2006, tandis que l'académie étudiait l'état de la justice en France éclatait l'affaire du petit juge d'Outreau.
M.Damien fit très justement remarquer que si les prévenus n'avaient pas été placés en détention préventive au début de l'affaire, les médias auraient crié au scandale, puisque c'est bien connu les enfants ne peuvent mentir; et le président de raconter une nouvelle d'Anatole France, Monsieur Thomas: du temps de la guerre entre école laïque et école religieuse, un instituteur fut accusé de maltraiter ses élèves en les faisant asseoir cul nu sur un poêle rouge. Tous les élèves, habilement questionnés, témoignèrent en ce sens, jusqu'à ce que l'instituteur démontre qu'il n'y avait pas de poêle dans sa classe. Il fut réintégré, mais tant chahuté qu'on dut le changer d'académie. Las, «Il fut envoyé dans un village où l'on parle un patois qu'il ne comprend pas. Il y est appelé Grille-Cul. C'est le seul terme français qu'on y sache.»

Je ne peux rapporter le discours, car je n'ai pas pris de note. Dans l'ensemble, M.Damien se déclare plutôt satisfait du fonctionnement de la justice. Son discours se terminait par trois conclusions, je n'ai retenu que la deuxième, à l'intention des magistrats et élèves magistrats: «Lisez Anatole France, vous y apprendrez tout ce qu'il faut savoir sur la justice», et de citer Le crime de Sylvestre Bonnard, La rôtisserie de la reine Pédauque à propos de l'affaire du canal de Suez et L'Île des Pingouins à propos de l'affaire Dreyfus.

Enfin, le président Damien est passionné de médailles et décorations et compte s'y consacrer dès qu'il ne remplira plus la charge de président (passion qui se nomme la phaléristique). Il a chaudement recommandé un livre de Pierre Rousseau, Ordres et décorations de l'empire chérifien au temps du protectorat français au Maroc 1912 - 1956.

Lors de la remise des prix (il y en a pléthore, et c'est un ballet bien réglé: chaque récompensé se lève à l'appel de son nom et de son prix, l'assistance applaudit, puis une fois l'ensemble de la section appelée (philosophie, droit, histoire, etc), tous les récompensés d'une même section se lèvent et sont réapplaudis, collectivement cette fois, tandis que crépitent les flashes), j'ai été surprise d'appendre que nombre d'entre eux ont été créés ou sont créés par de riches veuves honorant ainsi la mémoire de leurs maris.

Catherine Chalier a été récompensée. Cela me fait plaisir. Je suis contente de l'avoir vue. Dieu qu'elle a l'air austère.

Eclats de soirée

Je suis passée chez Florence Loewy chercher mon catalogue de la Déroute. La librairie était minuscule, pleine d'amis d'enfance et assimilés de Nicolas Simarik. Impossible d'acheter le catalogue et de s'éclipser, il faut passer devant l'auteur-photographe pour accéder à la caisse, il serait impoli de refuser la dédicace qu'il propose si gentiment. La queue de quatre ou cinq personnes avance lentement. Devant moi, un couple aux allures de hippies des années 2000 (très beau manteau militaire avec un dragon taïwanais rouge sang brodé dans le dos) paraît expliquer qu'ils sont de véritables photographes de La Redoute, qu'ils trouvent l'idée formidable, qu'ils sont venus voir… Il a un fort accent nordique, je ne suis pas sûre de bien comprendre. Dans l'étagère, tout en haut, parmi tous ces livres de peintres, sculpteurs, photographes inconnus (je considère deux ronds de serviette en bois "punk not dead" gravé sur bois de hêtre vernis, signés et numérotés, trente exemplaires), je repère une plaquette bilingue des poèmes de Garcia Lorca. Je feuillette, magnifiques poèmes que je ne connais pas. Et 45 euros. Pas ce soir. A côté, une bibliographie des œuvres de René Char signé Pierre-André Benoît. C'est ce que j'aime dans le fait de lire encore et encore : le monde se transforme en un vaste réseau d'amitiés et de signes, il y a un mois, je n'avais jamais entendu parler de Pierre-André Benoît… J'apprends que le catalogue de la Déroute a eu aujourd'hui trois pages dans Libé et je ris jaune. Derrière moi, un vieux monsieur interpelle Isabelle Tardiglio, la présidente de l'association toulousaine qui a participé au projet. Lui fait partie d'une association de Montrouge, "mon Montrouge", ai-je cru comprendre. Son objectif: lutter contre le maire qui fait disparaître les petites maisons historiques de ce vieux village pour bétonner encore et encore. Je pense fugitivement à Anna Politkovskaïa, aux vieux chassés de chez eux à coup d'incendies pour récupérer les terrains… Isabelle Tardiglio et cet homme échangent leurs adresses.
Je feuillette le catalogue. Certaines photos paraissent sous-exposées, c'est dommage, mais globalement, c'est réellement un catalogue étonnant. Il se produit le même mouvement mystérieux que lorsqu'on lit ou regarde une histoire vraie: on est touché différemment que par la fiction. Quelque chose remue. Ce sont de "vrais" gens, il est possible de les rencontrer, ce ne sont pas des mannequins, les immeubles sont vrais, les décors sont vrais, le mobilier, les pelouses, les posters au mur… Toutes ces personnes paraissent si présentes, si vivantes, alors que cette impression n'a lieu que dans la tête, puisque rien ne sépare objectivement ces photos des fausses photos d'un vrai catalogue de La Redoute.
Bizarre, bizarre.

De la librairie au Auld Alliance Pub il n'y a que quelques rues, je vais prendre une Guinness. Le pub est envahi par une poignée d'Ecossais, dont un en kilt (le tartan ne me plaît pas, blanc et bleu, trop fade). Je lis les dix ou vingt dernières pages de Douloureuse Russie tandis que les Ecossais chantent une version anglaise de Elle descend de la montagne à cheval.
Pour résumer, les forces démocratiques en Russie sont apathiques, les forces au pouvoir ne s'intéressent pas au peuple et de toute façon sont incapables de lui parler, par peur ou manque de simplicité, les citoyens ne réagissent que lorsqu'on tue leurs enfants ou qu'on touche à leur salaire, le pouvoir soutient l'extrême-droite (Poutine recevant officiellement un hooligan connu pour sa violence!) contre la jeunesse qui se radicalise en se rapprochant de la gauche extrême, la violence et la corruption du pouvoir sont telles qu'elles poussent une partie des populations musulmanes à prendre le maquis.
Le livre dans son ensemble est terrible, il dresse des portraits d'hommes et de femmes en pleine détresse, analyse les derniers événements politiques, passe ainsi sans arrêt du plus particulier au plus général. Kasparov est sans doute un nom à retenir pour l'avenir (Je l'espère. Il fait partie des opposants à Poutine). D'autre part, je vais sans doute écrire en faveur de Khodorkovsky, car Politkovskaïa est (était) persuadée que c'est son désir de transparence à l'occidentale qui l'a conduit à sa perte. Je signale également ce blog.
La violence décrite par Politkovskaïa est omniprésente. Violence, arbitraire et pauvreté. Je crois qu'il faut vraiment lire ce livre. En tuant Politkovskaïa, j'ai l'impression que Poutine et son gouvernement ont proclamé: «Vous pouvez la croire, tout ce qu'elle a écrit est vrai.» En rentrant en métro, j'apprends par-dessus l'épaule de mon voisin que l'"ex-espion russe" qui enquêtait sur la mort d'Anna Politkovskaïa est mort à Londres.

J'ai commencé Mensonge romantique et vérité romanesque. Cela fait dix ans que j'aurais dû le lire (1995, exactement).

Un mail m'attend. Un ami qui travaille dans l'administration se plaint : l'expression "avis de retard" (annonçant un retard dans un projet) a été remplacée par "demande de prolongation de délai non chiffrée". Pourquoi? me demande-t-il.
Son mail commence ainsi : «Depuis quelques jours, je me demande pourquoi. Il s'agit d'un point mineur, mais je suis sûr que toi, tu peux me comprendre.»
Cela me fait plaisir.

On n'est pas des boeufs

Michel Charasse sur France Info ce matin, commentant les visites du président de la République et des candidats à la présidence de la République au Congrès des maires qui se tient à Paris actuellement :
Ils viennent ici comme ils vont aux comices agricoles; là-bas ils vont voir des vaches, ici ils viennent voir des maires; ça impressionne peut-être les vaches, mais ça n'impressionne pas les maires.

Anniversaire

Il y a deux ans, j'assistais à l'enterrement de Jacqueline.
C'était une amie d'enfance, lorsque nous avions treize ans, elle était ma coéquipière en double scull. C'est sans doute la personne qui m'a le mieux connue dans tout ce que peut avoir d'effroyable ma hargne et ma mauvaise humeur. Je me souviens de son sourire, de ses phrases, de son égalité d'humeur, d'un extraordinaire coup de soleil après une régate dans le golfe du Morbihan, de ses cigarettes, de ses yeux lointains, de la voix de Jérôme au téléphone "elle m'a quitté", de son fils mal élevé, de son frère incontrôlable, de son amour pour Juan Rulfo et Pedro Paramo, bien avant qu'il ne soit réédité (c'est ainsi que je le connais). Elle était tailleur de pierres.

J'ai appris sa mort un matin, juste avant de partir travailler. Le téléphone a sonné, H. a décroché, parlé, raccroché. Il est venu me voir :
— Jacqueline est morte.
Je l'ai regardé sans comprendre :
— Impossible, je suis en train de lui écrire.

Je me suis souvent demandée ce que j'avais voulu dire. Rien d'autre que "je suis en train de lui écrire", je suppose. J'avais commencé une carte pour son anniversaire, le 17 septembre. Deux mois plus tard elle n'était toujours pas terminée.
Est-ce que je crois réellement que si j'avais envoyé cette carte, cela aurait changé quelque chose? (rupture d'anévrisme, imparable).

J'ai été bouleversée. J'avais l'impression d'avoir perdu mon double, une sorte de preuve ou d'épreuve de moi-même. Je n'avais personne à qui en parler, les personnes les plus proches étant celles qu'il faut le plus protéger de nos accès de désespoir (les moins proches étant indifférentes, il ne reste donc personne (l'un des avantages des blogs, comme de l'auto-stop : pouvoir écrire sans que ce soit ni important, ni indifférent)).

J'ai fait deux choses : j'ai acheté les séries disponibles de Six feet under dont j'avais entendues parler sur les blogs de Matoo et de Ron, et j'ai littéralement tagué le blog de Gvgvsse.

Je savais que H. n'approuverait pas que je regarde Six feet under. Je n'ai jamais su s'il craignait réellement que je devienne folle ou si ce n'était pour lui qu'une façon de parler. Il est vrai que je le crains parfois moi-même, mais je suppose que cela arrive à tout le monde (ou bien non? Comment savoir?) J'ai donc regardé tous les épisodes (deux ou trois séries disponibles, à l'époque) en cachette, quand il n'était pas là. Cela me berçait. La première série surtout s'attache beaucoup à l'accueil des personnes qui viennent de perdre un être cher. Je me suis noyée dans les épisodes, je les ai regardés des nuits entières. Ce téléfilm est magique, à un ou deux personnages près, je m'identifie à tous : comment un scénariste a-t-il réussi cela? Quelle connaissance de l'âme humaine cela demande-t-il? Je reste sidérée par cet exploit.

A Noël (2004), j'ai découvert le blog de Gv. Il (le blog) avait alors deux ans et demi. Pour des raisons inexplicables, tant sa forme que la part donnée à la nostalgie (il n'avait pas encore son métier d'agent secret, je crois, ou c'était juste le début (je ne vais pas vérifier)), au regret, à une certaine tristesse et à la bataille menée pour ne pas y céder, aux objets (le parquet, la salle de bain rose, le parapluie orange, les pattes de moustique, les docksides...), aux flambées d'allégresse, à la façon de parler de la mort, de la quête de l'amour, de la musique, une façon intime, "de l'intérieur", chaude, rassurante, je me suis profondément attachée à ce blog. Il n'y avait pas de "mouchard" (cette liste dans la marge qui dénonce les derniers commentaires), alors j'ai écrit tranquillement et intensivement. J'avais totalement oublié, ou négligé, qu'un blog est aussi un blogueur.
Plus tard j'ai eu honte.
J'ai encore honte.
Heureusement Gv n'a jamais paru trop m'en vouloir.

Et puis la douleur de la perte s'est estompée. Il ne reste que la sensation qu'une porte s'est fermée, que certains souvenirs sont désormais obsolètes, sans raison d'être. Il reste la sensation aiguë de l'irréversible et de l'urgence : faire ce qui nous passe par la tête même si ce n'est pas totalement raisonnable, même si cela "ne se fait pas", tant que c'est beau, bon ou joyeux : après tout quelle importance, nous sommes mortels.

RER B, jour ordinaire

« En raison d'un afflux de voyageurs, les deux prochains trains sont supprimés. »

Le catalogue de LA DEROUTE

Depuis que j'ai assisté au colloque "Plaisir, souffrance et sublimation", je suis régulièrement informée des vernissages, tables rondes et autres manifestations qui se tiennent à la librairie La Mauvaise Réputation à Bordeaux.

Ce soir, le message suivant m'attendait dans ma boîte mail :
Même nombre de pages, même format, même présentation graphique, à première vue, "La Déroute", catalogue pastiche réhabilitant les cités, ressemble à s'y méprendre à son "frère jumeau" de La Redoute, le leader français de la vente par correspondance. La ressemblance s'arrête là car ce "pavé" de 1236 pages et de près de deux kilos, réalisé par Simarik et par les 600 habitants du quartier réputé difficile d'Empalot à Toulouse, vise, loin de tout objectif commercial, une réhabilitation, par l'art, de l'image des cités. Le but de ce projet est "d'améliorer le regard que l'on porte sur les quartiers", explique Isabelle Tardiglio, directrice de l'association toulousaine "Entrez sans frapper", à l'origine de l?initiative, et qui avait déjà organisé en 2002 une exposition de portraits géants d'habitants d'Empalot sur les immeubles de la cité.

"Les médias mettent l'accent sur les choses négatives dans les quartiers. On parle essentiellement des voitures brûlées, des violences. J'ai voulu rectifier cela avec un pavé d'images, mettre l'accent sur les choses positives. C'est une oeuvre d'art collective, un véritable projet artistique plein de subtilités, créateur de lien social, qui dresse un portrait des habitants d'Empalot, à la manière de La Redoute, et montre un quartier pouvant s'apparenter à beaucoup d'autres en France et dans le monde. J'ai transformé le quartier en un grand studio tout au long de l'année". Simarik précise qu'il a pris un total de 22.000 photos des quelques 600 habitants de la cité d'Empalot, posant dans leur cadre de vie habituel, à la manière des mannequins de La Redoute proposant des articles à la vente. Le traitement des images et la mise en page ont été effectués par des bénévoles et par les habitants eux-mêmes, après initiation aux logiciels informatiques. De même, le "détournement" des slogans habituellement utilisés par le catalogue de La Redoute, a vu le jour au sein d'ateliers d'écriture.

"La Déroute n'est pas une critique de La Redoute, mais de la société actuelle", souligne Nicolas Simarik, qui ne cache pas que ce pastiche n'a guère été du goût de la société de vente à distance. "Au début, La Redoute était très intéressée par notre projet, qu'elle pensait peut-être pouvoir le récupérer. Elle nous a envoyé vingt exemplaires de son catalogue de juin 2005, qu'on a épluché, décortiqué pendant un mois. Et puis, on s'est rendu compte qu'elle n'acceptait pas ce décalage humoristique."
Les 650 habitants de la cité Empalot, co-auteurs du catalogue, qui a été tiré à 6.000 exemplaires et mis en vente dans les librairies au petit prix de 14 euros, sont venus nombreux à la fête organisée pour la sortie de La Déroute, dont ils ont reçu chacun un exemplaire gratuit.

Nicolas Simarik sera présent à la Mauvaise Réputation le vendredi 17 novembre à 18h pour une présentation exceptionnelle du très étonnant et très réussi catalogue « La Déroute ».




Plus je regarde les photos, plus les visages me plaisent.
Finalement, on n'est pas si loin de Kaurismäki.

PS : Simarik sera chez Florence Loewy 9 rue de Thorigny à Paris le 24 novembre à 18h30.

Les Lumières du faubourg

J'aime Aki Kaurismäki. Moi qui ne prends plus la peine d'aller au cinéma, je m'efforce de ne pas rater la sortie de ses films. Je suis donc allée voir Les Lumières du faubourg il y a dix jours.
J'attendais tranquillement ce qui allait s'en dire sur les quelques blogs que je lis. C'est simple : rien.
Alors je vais essayer.

Le plus grand problème que je rencontre quand j'essaie de penser à ce film pour mettre mes quelques idées en ordre, c'est que je n'arrive pas à y penser de façon isolée : je n'arrive à penser aux Lumières du faubourg que par rapport à deux autres films, La fille aux allumettes, du même Kaurismaki, et Dancer in the Dark, de Lars von Trier.
Cela m'a gêné pendant le visionnage du film, cela me gêne encore : on dirait que ce film, au moins dans ma tête, n'a pas d'existence propre, il est la version masculine de La fille aux allumettes. J'ai l'impression d'un tryptique : à la question "Est-il possible d'être sauvé ? " (ou : "l'amour peut-il nous sauver?"), La fille aux allumettes répond non, L'Homme sans passé répond oui, les Lumières du faubourg répond peut-être.
Mon malaise, ou ma légère déception, provient sans doute de ce fait tout simple : il est difficile de s'entendre répondre "peut-être" quand la réponse précédente était "oui"…

Quant au film lui-même, il me semble que c'est un Dancer in the Dark réussi: même noirceur, même exploitation du faible par le fort, même impossibilité, purement morale de la part du faible (qui trouve là sa grandeur) de se justifier, même condamnation sociale… Mais Kaurismäki, à la différence de von Trier, n'en rajoute pas, il fait ni dans le baroque ni dans le drame et tend strictement vers l'inverse, vers le moins d'effets : comment pourrais-je en montrer moins encore? s'interroge la caméra, les acteurs pourraient-ils parler moins, bouger moins, qu'est-ce qui est vraiment indispensable? s'interroge le réalisateur.

Les images et les histoires de Kaurismäki obéissent toujours à une logique implacable. Chaque image parvient à être une totale surprise et une totale évidence : si les histoires extrêmement épurées de Kaurismäki, à la limite de la caricature, demeurent si expressives et si plausibles, c'est qu'elles obéissent impeccablement à des lois d'enchaînement de causes à conséquences que nous connaissons parfaitement, de même que nous savons que nous ne voulons pas reconnaître que nous les connaissons (et que nous allons aussi au cinéma dans l'espoir que cela se passera différemment à l'écran que dans "la vraie vie" (et de temps en temps, oui, il y a un miracle, comme dans L'Homme sans passé (mais cela peut arriver aussi dans "la vraie vie") et d'autres fois, non, il n'y a pas de miracle, un prêt bancaire sans caution ne sera pas accepté, non, ce n'est pas gratuitement qu'une jolie petite blonde drague un minable, oui, le minable se fera casser la figure s'il cherche noise à trois gros musclés, etc), et tout le poignant des Lumières du faubourg, c'est que nous savons à l'avance tout ce qui va se passer, inéluctablement, et que nous passons le film à espérer que nous nous trompons.

Lorsque je pense à ce film, je pense au mot "politique" (c'était déjà le cas pour L'Homme sans passé), dans le sens fort et noble du terme — et c'est pour moi un émerveillement, il n'arrive pas souvent que j'associe noblesse et politique. Nous assistons à une démonstration qui dénonce autant les travers insupportables d'une société qu'elle illustre avec douceur et fatalisme les illusions, les forces et les faiblesses de la gent humaine.
Lorsque je pense à ce film, je me dis que Kaurismäki raconte aujourd'hui ce que racontaient Hugo ou Zola ou Eugène Sue il y a plus d'un siècle à leurs contemporains, il réactualise la critique sociale à travers l'œuvre d'art, sans mièvrerie, avec tendresse et dureté.


Il faut que je retourne voir ce film pour essayer de comprendre un détail : par quel miracle, quelle image, quelle expression, savons-nous (le spectateur sait-il) de façon certaine au bout de trois secondes que la vendeuse de saucisses est amoureuse du héros? Comment Kaurismäki nous le fait-il comprendre? Pourquoi cela m'a-t-il paru si évident?

Vingt-six titres pour une année

J'aime les jeux, les listes, les livres. Difficile dès lors de résister à une telle proposition (via Gilles Jobin, même si je sais qu'elle est suicidaire, car je vais bourrer (j'ai bourré) ma liste de tout ce que je ne prends jamais le temps de lire parce que c'est long ou compliqué (tout ne peut pas se lire par tranche de vingt minutes (je me rappelle à dix-sept ans avoir commencé La Critique de la Raison pure dans le RER, en me disant qu'il n'y avait pas de raison… C'était un Folio, je n'ai jamais dépassé la moitié de la deuxième page)) et que je ne tiendrai pas la distance.
D'un autre côté, je n'aime pas perdre un pari.

Le plus difficile à trouver ont été les lettres U et I (je n'en aurai plus pour 2008, à moins de retenir Uderzo malicieusement suggéré par C.), en revanche j'ai des A, B, K, M, en pagaille.
Tout provient de ma bibliothèque, sauf Don Quichotte et La Naissance de la tragédie. Ceux qui attendent depuis le plus longtemps sont sans doute les Updike et Inoué (1987?).
Le but de tout cela est de diminuer la "PAL", acronyme pour "pile à lire": cela m'amuse, donner un nom au phénomène des livres en retard, c'est l'institutionaliser.
  • Ian Rankin, Hide and Seek 13/01/2007
  • Sergueï Eisenstein, MLB, plongée dans le sein maternel 29/01/2007
  • Emmanuel Lévinas, Quatre lectures talmuldiques 06/07/2007
  • Witold Grombrowicz, Cours de philosophie en six heures et quart 08/08/2007
  • Virginia Woolf, Promenade au phare 20/08/2007
  • Qiu Xialong, Mort d'une héroïne rouge 22/08/2007
  • Yasushi Inoué, Le fusil de chasse 19/10/2007
  • * Eric Auerbach, Mimésis
  • * Yves Bonnefoy, Rome 1630
  • * Cervantès, Don Quichotte
  • * Dante, La Divine Comédie
  • * Finkielkraut-Sloterdjik, Les battements du monde
  • * Pierre Hadot, Wittgenstein et les limites du langage
  • * Henry James, Portrait of a Lady
  • * Reinhart Kosellek, Le Futur passé
  • * Stéphane Mallarmé
  • * Friedrich Nietzsche, Naissance de la tragédie
  • * Claude Orrieux, Histoire grecque
  • * Guy Petitdemange, Philosophes et philosophies du XXe siècle
  • * Pascal Quignard, La nuit et le silence
  • * Alain Steinsaltz, La Rose aux treize pétales
  • * Albert Thibaudet, La Poésie de Stéphane Mallarmé
  • * John Updike, The Centaur
  • * Vicomte de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations
  • * Frances A. Yates, L'Art de la mémoire
  • * Stéphane Zaganski, L'Impureté de Dieu
Mon entourage me fait remarquer fort désagréablement que c'est une façon stupide de choisir ses livres.
Dans l'absolu, c'est vrai, il serait ridicule de ne choisir un auteur qu'à cause de son initiale.
Mais si l'on considère que ces livres sont dans ma bilbliothèque depuis quelques jours ou quelques années, et donc destinés à être lus, la contrainte imposée par le "challenge 2007" n'est qu'une façon de s'obliger à faire un choix, et c'est ce qu'il me faut : il m'arrive si souvent de ne pas savoir quoi lire en regardant ma bibliothèque.
Oserai-je avouer que je me sens soulagée à l'idée de choisir parmi vingt-six (puisque l'ordre de lecture n'est pas imposé) plutôt que parmi tout ce qui traîne chez moi?


Note pour mémoire
C'est l'anniversaire de la chute du mur de Berlin. J'y pense toujours avec beaucoup d'émotion.
9/11, 11/9, deux dates qui ont changé le monde, comme le fait remarquer Thomas Friedman.

Regarder Adieu poulet

pour
  • Lino Ventura, Patrick Dewaere, Victor Lanoux
  • Dewaere allumant sa cigarette dans la voiture de son collègue ayant arrêté de fumer
  • le même collègue sur une civière demandant une cigarette
  • les voitures des années 70
  • le père qui dit son fait au politicien par mégaphone et commissaire interposés
  • le politicien faisant campagne dans l'hospice de vieillards (et l'accent de la nonne)
  • les vingt ans de Valérie Mairesse
  • — Et si j'ai envie de rêver, moi? […] — Vous allez en prendre plein la gueule! — Oui. — Ils vont vous écrabouiller. — Oui, mais j'vais marrer un bon coup, mon p'tit camarade, et à mon âge, y faut pas rater ça.
  • les grues merveilleuses au-dessus de la Seine
  • «Gâche pas mon plaisir, mon p'tit camarade, laisse-toi aller… Essaie d'en prendre un p'tit peu, toi aussi.»
  • la partie de billard à trois bandes avec le juge
  • Lino Ventura : «Il faudra que je vous raconte un jour tout ce que j'ai dû inventer pour faire correctement mon boulot de flic.»
  • la scène de la fin
  • les mots de la fin

Observatrice

Lundi, la patronne du bistrot où je bois un grand café au lait :
— Tiens, vous avez changé de livre.

Les statistiques

L'une des raisons pour laquelle je n'ai fait aucune publicité à ce blog à ses débuts, c'est que je voulais faire une expérience grandeur nature: comment l'information se diffuse-t-elle?

Il a fallu environ cinq jours pour que Google me repère; ce n'est qu'ensuite que j'ai donné l'adresse aux parrains du blog (qui en ont assuré la promotion à eux tous seuls, à mon grand effarement (comme quoi le plus important, c'est la qualité des annonceurs)) et à deux ou trois camusiens. Depuis, il faut environ deux à trois jours pour qu'un billet soit indexé, ce qui n'est pas mal du tout pour un blog comme le mien, c'est-à-dire un blog vers lequel pointe très peu de liens. Google m'impressionne. Exalead.com met à jour ses index sous huitaine (ne pas généraliser, il s'agit de mon blog, un site sans grand trafic).
Comme outil de statistiques, je dispose par défaut des analyses de "webalizer" fournies par free. Mes statistiques sont mises à jour tous les cinq jours; de temps en temps la cadence passe à trois jours, sans que je sache pourquoi.

Depuis le début, j'ai entre 70 et 75% de visites d'origine française, et 17 à 20% de visites américaines : est-ce mécanique, partage ordinaire qui reflète le nombre des internautes américains croisé à l'utilisation de la langue française, est-ce beaucoup, peu, est-ce lié au fait que je parle de Renaud Camus (et je me dis qu'il faut que j'écrive de temps en temps son nom en entier plutôt qu'utiliser "RC")?

Ce qui m'intrigue particulièrement, c'est la montée chinoise depuis un mois : j'ai eu jusqu'à 7 % de visiteurs chinois début octobre, je stagne maintenant autour de 2%, mais tout de même : qui sont-ils, et pourquoi ? (Jules, y es-tu pour quelque chose?) Sont-ce des Chinois chinois, ou des Français en Chine, ou des francophones en Chine, ou des Chinois francophones?
Et pourquoi n'y a-t-il pas d'Indiens? Ils sont aussi nombreux que les Chinois, pourtant.

Pour le reste, c'est assez classique, prédominance de la sphère francophone, Suisse, Belgique, Canada, un peu d'Afrique,…
Apparemment, si je ne fais pas de contresens, un peu plus d'un accès sur trois à mon blog se fait via Google, ce qui me fait plaisir : deux personnes sur trois ne viennent pas ici par hasard… Les recherches Google (ou autres) sont très sages (naturellement, je ne suis pas celle que vous croyez). Webalyser ne donne que le "Top 20" des groupes de mots clé ayant permis d'accéder au blog, les questions bougent très peu d'une fois à l'autre. Je ne sais comment interpréter cet immobilisme : est-ce que cela veut dire que ce sont toujours les mêmes questions qui sont posées?
J'aimerais bien connaître les questions par pays d'origine : qu'est-ce qui intéresse qui? Et j'aimerais bien savoir quel est le billet (quels sont les billets) qu'on a fait passer à la moulinette traductrice de Google : de quoi avait-on à ce point besoin qu'on ait pris la peine de mal le traduire?

Et je rêve devant le camembert coloré des pays, en me demandant qui, et pourquoi D'où venez-vous, que venez-vous chercher ici, le trouvez-vous?
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