La vie est compliquée

— Désormais je vise une place au Vatican. Je me sens bien au Vatican.
— Comme Christine Boutin, alors.
— ?!?
— Tu ne savais pas? Elle occupe une fonction officielle au Vatican.
— Ah? Bon. Alors oui, comme Christine Boutin.
— Si tu deviens Christine Boutin, c'est une cause de divorce.
— C'est embêtant, si je suis divorcée, je ne pourrai pas avoir de poste au Vatican.

Presse-citon: jusqu'à la pulpe

Pour mes lecteurs qui vivent hors de la blogosphère, l'affaire du jour, c'est ça (je ne mets pas presse-citron en lien car les connexions n'aboutissent plus: trop de tentatives. Les bases juridiques sont disponibles (comme d'hab) chez Me Eolas.

Le plus énervant, c'est que d'après un site tchèque, Killie Minogue vient plus ou moins d'annoncer son mariage avec Martinez. (Je ne fournis pas de lien, ma connexion est trop pourrie, ça doit être disponible sur le site de Libé).

Le paradoxe de Zénon

— Mais tu ne t'es pas mis en pyjama !
— J'ai commencé…
— Viens voir ici… fais voir.
Il approche, je regarde son pantalon, il est exactement dans la tenue dans laquelle je l'avais laissé.
— Hmm... tu as commencé ?
— J'ai essayé de commencer.

Facebook

Hier, j'ai passé six heures dans cette application. C'était une seconde tentative, la première datait de début décembre. J'avais fait un tour, je n'avais pas compris grand chose, je m'étais énervée sur une adresse mail mal redirigée, je m'étais désinscrite.
Cette fois-ci j'avais quelques pistes. J'ai replongé, sans doute dans la foulée d'un projet wikisource (ne cherchez pas de lien direct, le seul lien, c'est le temps passé à regarder l'écran à se demander «et maintenant, quoi?», c'est l'amour de la connexion et du saut dans l'écran à la Gibson et des heures perdues.

Je n'ai pas cherché la version française. Je ne comprends pas tout en anglais, du moins pas précisément (mais il n'est pas sûr que je comprendrais mieux en français). Il faudrait la possibilité, comme dans LinkedIn, de voir ce que voient les autres, une fois les différentes options de confidentialité choisies. Je crois que j'avais créé un second profil bidon en décembre, justement à cette fin (adaptation à l'informatique de la passion du démontage-remontage pour comprendre "comment ça marche"), j'ai eu la flemme de le réactiver. Je n'ai pas grand chose à cacher, mais je ne vois pas trop l'intérêt d'aller ennuyer le passant avec des détails… Et puis ça m'agace de ne pas savoir exactement ce que je fais. J'aime comprendre. Enfin bref.
J'ai fait comme d'habitude, j'ai agi par imitation. J'ai trouvé deux ou trois profils très "chargés", et j'ai testé ce qu'il y avait chez eux. Tests en tout genre, bavardages futiles, petits cœurs et bêtises… La page de Richard Descoings, directeur de Sciences-Po, est à ce sujet impressionnante; j'espère que c'est son petit neveu qui la maintient, et pas lui. Ou alors il souhaite ne pas cacher son côté futile et près du peuple. Great of him, mais à son habitude, il en fait un peu trop. (Enfin, il y a deux comptes à ce nom, je parle du public, bien entendu (sachant qu'il y a un groupe "attention au faux Richie"…)).
(C. qui passait dans mon dos s'est moqué de moi: je suis trop vieille ou trop intello pour ces bêtises, à ce que je comprends. Je l'interroge, fais une recherche sur le nom de sa professeur de français, qui a déclaré en "amis" les élèves de sa classe. Elle se sert de Facebook comme d'un outil de suivi pédagogique pour élèves branchés… Les temps changent.)

Il en ressort que Facebook ne doit pas avoir la même valeur selon l'âge de l'utilisateur, et selon sa propension à la nostalgie.
J'ai exploré les groupes comme je pouvais, noms de villes, noms d'auteurs, noms d'écoles, de lycées. Puis j'ai cherché des noms. J'ai dû me rendre à l'évidence, je ne me souviens d'aucun nom. Comment s'appelaient Castor et Pollux? Je revois leurs têtes, mais je ne sais même pas si j'ai connu leurs prénoms un jour. Si, Castor, c'était Philippe, voilà. Nom de famille, avec un ''l'' ou deux ''l'', ''au'' ou ''aud'' ou ''eau''? Bah, de toute façon… Quel sens cela a-t-il? Si je n'ai pas gardé contact, c'est que je n'avais pas l'intention de garder contact. Ou c'est que je n'ai pas osé, nous nous connaissions si peu. Jacques avec qui j'ai joué au tarot une année entière, dont le père visitant New York y était resté pour devenir taxi, Jean-Luc, absolument terne sauf quand il commençait à raconter ou décrire quelque chose, alors meilleur que le meilleur Frédéric Dard, et M.Météo, qui sortait avec une Marie-Jeanne… Je ne connais aucun nom, et Facebook ne me servira à rien. Et si je les trouvais je n'aurais rien à leur dire.
J'ai retrouvé trois visages, Bruno est totalement lui-même, est-il encore avec Frédérique, Rémi, si doué, dont je vois qu'il a trahi la cause de la littérature et de la philosophie (je lui en veux), Claire, dont je disais à l'époque de Basic Instinct qu'elle ressemblait à Sharon Stone (avec dix ans de moins (elle posait pour les Beaux Arts, et il était impossible de lui en vouloir d'être aussi jolie car elle était délurée et intelligente et attentionnée), toujours aussi jolie, et qui visiblement a poursuivi d'époustouflantes études tant par leur niveau que leur variété. Il y a quelques photos en ligne, je suis contente de voir B. que j'avais vu quand il avait deux ou trois mois en 1991, je découvre qu'elle a eu une petite fille…
J'ai découvert deux jeunes gens nés en 1989 qui doivent être les fils et fille d'amis perdus de vue. L'impression est étrange et très douce, je suis contente de les voir, ils ont l'air heureux.

Est-ce indiscret, est-ce voyeur de ne pas contacter les gens que l'on reconnaît? Est-ce de l'espionnage, une impolitesse? Cela n'aurait aucun sens de les contacter, je n'en ai aucune envie, mais je suis heureuse d'avoir de leurs nouvelles, de savoir ce qu'ils sont devenus.
J'ai l'impression de forer une carotte temporelle, d'observer les strates du temps, j'ai l'impression d'être en 84, 89, 92, et de voir l'avenir. J'ai l'impression d'être à la dernière page d'un roman du XIXe siècle dont l'auteur prend la peine de nous apprendre en quelques lignes l'avenir de chaque personnage.
Mais il me manque beaucoup de personnages.

Repas post-électoral

La conversation a roulé sur les villes, les cantons, les interco(mmunicipalités), les maires, les adjoints, les conseillers généraux, les présidents de conseils généraux, les élus en général, la revue des ex-, la revue des maîtresses et des amants. Je crois que je n'avais jamais autant entendu parler de cul que ce soir, ni en club de sport, ni en bureau des élèves, ni en foyer étudiant, ni sur les pdblogs.
Mais c'était un peu triste, car au-dessus des parties de jambes en l'air planait le soupçon du commérage et de l'intérêt.
Un bon sujet de Brigade mondaine, en tout cas. Nous avons décidé d'écraser une conseillère générale avec un camion-poubelle.

Espace extensible

— Tu as fait tes devoirs ?
— Non, il faut d'abord que je finisse de ranger ma chaise.

Statistiques électorales

J'ai passé la journée de dimanche (8h-23h) dans un bureau de vote en tant qu'assesseur.

1710 inscrits (le deuxième plus gros bureau de la commune), 995 votants. Une question théorique: quel est le nombre maximal de personnes qui peuvent être inscrites dans un même bureau? Autrement dit, combien de personnes peuvent au maximum passer en une heure? Cent vingt (trente secondes par personne), peut-être, ce qui veut dire que nous n'aurions pu faire voter tous les inscrits s'ils s'étaient tous présentés: est-ce légal? Ou faut-il admettre ce calcul pragmatique qui veut qu'on compte sur un certain pourcentage d'abstentionnistes? On doit pouvoir descendre à vingt secondes, voire quinze. Le plus long, c'est de trouver les noms dans le registre et de faire signer les gens.

Au début, je contrôlais la carte d'identité et la carte d'électeur. Pour que le contrôle reste valable et non qu'il devienne un coup d'œil vague qui regarde sans voir, il faut s'intéresser à ce qu'on lit: nom, et surtout prénom, date de naissance, et surtout lieu. Je regarde les photos, quand les têtes ont trop changé je regarde la date de la carte d'identité, parfois très récente: les gens ont dû fouiller dans leurs tiroirs pour en extirper une photo datant d'il y a dix ans.
Chaque fois que je me trouve dans une assemblée, je songe au bal des Têtes. J'ai une impression de théâtralité, de représentation. Je m'aperçois qu'il y a deux tranches d'âge qui n'ont jamais le visage (les rides, l'empâtement, une certaine dureté ou une certaine mollesse) que j'attends: la tranche d'âge de mes parents et la mienne... Il y a toute une catégorie de personnes qui a la tête des films noirs des années 60. Il n'y a pas grande différence entre les vingt et les trente ans, c'est vrai que les filles pas trop maigres sont plus jolies, au moins de visage: leur sourire s'épanouit mieux (plus exactement, les autres ne sourient pas). Je regarde, je regarde, les barbes, les cheveux, les moustaches, les échanges de regard sont gênés car on perd vite contenance à rester planter devant la table à attendre que le précédent avance.
J'en étais à reconstituer les signes astrologiques et à faire des paris avec moi-même (quand verrai-je passer quelqu'un dont c'était l'anniversaire?) quand on m'a relayée à l'heure du déjeuner.
Le plus jeune votant était né le 13 janvier 1990, la surprise a été qu'ils furent deux à être nés à cette date à se présenter dans la matinée.

L'après-midi, quelqu'un a eu le malheur de me confier le registre des noms. Je ne l'ai plus lâché. Onze noms par page, onze dates, onze lieux. Pondichéry, Ventiane, Oran, Shanghaï. L'Italie en tête des lieux de naissance à l'étranger. Quelques Portugais, pas d'Espagnols (d'origine, je veux dire: je fais partie du bureau des cantonnales, il faut être français, contrairement aux municipales, où l'on peut être étranger). Quel pourcentage de chances de voir deux gauchers se présenter à la suite? Et deux personnes ne se connaissant pas dont les numéros se suivent sur le registre?
J'appelle les noms. Je m'aperçois que si je prononce correctement un nom difficile, je trébuche généralement sur le prénom facile. Je suis un peu surprise de connaître tant de monde. Même en vivant en sauvage on finit par croiser des gens.
Le père et les enfants ont le même nom, ils se suivent sur une page. La mère est inscrite à son nom de jeune fille, il faut tourner les pages. Je maudis les familles qui séparent le père des enfants en intercalant la mère: feuilletage, recherche, aller-retour.
J'ai l'impression de jouer au bingo. Combien de pages remplies? (une), combien de pages vides? (aucune), et une page comportant une seule signature.

En fin d'après-midi se présente une femme au prénom de Bathilde.

Page après page

J'avais trouvé la page 69, j'ai maintenant la page 48.

complément : et 99.

Situation I

Lorsque j'étais en terminale, je lisais Fanshen, je ne sais plus pourquoi. Le midi, je m'échappais du lycée, je lisais en marchant, j'allais jusqu'à la basilique, je m'installais dans la nef, je lisais dans l'odeur d'encens.





Parce que j'ai été très malheureuse au collège et que C. était très malheureux au collège, je l'ai sorti de là et je l'ai mis dans une boîte privée. Depuis il n'est plus malheureux, il vit avec décontraction, un club Med permanent, en quelque sorte.
H. est furieux, râle à cause du prix et du je-m'en-foutisme de C. La seule façon de le faire taire (et encore, ce n'est pas sûr), c'est que je puisse financer cette école sur mes deniers (ou remettre C. dans le public (mais je n'aime pas l'échec)). Donc il faut que je change de boulot, que je retourne faire ce que je détestais, parce que cela paie mieux.
Et tout ça juste parce que je suis têtue, car si C. m'en sera peut-être vaguement reconnaissant, il ne fera pas le moindre effort pour autant, et H. regrettera que le surplus de recettes serve à "payer cette école pour gosses de riches".
J'en ai marre.

Tout est relatif

O., neuf ans, contemplant une photo d'identité de ses huit ans :

— J'avais l'air jeune, quand même.

semaine 10

samedi 1 mars
Je passe un quart d'heure au rayon des savons à chercher un produit pour la douche qui fasse aussi shampooing, en vain, jusqu'à ce que je me souvienne que ces produits ont pour nom "marine" ou "fraîcheur eucalyptus". Je me dirige vers le rayon des déodorants masculins: bingo. Une femme est visiblement censée se déplacer avec deux produits. Je suis agacée.

dimanche 2 mars
M. le Maudit à 11 heures à L'Arlequin. Je reste stupéfaite de l'exacte coïncidence avec la (non-?)réflexion actuelle sur la responsabilité juridique des assassins obéissant à une pulsion meurtrière.
Après le film est prévu une séance de questions. Le premier intervenant me fait rire, qui veut absolument interpréter la foule des hors-la-loi comme la population allemande des années trente aux sympathies nazies. Il me semble plutôt que c'est nous, la foule informe de toutes les époques, que représente cette assemblée de repris de justice. Une phrase du film sur la loi et l'Etat destinés à protéger l'individu de l'arbitraire me fait frissonner: dans l'Allemagne des années trente, ce ne sera plus vrai longtemps.
Après-midi, piscine.

lundi 3 mars
No country for old men.
Il faudrait tout de même que les cinéastes français apprennent à faire une bande-annonce. Elles sont beaucoup trop longues. Je n'irai pas voir L'heure d'été, les acteurs sonnent faux dès la bande-annonce, ni Modern love, ni MR73, car j'ai bien peur d'avoir vu le meilleur, images et sons, dans les quelques minutes de la BA. Ninja panda ou Panda ninja a l'air déjanté.

mardi 4 mars
C. me réveille à 4 heures du matin. Il a une otite. Un entretien d'embauche près de la grande bibliothèque à 11 heures. Il fait froid, il y a du vent. Le quartier est agréable. Je remonte ensuite jusque dans le XVIIIe arrondissement pour rendre le Pléiade Contre Sainte-Beuve que j'avais emprunté. (Comme une idiote, je n'ai réalisé que trop tard qu'il contenait aussi les pastiches). C'est une mauvaise idée d'emprunter des livres aussi loin de mes traces habituelles, cela fait perdre trop de temps. Guinness et beignets de brie. Compagnon s'est coupé les cheveux; son cours tient mieux la route. L'intervenante est une petite femme en pull gris portant un énorme cartable rouge qu'on s'étonne qu'elle réussisse à porter.
H. rentre ce soir.

mercredi 5 mars
Un entretien à 11 heures, cette fois-ci à Vincennes. Il fait magnifiquement beau. Paul, près de la Madeleine, puis Cyril, trois minutes, à Vincennes.


jeudi 6 mars
4 minutes. A la vue de la bande-annonce, j'avais peur d'un film larmoyant, en fait, c'est très bien. Quelques maladresses ou invraisemblances sont compensées par les actrices, et la bande-son est, bien entendu, irrésistible.

vendredi 7 mars
C. m'installe ''Eyes in the sky'' comme sonnerie de portable.
Hervé cherche des idées pour l'iphone. Je m'écroule en larmes. Je réalise que j'ai détesté l'époque Newton. Je ne veux pas que ça recommence. Je suis impressionnée par la violence de ma détestation, de mon refus de revivre cette période.

samedi 8 mars
Je trie des papiers en regardant successivement Get shorty, La Mort dans la peau et La Mémoire dans la peau. (Ça fait beaucoup de papiers, et de livres (liste des livres en cours retrouvés et mis en pile (le suivant étant généralement commencé parce que je ne sais plus où j'ai posé le précédent): Conférences de Borges (par besoin d'une citation), Les Essais de Montaigne (à cause de Compagnon), Don Juan et son double (commencé cet été, je ne sais plus pour quel livre urgent je l'ai abandonné), Théâtre ce soir, Viles Bodies (enfin retrouvé, je l'avais perdu depuis une semaine), Notes achriennes (presque fini, et comme il ne me restait que vingt pages, j'en ai emporté un autre pour les trajets en RER et je ne l'ai jamais terminé), Mrs Dalloways'' (emporté à la place de Viles bodies parce que je ne voulais pas paraître snob en lisant en anglais dans je ne sais plus quelle circonstance) et The Looming tower (interrompu pour reprendre des forces: il me déprime car je connais la fin) et de cartes postales. Lorsque j'aurai fini (cette nuit?), j'aurai terminé une tâche en cours depuis 1994 (date de l'avant-dernier déménagement)).
Demain, je suis coincée de 8 heures à 23 heures dans un bureau de vote. Quand vais-je transcrire Proust?

A propos du roman policier

Sur le roman policier, René Girard, et quelques autres pistes.

ici, sous l'onglet "enquête" (je n'ai pas réussi à obtenir le lien direct), les Lyonnais sont invités à une enquête policière grandeur nature le 29 mars (m'énerve ce site qui ne permet même pas le copier/coller. Faut vraiment être stupide, comment veulent-ils qu'on leur fasse de la pub!)

mise à jour de 17h04 : si les livres de 800 pages vous font peur, il est possible de les obtenir en petits morceaux. (Je me moque, mais c'est à peu près comme ça que j'ai lu La Bible à 18 ans.)
(J'aime ce genre de billet, j'ai l'impression de revenir aux fondamentaux du web-log. Et puis, ce n'est pas fatigant.) (Ah, et puis j'ai trouvé quel film regarder à moitié en faisant du classement/rangement: Get shorty.)

No country for old men

Attention, spoiler.

J'étais un peu inquiète en allant voir ce film, à cause de Slothorp qui le qualifie de raté, tout en qualifiant Miller's crossing de chef d'œuvre, ce qui m'amène à penser que nous avons quelques jugements communs.

Depuis Fargo, j'ai coutume de dire que les frères Coen adorent l'Amérique mais détestent les Américains. Depuis Fargo, je distingue les films "d'intérieur" et les films de paysage, et dans les films de paysage, je regarde la quantité de ciel cadré dans les images. Depuis Fargo, je donne une couleur à chaque film: blanc pour Fargo, bien sûr, jaune pour O'brother, rose et bleu pour Intolerable cruauté, noir pour Lady killers. No country for old men est jaune et ocre et brun, de la couleur de Duel, avec cette qualité de lumière et de couleurs que je ne connais que chez les frères Coen, extrêmement nette et brillante.

Il y a deux choses que j'aime chez les frères Coen: leur art de la stylisation et leur faculté d'accélération une fois qu'ils estiment que le spectateur a compris les lois internes au film. Par exemple, les meurtres (l'acte de tuer) filmés avec précision au début disparaissent peu à peu de l'écran, ils ne restent que les cadavres, puis les cadavres eux-mêmes disparaissent, il ne reste que le sang ou l'absence de sang (sur les semelles). La première fois que le tueur est blessé, nous assistons à la façon dont il se soigne, la seconde fois il s'éloigne en clopinant. On sait. Il est devenu inutile de voir. Plus le film avance, moins il donne d'images, au spectateur de combler les trous, de trouver les liens logiques, de franchir les abîmes, et tout cela provoque et accentue l'impression d'inéluctable: rien ne pouvait se passer autrement, la preuve, nous devinons ce qui s'est passé sans même qu'on nous le montre.

Cependant, cependant… Ce qui est déstabilisant dans ce film, c'est qu'il y a deux cadres qui se chevauchent de guingois: un qui encadre le shérif, l'autre qui encadre l'histoire du cow-boy et du tueur. Cette seconde histoire obéit à peu près aux règles des films qui contreviennent aux archétypes (le méchant très méchant s'en sort, le gentil non), elle est filmée selon les principes de stylisation et d'accélération évoqués plus haut.
L'autre cadre est beaucoup plus étrange. Autour du shérif, le temps ralentit. Le shérif remonte aux sources. Le film commence sur son monologue, le shérif raconte l'histoire de son père qui était déjà shérif sur cette terre, dans ce pays. Il se termine encore par un monologue du shérif, qui parle encore de son père. Le shérif a abandonné, il a vu trop de morts, il y a trop peu de sens dans tout cela, et on (il) ne peut protéger personne. Il ne veut plus de cette impuissance, il rentre chez lui, il devient inutile, même sa femme ne veut pas de son aide (— Tu veux un coup de main? — Franchement, je préfère pas.), il est désœuvré, il s'est volontairement désœuvré, ce qui lui est finalement aussi insupportable que son ancien métier: faire ou ne pas faire, les deux sont insupportables. Abandonner n'est pas un choix. Le seul choix, c'est de continuer. Ce n'est donc pas véritablement un choix non plus.

Est-ce cela qui serait "raté"? Etait-ce une mauvaise idée d'entourer un film mi-policier, mi-western, mi-film gore, mi road movie, d'une bordure nostalgique, presque désespérée?
Le spectateur américain repère du premier coup d'?il que l'action se déroule dans les années 70. Aux autres on donne quelques indications: la Ford est de 1977, la télé est en noir et blanc. Il m'a fallu du temps pour me rendre compte de ce brouillage, le même que celui de La Grande Illusion (par exemple): ce film censé nous montrer une histoire des années 70 nous montre avant tout l'époque à laquelle il est tourné: abandonner n'est pas un choix possible, il faut continuer.
J'ai eu l'impression d'avoir vu un film politique, un film qui serait pour l'époque actuelle l'équivalent des films de l'époque de la guerre du Vietnam, mais avec un message inverse. Est-ce que j'ai trop d'imagination?

J'ai ri

Paul, 87 ans :

— Ça ne m'était jamais arrivé, mais maintenant, je me demande certains jours ce que je fais sur terre.

En attendant d'avoir fini ma transcription de Compagnon

Deux liens que je ne veux pas perdre: autour de Led Zep et pas loin de Tim Berners Lee (via affordance.)
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