Berlin

Rues larges, peu de monde. Il n'y a plus les énormes tuyaux baubourguiens qui nous avaient tant étonnés en 1997. Je me rends compte à quel point Paris me fatigue, combien je fais une overdose de foule. Kilomètres nous aurions dû prendre un vélo, Reichstag plus d'une heure de queue, non finalement non, «Berlin était la ville des cafés, comme Paris», une impression d'années 20, je sais que c'est moi qui projette, pratiquement au sens propre, qui transpose sur chaque image d'autres images, 1920, 1945, 1962, les images n'en finissent pas de se superposer. Je confonds tout, porte de Brandebourg et Alexanderplatz et Potsdamerplatz, nous aurions dû prendre un vélo, ambassades, synagogues, administrations municipales, régionales, fédérales, pas de policier, les photos de Kennedy, les deux cimetières juifs (en fait c'était le deuxième que je voulais voir), Hackesche Höfe, suite de cours recommandée par Gv (que répondrais-je à quelqu'un qui me demanderait que voir à Paris en deux jours? La cour du Palais Royal, sans doute, la donation Carlos Beistegui au Louvre et ? tenter d'entrer dans la bibliothèque Mazarine ou la bibliothèque historique de la ville de Paris? Je ne sais pas), une vitrine emplie de machines à coudre Singer, Checkpointcharlie le musée, Gendarmenplatz (Louis XIV aurait quand même dû se douter qu'il faisait une conn** quand les Berlinois sont venus courtiser les protestants suite à la révocation de l'Edit de Nantes), une soupe de lentilles, la serveuse m'apporte spontanément une petite (minuscule) bière, je pense que c'est à cause de mon âge car les jeunes filles ont droit à des versions pour hommes, musée Nolde, topographie de la terreur, le Mur longeait/coupait les quartiers généraux de la Gestapo, nous errons parmi les photos des bourreaux qui se photographient joyeusement. Sony Center, j'aime le Sony Center. Avoir eu une capitale occidentale à construire à la fin du XXe siècle, quelle aubaine pour les architectes.
Nous essayons de dîner dans le restaurant prussien qui avait été si aimable en 1997, mais il est devenu à la mode dans le quartier chic de la ville: pas de table sans réservation.


Mahler à Berlin

Virée express à Berlin invitée par Gvgvsse à la deuxième Symphonie de Mahler par Simon Rattle. (Très) heureuse d'être là, à cause de l'invitation impromptue, miraculeuse, à cause de la grisaille secouée, à cause du bel automne, de la couleur des feuilles, de la douceur de l'air, de la Philharmonie bouton d'or, de Gv qui m'explique: «Quand Karajan a choisi cet endroit on lui a dit qu'il était fou, que c'était loin de tout; il a répondu: "un jour, ce sera au centre"». Interloquée, j'objecte que c'était un sacré pari malgré tout, qui aurait pu prédire cela? Réponse catégorique, royale: «Il ne savait pas que cela surviendrait si vite, mais c'était inéluctable: quel empire a vécu mille ans?»

Gv me donne quelques indications: l'œuvre de Schönberg jouée tout d'abord, la Seconde Symphonie directement enchaînée, le chœur déjà présent dans la salle, les fanfares jouées dans le lointain, des coulisses...
Je n'ose pas vraiment parler de musique, je me sens empêtrée dans les mots, un vocabulaire que je ne maîtrise pas. Je parlerais d'une atmosphère intime, la grande salle close comme une enclave protégée tandis que mon manque d'habitude me fait perdre régulièrement la musique que je cherche des yeux tandis qu'elle voyage d'instruments en instruments. Peut-être qu'il serait plus sage de carrément fermer les yeux, mais ce serait tout de même dommage, il n'en est pas question. Plaisir et surprise des contrastes de volumes et de timbres, de la musique infime à tonitruante, du son qui enfle et se tait, douceur du chant de la fin.
Ovation, standing ovation, Simon Rattle, les solistes Magdalena Kožená et Kate Royal et le récitant de Schönberg Hanns Zischler reviennent saluer. Devant moi, un vieux monsieur en tricot gris et une vieille dame en rouge descendent laborieusement les marches un bouquet de roses blanches à la main. Je pense qu'ils souhaitaient l'offrir à Magdalena Kožená mais ils sont trop âgés, ils marchent trop lentement, elle a quitté la scène quand ils arrivent devant. Ils attendent, elle ne revient pas, ils confient leurs fleurs à Simon Rattle.
La salle continue d'applaudir, les musiciens quittent leurs places, Simon Rattle revient, salue, se retourne vers les chaises vides et les associe aux applaudissements d'un geste de la main, tout le monde rit.
C'est fini.

Tandis que je balbutie quelques mots d'admiration, Gv commente sobrement : «Ce n'est jamais que le meilleur orchestre du monde... je me suis dis que si c'était ton premier concert Mahler, autant que ce ne soit pas par un orchestre de second ordre.» En moi quelque chose sourit d'une oreille à l'autre, amusée et gaie: oui évidemment, vu comme ça...

Dehors, Gv m'explique comment sont dirigés les musiciens des fanfares en coulisse. Il me raconte une anecdote survenue lors de la Seconde Symphonie donnée par Pierre Boulez pour ses 80 ans (anecdote que je viens de retrouver dans son blog) et le lien Mahler-Klemperer. Je pense que je ne l'oublierai plus.

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Suite à une question de Gvgvsse, je m'aperçois que j'aurais seize mille jours le 30 novembre 29 novembre.


mise à jour le 2 novembre
Gvgvsse m'a rappelé que l'an 2000 était une exception à l'exception: les années se terminant par 00 ne sont pas bissextiles, sauf tous les quatre cents ans, et donc 2000 était bissextile (c'est tout de même étrange de l'avoir oublié quand on sait le nombre de jours que j'ai passé à tester cette règle dans les moteurs de tarification), et donc mon seize millième jour est le 29 novembre (qui me permet également d'atteindre le nombre de seize mille jours vécus à la fin de la journée (sauf si je me suis encore trompée, mais bon)).

Prague à La table russe

Une gomme Kafka, des cartes postales et une boîte d'allumettes ;

  • 19th Century Art in Bohemia ;
  • Harald Salfellner, Franz Kafka et Prague ;
  • Monet - Warhol. Mistrovská díla z Albertina museum a Batlinerovy sbírky.

et puis Alix de Saint-André, L'ange et le réservoir du liquide à freins, qui aussitôt me fait me demander pourquoi j'ai quitté la Loire.

Kaboom

Plaisir pur du début: il y a longtemps que je n'avais pas vu autant d'acteurs aussi jeunes, aussi beaux, avec des dialogues aussi impertinents et décalés, tourner dans des couleurs aussi vives. Energie pure du début.
Et puis ça dégénère en complot et en paranormal, on ne peut pas dire que cela aille franchement quelque part, cela ressemble à ces mangas sans queue ni tête où tout explose à la fin. Qu'importe.

Kaboom et The Social Network. Si les films nous donnent un reflet de l'époque où ils sont tournés, nous avons là deux types de sociétés possibles, deux choix possibles: la société traditionnelle incarnée par The Social Network, où l'argent et le pouvoir permettent d'attirer les filles, et Kaboom fonctionnant selon les règles de Tricks, libre circulation du désir avec une prime aux gentils et aux pestes (qui sont des méchantes ayant choisi d'être gentilles). Dans cette seconde société, les grands cons faisant la collection de tongs colorées n'ont pas beaucoup de chances.
Réjouissant.

Through the looking-glass

Quand je suis seule dans l'ascenseur, je pense toujours à La Dame de Shanghaï.


Terrorisme

Chaque fois que je trouve porte close («Suite au plan Vigipirate, cet accès est fermé, veuillez emprunter l'entrée principale») ou qu'on fouille mon sac et qu'il me faut passer dans un sas de sécurité (exemple: la TGB), je me dis que les intégristes ont gagné: ils m'ont privée d'un peu de liberté.

La poste : motif de mécontentement 13256 bis

Qu'on m'explique l'intérêt d'affranchir «soi-même aux automates» les lettres recommandées avec accusé de réception (ce que proclament avec fierté moult affichettes) si l'on est malgré tout obligé de passer au guichet faire enregistrer la dite lettre.


Autre titre possible pour ce billet: Foutage de gueule.

Quelques liens

Des jeunes en colère pillent un magasin Damart;

Günther, encore et toujours (je mets le lien vers un billet sur Bill Brandt. J'aime beaucoup ses photos de corps déformés par la perspective);

LE site sur l'Iran (en anglais, désolée);

comment peindre des pointes de sein à sa Barbie (même si vous ne lisez pas l'anglais il y a des photos);

une vente de photos de Richard Avedon chez Christies le 20 novembre;

les manuscrits de la Mer morte bientôt disponibles en ligne;

le virus Stuxnet dans la guerre cybernétique;

une histoire de la typographie

et la mort de Mandelbrot.

Merci beaucoup

Gvgvsse m'a redonné le moral pour la semaine.



Ce qui est amusant, c'est de choisir le lieu où écrire cela. C'est toujours sur ce blog un peu à l'écart, lu par les internautes que je connais depuis le plus longtemps, que je suis le plus chez moi.

Mère indigne

— Mais qu'est-ce que t'as sous l'?il ?
— C'est rien, maman, t'inquiète pas, c'est juste un copain, il a pas fait exprès ch't'assure, y m'a donné un coup mais t'inquiète pas, les lunettes n'ont rien.




Pour mémoire, il s'est fait casser ses lunettes en janvier dernier (tombées pendant que l'autre gosse lui mettait la tête entre les genoux «Mais c'est pas de sa faute, il faut rien dire, il a pas de chance en ce moment, déjà il a fêlé la vitre de la porte du conservatoire» (J'ai vu les parents, effectivement, c'est sans doute pas de chance, pas une brute), et mercredi, démonter et vandaliser son vélo sur le stade.

The Social Network

L'intérêt d'être à La Défense et de ne pas être trop occupée, c'est de pouvoir aller au cinéma. Et non pas de critique, plus jamais, que des associations d'idées.

The Social Network. Grosse bouffée de nostalgie. Et encore, 2003, c'est déjà très tard dans l'histoire de l'informatique. Hier, je trainais à relire une fois encore les histoire de Dave Small. Ce qui me manque, ce sont les conversations auxquelles je ne comprenais rien mais qui vibraient de passion, les projets terminés à l'arrache à quatre heures du matin, les matins blêmes, le café noir, tout ce qu'on ne voit qu'à peine dans le film, mais que je déduis de quelques secondes du film (marrant, pas de cigarette: ça fume, ça fumait, un informaticien).
Les gens vont retenir les filles faciles, le soleil et la Californie. De ce point de vue, le film est glaçant: filles prêtes à tout pour approcher le pouvoir et l'argent, mecs prêts à tout pour avoir les filles et donc... Au moins c'est simplement expliqué, pas difficile à comprendre.

Mais le plaisir (ou la douleur) de pisser de la ligne, l'importance de l'idée, l'importance de croiser les bonnes personnes... Un succès technologique est rarement né d'une seule personne (est-ce Gilles de Gennes qui le rappelait dans son cours inaugural au Collège de France?), même si l'on ne retient qu'un nom.


Pour ceux que ça intéresserait, les frères Winklevoss rament en pair-oar, le prince des bateaux: deux rameurs en pointe (une seule rame par rameur) sans barreur.
La course à Oxford est bien sûr en huit, le bateau le plus rapide (l'aviron n'est pas très rapide, il y a beaucoup trop de frottements).


En Bosnie ils n'ont pas de route mais ils ont Facebook. Ça m'a rappelé un reportage radio sur la guerre en Tchétchénie: des réfugiés dans un wagon regardaient Santa Barbara...


Contrairement à ce que je lis ça et là, je n'ai pas trouvé que l'image de Zuckerberg soit spécialement négative. Elle est crédible, c'est tout. Les programmeurs ne sont jamais loin de l'autisme du joueur d'échecs. (J'ai pensé au Jeu de la dame.) Il me semblait même possible que Zuckerman ait donné son accord pour le scénario, mais visiblement non. Cependant les scènes-clé sont dites véridiques, ce qui est fort possible dans la mesure où il y a eu procès et témoignages (mais sont-ce des archives accessibles?).

Fatigue

Encore au bureau. Pas pour travailler comme vous voyez, juste par flemme de rentrer. Mal à la tête, mal au dos, petit moral.
J'aimerais que tout ce cinéma s'arrête. Ah oui c'est vrai, j'avais envisagé un vrai billet sur le sujet mais je n'ai pas le courage.

Je sais juste que tout cela est ridicule. Et que cette fois-ci, je ne ferai pas comme pour la Constitution européenne, où je regardais incrédule mon entourage plaider pour le non en me disant qu'ils avaient perdu la tête, tellement persuadée qu'ils avaient perdu la tête que je n'ai même pas pris la peine d'affirmer qu'ils avaient tort et que c'était idiot.
J'ai regretté plus tard de m'être tue.

Donc cette fois-ci je vais quand même l'écrire: l'allongement de la durée de cotisation est inéluctable (en revanche on pourrait sans doute ne pas mettre d'âge minimal pour le départ en retraite), et le plus tôt sera le mieux.
En 1946, la retraite fut destinée à permettre aux gens de se reposer après une vie de labeurs souvent harrassants. Pas d'aller se prélasser au soleil pendant quinze ans (soixante à soixante quinze ans). Elle n'était pas destinée à favoriser le tourisme. Ce n'est pas sa raison d'être première.
Je n'ai rien contre le tourisme du troisième âge. Mais ce n'est pas une raison valable pour arrêter les trains, couper les routes, bloquer les lycées. Non, partir en retraite n'est pas un projet enthousiasmant. C'est un moment bienvenu que j'accepte avec gratitude en ayant conscience de vivre dans un pays riche.
C'est tout.

Vade retro

L'injonction "Achète le livre si tu hésites" fait qu'il va me falloir éviter les librairies avec plus de soin que les pâtisseries (c'est plus ruineux).

J'ai visité le musée judaïque, puis en attendant le début de la conférence de Ginzburg, j'ai traîné un peu au Cahiers de Colette et mangé une salade.

Bilan:
- Karl et Rosa, de Döblin (j'ai tant aimé Alexanderplatz);
- Le livre noir sur l'extermination des Juifs en URSS, de Grossman et Ehrenbourg, qui m'avait rendue malade à sa sortie en 1993. J'ai hésité, et donc...

Orthodontie

— Tu as des élastiques oursons ? Bon, je vais te donner des béliers.

Melville

Tout bateau à moteur qui nous croise creuse des vagues profondes, et nous sommes ballotés, absolument impuissants. Je songe alors à Moby Dick ou aux récits repris par En Patagonie: mais quelle folie ce devait être de mettre une chaloupe à la mer pour tenter de repêcher un homme, et quelle folie plus grande, absolument impensable, de chasser la baleine dans ces conditions !

(Pas étonnant qu'aujourd'hui les hommes s'ennuient tant.)

Programme

8h39. Maison vide. Je glande.

Une semaine à me lever à 5h30 pour arriver au boulot quatre heures plus tard, entre les jours où il a fallu laisser passer trois trains trop bondés pour qu'on puisse y monter, ceux où il a fallu quarante-cinq minutes en voiture pour faire deux kilomètres (pour passer du RER D au A), ceux où bien installée dans le RER A (qui m'emmène directement à destination) il a fallu que je le quitte à cause de la tête d'oiseau de ma fille (qui se révèle infiniment vulnérable, infiniment vulnérable... je m'en doutais un peu, mais je n'avais pas conscience de la profondeur de son désarroi devant toute situation nouvelle. C'est bien la peine de nous parler comme si elle était un croisé partant en Terre Sainte).

J'ai pris mon petit déjeuner, lancé une machine à tourner. Derrière moi sur la chaise un paquet de linge mouillé attend que je l'étende (le linge à étendre m'est ce que furent les patates à éplucher à Victor Klemperer.) Je n'ai pas pris ma douche. Je n'ai pas fini mon thé (un demi-litre).

Je ne sais pas quand je vais partir. Je m'en fous. Je dirai que c'est à cause de la grève. Puis j'irai ramer deux heures, je passerai deux heures à somnoler pour m'en remettre, et je partirai pour la porte d'Orléans, où j'ai rendez-vous à 17h45 (pratique en période de grève).

8h48. Je vais prendre ma douche. Ce serait bien que mes cheveux soient secs avant de quitter la maison.

Toutes les moitiés ne sont pas égales

Une phrase d'Au sud du sud m'est restée: Jean-Louis Etienne remarquait qu'inconsciemment, arrivé à la moitié de la traversée du continent antartique, le groupe s'attendait à ce que la marche devînt plus facile, comme si ayant fait la moitié du parcours, "la montée", la deuxième moitié, "la descente", devait être plus aisée. (Après tout, la terre est courbe).
Evidemment, c'était faux, et d'une personne à l'autre, la marche fut d'autant plus pénible que l'illusion avait été profonde.

Je songeais à cela en ramant: les parcours d'entraînement sont généralement circulaires, on rame, puis on fait demi-tour et on rentre au club. Une erreur (que nous avons presque commise samedi) consiste à ramer tant qu'on a des forces, et à faire alors demi-tour, totalement découragé à la perspective du chemin restant à parcourir.
Cependant, et là est l'astuce (et là se prennent les mauvaises habitudes), l'entraînement en rivière commence le plus souvent à contre-courant. On a donc la certitude rassurante et plus ou moins consciente de toujours revenir au club, au pire en se laisser dériver.

Sur un lac, ce parachute mental (et physique, mais il est d'abord mental) n'existe pas; tout le parcours présente la même difficulté. Par conséquent l'effort mental à fournir devient de plus en plus important au fur à mesure que la fatigue et les ampoules se cumulent.
Je ne sais pas à quoi pensent les autres quand ils rament (je serais curieuse de le savoir). J'essaie de ne jamais penser au parcours, ni accompli, ni à accomplir. Je ne pense qu'au geste, à l'instant, au bateau, au bruit du bateau. Nous devons chercher le silence. Un bateau désuni se distingue par son bruit. Un bateau harmonieux devient silencieux.



* Le départ dimanche: on attend que les soixante-trois bateaux soient à l'eau :



* A l'entraînement le samedi (nous ne sommes pas très ensemble, mais c'est un peu normal):



* Au ponton, à mi-parcours (nous n'avons pas l'air épuisé)



Pour agrandir les photos, agrandir la taille des caractères du billet.

Racines

En lisant L'Oeil du Quattrocento, je découvre que la méthode de prière des Exercices spirituels[1] utilisant la visualisation s'inscrit dans la continuité des modes de piété du Moyen-Âge. Ce n'est nullement une innovation par rapport à l'époque précédente.

Plus surprenant (pour moi), cette méthode de visualisation encore enseignée aujourd'hui par les Jésuites est donc une survivance directe du Moyen-Âge, voire de l'Antiquité si l'on a tendance comme je le fais à rattacher toute méthode de mémorisation fondée sur la visualisation à "l'art de la mémoire" (cf. Frances Yates).

Notes

[1] Ignace de Loloya, 1491-1556.

Féminisme

The birthplace of Simone de Beauvoir and Brigitte Bardot may look Scandinavian in employment statistics, but it remains Latin in attitude.
Le New York Times

La France peut ressembler aux pays scandinaves par ses statistiques d'emploi, elle reste latine dans son comportement.

Voilà qui me rappelle ces blogueurs prêts à la censure dans leurs commentaires ou à l'exclusion de leur blogroll de qui "parlera mal à une femme" ou "dénigrera le physique d'une femme", en ne s'engageant que mollement sur le fond: «Tout cela n'a pas tant d'importance».

Très certainement une importance qui ne porte pas sur les mêmes sujets et ne s'appuie pas sur les mêmes principes.

Je me surprends devant les bébés à avoir un mouvement de recul, «plus jamais ça», à ne penser qu'au travail et à l'emprisonnement que cela représente, et je reconnais dans ce mouvement ce que nous disaient les grands-mères et ma tante (à nous, les filles); et je pensais alors: «Elles disent cela parce qu'il n'y avait pas la machine à laver, les pauvres, aujourd'hui c'est beaucoup plus facile.»
Tous comptes faits maintenant que j'en suis sortie (grâce à Dieu on ne s'en rend pas trop compte tant qu'on est "dedans"), non.

Un dernier souvenir

Nous demandons à l'un des Annecileviens de nous photographier sur le ponton. Il s'exécute de bonne grâce, chargé de trois ou quatre appareils :

— On sourit. Ici on ne dit pas "ouistiti", mais "reblochon".

Cas de conscience

Sur le mur FB de Laurent, avec son aimable autorisation :

— Tu sais, ce film des moines, là, ça m'a posé plein de questions... Je m'suis dit que j'étais qu'une tapiole qui commande des slips à 20 euros pièce en Australie, et que c'était pas possible, quoi... Toi, t'en penses quoi ?
— Oh, moi, tu sais, j'fais pareil que toi, je viens de m'en commander, tiens, d'ailleurs...
— Ah oui... Il faut dire que les frais de port sont offerts...
— Ben ouais... "

"Ils croient aux signes" (Mary McCarthy)

En attendant que bout bouille l'eau du thé, je prends un livre au hasard sur l'étagère des livres empruntés-pas-rendus-parce-que-pas-encore-lus: The Stranger House, de Reginald Hill, auteur de romans policiers.

Exergue de la première partie:

Here's some advice a younster should listen to,
helpful if taken to heart.
Be loud against evil wherever you see it;
never give your ennemy an even break.

"The Sayings of the High one" Poetic Edda


Soit à peu près :

Voici un conseil à l'adresse des jeunes gens,
d'un véritable secours s'il est pris à coeur .
Elevez-vous contre le mal chaque fois que vous le verrez;
N'offrez jamais à votre ennemi la moindre faille.

"Les dits du très-Haut" de L'Edda poétique.

Le lac d'Annecy à la rame

Eh bien voilà, j'ai raté l'année dernière le 9 septembre 2009 à 9h09, et cette année à 10h10... eh bien, je devais être un peu au-dessus de Sévrier, puisqu'à dix heures nous avons entendu les cloches carillonner L'hymne à la joie... (dans la brume, sur le lac, dans le petit matin propre).
Renseignement pris, c'est la patrie de la fonderie des cloches Paccard.
Peu à peu les écarts se creusent, sur une telle distance il y a peu de surprise, la technique et l'entraînement jouent. Nous dépassons un équipage qui nous informe joyeusement: «On s'économise, c'est qu'il faut encore manger, après!»
Nous n'allons pas jusqu'au bout du lac, nous tournons au niveau du rocher de Duinght. La brume est moins rasante qu'hier mais ne fait pas mine de se lever. Par moments le bateau glisse, nous sommes en train de faire des progrès (nous n'avions jamais ramé ensemble avant ce week-end).
Le bonheur, ce sont les bénévoles qui sortent le bateau de l'eau et ramène nos pelles (rames) quand nous arrivons. Ça c'est du service, si ça pouvait être comme ça à chaque sortie... (le plus pénible à l'aviron, c'est avant et après: mettre le bateau à l'eau, l'en sortir).

Apéro, douche, kir, string... Le club vend divers vêtements brodés de deux rames, dont des boxers (pour monsieur) et des strings (pour madame). Hélas, je n'ai pas d'argent dans mon sac de sport et quand j'arriverai à m'en faire prêter, il n'en restera plus. Zut, une bonne raison de revenir à Annecy...

Repas, tartiflette, je dors dix minutes sur mes bras croisés, il paraît que beaucoup de bateaux se sont retournés l'année dernière à Venise, les Italiens sont formidables et élégants, les mamas vous encouragent en tapant sur les casseroles... «Tu pars au niveau de la place Saint-Marc, tu dépasses l'Arsenal, on fait le tour des îles Murano et autres, et on revient par le Caraveggio, et là quand tu arrives, tu es la star,...» dit-il en bombant le torse. «C'est vrai, enchaîne une autre, les Vénitiens sont formidables, ils sont tous là à nous encourager, ça donne un coup de fouet...»
Allons, dès que possible...

Nous avons retenu un train assez tard et nous n'avons rien à faire... Nous allons prendre un chocolat à l'Impérial (suivant en cela très fidèlement les conseils que Michel m'avait donnés vendredi). Les autres me regardent avec incompréhension griffonner mes cartes postales. «Des cartes pour un voyage de 48 heures, tu fais fort!»

Arrivée dans le train, je m'endors aussitôt.

Samedi, brume

— Qui n'a pas de bateau?
Nous levons la main, quatre femmes, c'est parti pour une yolette.
Il fait très doux, ce n'est pas le froid mordant de mes souvenirs hivernaux. Pas de soleil non plus, idéal.

Rémi se révèle un barreur hors de pair, il connaît parfaitement le lac et commente au fur à mesure: «Ici l'institut Meyrieux... là l'hôtel bleu, c'est le restaurant de Marc Veyrat, ou c'était, je crois qu'il l'a vendu... Là, dans la brume, vous apercevrez le château de Menthon. La veille de son mariage Bernard de Menthon s'en échappa par une fenêtre pour entrer dans les ordres, plus tard il fonda les hospices des deux cols du Saint-Bernard... Ici c'était une résidence d'Alcatel qui a été vendue quand Alcatel était au plus mal...»
Puis le roc de Chère, terriblement dangereux quand le vent se lève; et en effet nous distinguons contre la parois des plaques commémoratives de divers accidents mortels. Ce roc sépare le grand lac du petit lac, «et au bout du lac il y a?... le bout du lac.»
De nombreuses foulques, et une grèbe huppée que je vois plonger pour ressortir plusieurs dizaines de mètres plus loin. Impressionnant. Un sillage de bulles permet de suivre le parcours des plongeurs. Ce n'est pas aussi silencieux qu'on pourrait le rêver car le bateau est bruyant, coulisses et rames tournant dans les dames de nage.

Au ponton, j'aide un bateau à accoster. J'attrape une rame, je tire, je demande: «Je peux vous aider, ce n'est pas contre votre déontologie?» (car j'ai remarqué que certains ne paraissaient jamais heureux d'un coup de mains).
— Déontologie, déontologie, qu'est-ce que ça veut dire?
— Est-ce que vous êtes impliqués ou concernés? reprend un autre.
— Je vois qu'on en est tous au même point, me mar'-je.

Après-midi descente des Alpages. Annecy absolument noire de monde, moi qui évite cela comme la peste le samedi à Paris (églises fermées, pas de confessionnaux)... Il fait très beau, je pars à la recherche de la tombe d'Eugène Sue. Dans le cimetière s'est réfugié un corbeau à l'aile abîmée. J'espère qu'il s'en sortira.
Un couple d'une soixantaine d'années est assis sur un banc. Lui lit un magazine, elle crochète. Je m'informe. Ils n'ont jamais entendu parler de Sue. Je me demande s'ils sont assis là parce qu'il y a un banc, ou si c'est en face d'une tombe qui leur est chère.
La personne suivante me dit «Ouh là, j'ai su, mais j'ai oublié, c'est le genre de chose qu'on voit une fois puis qu'on oublie.»
La troisième personne m'indique l'arbre parasol qui sert de repère à la tombe parfaitement entretenue.





Et une photo d'Annecy dans le soleil couchant:

Blues du vendredi soir

Je pars, et je ne suis pas très rassurée.
Je pars ramer 28 km sans aucun entraînement, plutôt fatiguée et en manque de sommeil.
Je pars, nous serons vingt, et je ne connais personne.

Mais si je suis inscrite à cette randonnée il y a bien longtemps, quelque part en juin, c'est que je comptais que le paysage serait magnifique.
Et il fait beau.
Et il paraît que Rousseau...
Je vais dormir dans le train.

Marais

A midi passée chercher mon billet pour Ginzburg au musée du judaïsme. Prétendre que lorsqu'on hésite à acheter un livre il faut l'acheter est criminel. Flâner à la fois vite (peu de temps, pause déjeuner) et longtemps dans la librairie, avec toujours les larmes qui montent dans l'accumulation de ce genre de livres. Pensées incorrectes, est-ce que tous les salariés sont juifs, le musée respecte-t-il les obligations légales de diversité? (Je deviens bizarre, c'est qu'on doit beaucoup m'embêter.)

Comme Emmanuel Régniez avait attiré mon attention sur les 70 ans de la mort de Walter Benjamin, comme j'avais relu le matin même mes quelques mots sur la correspondance Strauss/Scholem, je vérifiai les livres de Gershom Scholem. J'ai acheté tout ce qu'ils avaient, je crois.

  • Gershom Scholem, Fidélité et utopie (je suis contente, je crois qu'il est épuisé);
  • Gershom Scholem, Sur Jonas, la lamentation et le judaïsme (Jonas, celui qui reproche au Seigneur d'être trop indulgent);
  • Gershom Scholem, La kabbale (inévitable);
  • Gershom Scholem, Benjamin et son ange (quand même);
  • Gershom Scholem, Walter Benjamin, histoire d'une amitié (l'amitié entre les grands hommes me fascine, me console, me réconforte);

et un livre que j'avais en son temps hésité à acheter en grand format. Je l'ai pris en poche:

  • Avraham b. Yehoshua, Le Responsable des Ressources humaines. (J'ai commencé par celui-là, bien sûr, abandonnant Frédéric II pour quelques heures.)

Tourné un peu en songeant à ma tentation de tenter d'apprendre l'hébreu, [en songeant] qu'il faudrait qu'un jour je raconte "mon histoire juive", [en songeant] que je semblais condamnée à (ou incapable de ne pas) retourner sur mes traces pour explorer chaque chemin abandonné trop tôt, [condamnée à] tous les reprendre pour vérifier que c'est avec raison qu'ils avaient été abandonnés. Chemin après chemin, il n'en reste plus beaucoup, je crois. Va venir le moment où il faudra avancer sans se retourner, où il n'y aura plus rien sur quoi se retourner, tous les souvenirs présents, vivants.



Le soir, bibliothèque historique de la Ville de Paris. Daniel Ferrer et Jean-Jacques Labia, l'incroyable projet de Balzac et Stendhal, réécrire La Chartreuse de Parme à quatre mains. Comme d'habitude j'ai davantage appris en une heure qu'en vingt ans. C'est très étrange, la façon dont le creusement du détail permet de peindre des panoramas entiers. A regarder une seule ligne d'écriture, des pans tombent, Balzac était bibliophile, Stendhal non, qui pouvait prendre des notes sur un livre ou y rédiger un contrat. Détail sans intérêt littéraire, mais détail qui donnera un relief à certaines réactions des personnages. Cela minuscule détail parmi une foule de précisions plus directement dans le sujet, la bataille de Waterloo et celle de Wagram, «Waterloo fut la Berezina de Balzac», ses Scènes de la vie militaire restées au stade éternel de projet; reproches et compliments, compliments qui sont des reproches et inversement, qu'est-ce que le style... Mais enfin il semble qu'ils s'aimaient bien.

Que j'aime cette bibliothèque. C'est drôle de se dire qu'au même moment dans Paris doivent se tenir des dizaines de conférences identiques, professeurs invités par des associations des amis de Trucmuche, tout cela gratuit, gratuit, qu'ai-je fait de ma jeunesse, ils me font rire ceux qui regrettent leurs nuits blanches et leurs beuveries, s'ils savaient ce que je regrette, ils seraient horrifiés.



J'ai sommeil. Ménage dans la dropbox, mails, j'ai sommeil, je finis mon thé, le linge est étendu. Je ne vais même pas avoir le courage de lire.

En passant...

L'informaticien qui a donné le nom de bug au bug est une informaticienne. Elle s'appelle Grace Hopper, soit grasshopper (un bug!), le nom anglais de Petit Scarabée...

Dimanche

Marché. Sieste. Et toujours ce billet que je ne termine pas.

Samedi

Acheté des robes à A. Tout se passe à l'inverse de ce que je lis partout: j'ai l'impression que l'adolescence est un âge où les enfants ont envie qu'on les colle, que surtout on ne les lâche pas, qu'on ne les laisse pas seuls, qu'on ne les laisse pas tomber. Ils ont beau râler comme des putois, leurs réactions prouvent l'inverse de ce qu'ils proclament.
Ou alors c'est juste A.
Mais je crois que j'aurais bien aimé aussi qu'on s'occupe de moi.

Fatiguée. Doigt surinfecté. Le bain d'Hexomédine dessèche la peau et décolle le vernis à ongle. Amusant.

Vendredi

Journée qui me rappelle ma classe de terminale. Les statistiques, ça va. Les probabilités, moins.

Mon problème avec les statistiques, c'est un manque de foi. Ou plutôt que je n'ai pas envie que ce soit vrai. Si même les miracles sont prévus, à quoi bon?
Je me fais remarquer en murmurant sans réfléchir "une fonction affine" en réponse à une question du formateur. (Réponse juste, mais c'est surtout la tête de mes collègues qui me fait rire: certes c'était un coup de bol, en même temps ce n'est pas si sorcier.)

Le soir aux cruchons, un nouveau, et une quasi-nouvelle. Chic alors: il nous faut des nouveaux, lentement, comme on incorpore des ingrédients dans une pâte.
Plus tristement, nous apprenons que les propriétaires du Petit Broc changent. J'aimais bien les anciens.

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