Bilan professionnel des deux derniers mois

J'ai pris un poste au débotté, pour rendre service, pour remplacer une collègue absente d'abord pour quelques jours et finalement hospitalisée d'urgence. J'ai eu droit à une heure de mise au courant par la personne qui avait d'abord assuré l'intérim, puis roule Mimile, avec ses mots de passe et mes souvenirs de l'application informatique datant de 2001 (ce qui fait un peu peur concernant l'évolution des systèmes de gestion), je me suis débrouillée, mettant tout le monde à contribution, même les clients («Je ne sais pas très bien quoi vous répondre, lisez-moi la lettre que vous avez reçue,…», «Appelez tel numéro, rappelez-moi dans trois jours si vous n'arrivez à avoir personne (c'est les vacances), j'essaierai de trouver une autre solution...», etc), faisant finalement ce que j'aime, la seule chose qui me paraisse réellement utile sur cette planète: faire jouer la solidarité et l'entraide pour trouver des réponses, pour faire en sorte que le monde aille mieux, soit mieux "huilé".
(Et ma foi, ça ne marche pas si mal: une fois que tout le monde est convaincu que votre but est bien de trouver une solution et non de jouer à la patate chaude, ça ne marche pas si mal. Les gens sont plutôt de bonne volonté.)

Ma collègue est revenue jeudi pour deux jours, de façon à pouvoir repartir une semaine en vacances (! : apparemment il n'est pas possible légalement d'accoller ses vacances à un arrêt maladie aussi long (et être en congés plutôt qu'en arrêt maladie lui permet une plus grande liberté de mouvements)). Elle avait prévu de "débriefer" mon travail pendant deux jours, alternant les «Tu as fait un super boulot» tout à fait déplacés et me mettant mal à l'aise par leur flatterie exagérée et les «tu ne pouvais pas le savoir, mais…» Et certes, je ne pouvais pas le savoir.

J'ai tenu tout jeudi, presque tout vendredi… et j'ai craqué à une demi-heure de la fin, quand pour la dixième fois elle répétait devant une pile de dossiers: «C'est super, la pile a bien descendu».
— Non je n'ai pas fait un super boulot. J'ai fait le boulot, c'est tout. J'ai assuré l'urgence, j'ai mis tout le monde à contribution, certains vont être soulagés de te voir revenir parce qu'ils ont tenu deux mois et je ne sais pas si les services auraient pu supporter plus. Mais je trouve extraordinaire de débriefer deux jours mon travail de deux mois quand j'ai eu droit à un quart d'heure pour prendre ton poste. (Encore heureux que je ne l'ai pas tenu comme toi, cela serait franchement vexant pour toi), et non, je ne considère pas que descendre cette pile de dossiers ait la moindre importance: si je n'y ai pas touché pendant deux mois, c'est que ce sont des dossiers "morts", le problème est résolu, il n'y a plus qu'à classer tout cela, et cela ne présente aucun caractère d'urgence.

Elle revient lundi prochain, jour où arrive une stagiaire destinée à l'aider. Mais bien sûr, elle va avoir «tellement de travail», est-ce que je pourrais recevoir la stagiaire? Bon, oui, évidemment (et honnêtement, oui, cela me fait sourire, mais ce n'est absolument pas un problème). Sauf qu'elle me demande tout à trac, au milieu de vendredi après-midi:
— Et quel est ton programme lundi avec la stagiaire? (Euh… rien. J'ai appris il y a trois heures que j'allais l'accueillir et je ne t'ai pas quittée une minute: non, je n'ai pas préparé de programme):
— Je n'en ai pas. Ne t'inquiète pas, je peux parler une journée de notre activité, ce n'est absolument pas un problème (songeant avec un peu désespoir que c'est ce à quoi j'ai été formée, en fin de compte: pouvoir parler en toute situation, pouvoir faire face et tenir, donner le change. Cela me désespère de si bien maîtriser ces ficelles.)


Post un peu con, prétentieux et auto-je-ne-sais quoi, j'en ai conscience. Désolée mais ça soulage.

Et précision : ma collègue travaille très bien, c'est une grande professionnelle. Je lui reproche juste de se donner un peu beaucoup d'importance.
La personne du bureau voisin, qui entend les conversations, me regarde en souriant:
— C'est drôle comme on devine ce que pensent les gens à travers une paroi de bureau, me disait-elle vendredi avant que je ne finisse par exprimer ma pensée.
— Bah, ce n'est qu'une question de style, tentais-je de répondre avec désinvolture, c'est la différence entre les classiques et les modernes: ceux qui ont à cœur de donner l'impression que tout est facile et qu'ils ne travaillent pas, et ceux qui ont besoin d'exposer la sueur.

Maintenant ça suffit

Quand je lis par-dessus l'épaule de mon voisin «X., 57 ans, quatre enfants, s'est immolé par le feu devant son ancienne agence Telecom», je n'ai pas du tout envie de compatir.

J'ai envie de lui donner deux claques ou trois. Ça me met en rogne. On ne se suicide pas à 57 ans avec quatre enfants quand on travaille chez France Telecom. Au mieux ou au pire on fait la grève de la faim dans le bureau de la DRH (Direction des Ressources Humaines). Mais qu'est-ce que c'est que ces histoires ?

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Version porno
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  • N'importe quoi (dans la tradition des nanards de l'été)
Bande-annonce
Un tumblr qui recueille des titres de journaux (envoyez vos trouvailles) dont les croix nazies sur les gâteaux
Un parfum de livres à venir par Lagerfeld
La femme qui n'aimait pas le sport (et donc choisissait ce qu'il y a de plus con pour bien se persuader d'avoir raison de ne pas aimer).

Pina de Wim Wenders

Sensible comme toujours aux voix et aux langues. Première musique.
Sensible sans doute davantage aux musiques, aux souvenirs, au temps qui passe, qu'à la danse. Le cycle et la flèche.

Allégresse dit-il (en italien, il me semble). Mais le sous-titre traduit "joie". Et je pense "exultation", le pas suivant.

Qu'est-ce qu'un problème technique? «Continue à chercher».
Woolf ou Joyce arrêtés plusieurs mois à cause de problèmes "techniques": mais de quoi parle-t-on? (Car nous ne voyons jamais que les solutions.)
En croisant les gens à la Défense (surtout dans les escalators), je m'étonne souvent que des sacs de chair ressentent des émotions, paraissent si tourmentés, si malheureux (au téléphone).
En regardant le parvis des fenêtres, je me demande comment traduire cet afflux de vie ? ce n'importe quoi un peu vide et si plein, ce Cnit voile de béton en réfection et la plaine d'autrefois et le dernier rempart de Paris en 1870 et les porte-monnaies roses HelloKitty dans les vitrines et l'odeur du MacDonald ? le plus immédiatement possible, avec le moins de mots possibles. Je songe à Bergson et à sa pointe du présent.

Violence conjugale

J'ai rendez-vous avec "lecteur". Quand j'arrive (en retard (mais pas beaucoup)), je vois un petit papier griffonné sous le cendrier.
Plus tard, au cours de la conversation, il me le tend et m'explique:

— Le couple qui est parti… tu l'as vu (oui, la soixantaine, peut-être… je n'ai pas fait très attention… J'ai juste pensé en voyant lecteur en conversation avec l'homme que c'était une nouvelle version de Tlön, un "liant" (ce qui m'étonnait un peu de la part de lecteur, solitaire. Mais liant et solitaire, non, définitivement, ce n'est pas incompatible, ce n'est qu'une façon d'être tranquille, de se tenir en repos, quelque chose de pascalien)), eh bien, l'homme parlait beaucoup, il racontait un film, et elle, elle ne l'écoutait absolument pas et ne faisait même pas semblant, elle regardait ailleurs, elle se désintéressait. A un moment l'homme a insisté sur quelque chose qui lui avait paru remarquable dans le film, et elle a été obligée de répondre. Tiens (il me tend le papier), j'ai noté l'échange, imagine cela dit très tranquillement:

Elle : — Bof, rien de nouveau sous le soleil.
Lui : — Mais il n'y a jamais rien de nouveau sous le soleil, ma chérie. Toi par exemple, tu es ma troisième femme, pas très nouvelle sous le soleil, hein?

Bonne fête Tournesol !

Aujourd'hui c'est la saint Tryphon.

(Il n'y a qu'une semaine que j'ai réalisé que le capitaine portait le nom d'un poisson (avec une faute d'orthographe).)


Discussion avec un négociant de poissons en gros à Rungis: «Les gens sont fous. Sogerès, xxx, etc, ne veulent plus de poisson du Pacifique. C'est du poisson congelé depuis six mois!!»
et
«L'Atlantique est divisé en six zones de pêche, le Pacifique en deux, la 61 au nord et la 28 au sud: quand on ne veut plus de poisson de la 61, ça fait la moitié de la planète.»




Note explicative cinq ans plus tard : Fukushima avait eu lieu un mois avant.

Peut-on se garer sur les places de livraison à Paris ?

Un billet un peu comme le billet sur la TVA : pour rendre service.


J'avoue qu'il m'a fallu un peu de temps pour trouver la différence entre les deux photos.


Départ en colonie

discussion à bâtons rompus en allant prendre le train :

— ...
— Ouh la! Papa Freud va avoir du travail !
— C'est qui ?
— C'est le père de psychanalyse.
— Qu'est-ce que c'est, la psychanalyse ?
— Tu t'allonges sur un divan et tu dis du mal de ton père et de ta mère.
— Ouh lala, va y avoir beaucoup de choses à dire ! dit-il, ravi.
— C'est bien ce qui me fait peur. dis-je, pas si rassurée.

liens

  • Japon
Semaine Japonaise à l'ENS du 26 au 29 avril 2011. (Attention, certains ateliers nécessitent de s'inscrire au préalable.)




- des bateaux
- une analyse des risques de catastrophes naturelles au Japon publiées en mars 2010. (Traditionnellement quand il s'agit de prospectives je recommande les analyses des sociétés de réassurance (l'assurance cherche à ne pas perdre d'argent, et non à en gagner: elle n'a pas la même vision du risque)).
- la fission.

  • un lien geek
histoire et actualité des jeux vidéos.

  • divers
- un rapport sur la prostitution
- un récapitulatif des meilleurs blogs économiques (anglais)
- Isidore, plateforme des sciences humaines et sociales du CNRS
- des documents sur Lacan
- les Cantos de Pound.

*dessins
œuf dur, la disparition des télécommandes, addict au feutre, fromage bleu, cœur.

Doute

Dans la vitrine il reste deux gâteaux.

— Qu'est-ce que je vous sers ?
— Je vais prendre le gâteau aux fruits.
— Celui aux fraises ou celui au chocolat ?

Souvenir

Je me retrouverai dans cette ténèbre lactée d'un soir de lune, tel que je suis toujours en ces heures-là, attentif au ruissellement de la Hure, à cette calme nuit murmurante, pareille à toutes les nuits, à cette même clarté qui baignera la pierre sous laquelle le corps que je fus finira de pourrir. Ce temps qui coule comme la Hure et la Hure est là toujours et sera là encore et continuera de couler... Et c'est à hurler d'horreur. Comment font les autres? Ils n'ont pas l'air de savoir…

François Mauriac cité par Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.495
En lisant ses lignes, je retrouvais exactement la sensation de certaines conversations avec Paul.

Il est enterré à Sèvres, je l'ai appris en allant poser la question à Saint-Sulpice en février. Il a été enterré très vite, le 16 avril.
Le 17, je passais au pied de son immeuble, ignorante.

Je n'aime pas

- ceux qui tiennent des blogs violents et cyniques, se moquent à longueur de blogs des femmes, des invertis, des fumeurs, des gros, des suants, et qui si l'on ne rit pas vous disent "décidemment tu n'as pas d'humour" et lorsqu'on répond avec autant de violence qu'eux, parce que oui, on se faisait une certaine idée des hommes, une idée de solidarité et de fraternité et que l'on ne peut s'empêcher de remarquer qu'on est déçue, qu'ils ne sont pas à la hauteur, vous disent, eux sans rire et sans penser qu'ils pourraient avoir un peu d'humour: "tu aboies trop fort";

- ceux qui vous jugent, vous disent que vous partez en torche, écrasent votre parole en décidant de ce que vous avez le droit de dire ou pas (sans manquer de vous féliciter parce que tel post est inattaquable (comme si c'était un hasard: pour ta gouverne il est en ligne depuis février!) ou parce qu'ils découvrent que trois ans avant vous êtes restée de marbre devant les inepties d'un crétin (comme si un crétin pouvait m'atteindre (mais que j'explique que quatre ans auparavant j'ai été atteinte, non, rien à faire, ils ne veulent pas l'entendre, ça ne colle pas avec l'idée qu'ils désirent de se faire de la situation)), vous demandent votre avis alors qu'ils ont déjà décidé ce qu'ils feront et se contenteront d'insister jusqu'à ce que de guerre lasse vous laissiez faire (quitte à attendre que le truc plante pour avoir enfin la possibilité d'expliquer comment fonctionnent des tags (mais inutile de tenter d'expliquer avant, avant tout ce que vous pourrez dire ne comptera pas, votre parole, votre être, n'a pas de valeur, tant que les faits ne vous offrent pas une brêche dans leur certitude d'avoir raison)), et qui après vous avoir censurée, avoir fait retirer un de vos commentaires, sont capables de glousser dans un mail: "Oh désolé, je suis allé répondre à Tartempion sur le mur de FB de Trucmuche, c'est plus fort que moi".

J'appelle cela (les deux cas): le monopole de la violence. Eux ont le droit d'être violents, de vous écraser de leur mauvais goût ou de leur jugement ou de leur décision, mais qu'on s'avise de répondre à hauteur, et l'on aboie, on est tout à fait déplacée et incontrôlable (note: si je ne me contrôlais pas, je ne serai pas en train d'écrire une note anonyme compréhensible par dix personnes, inindexable par Google)).

Remarque en passant

C'est drôle d'opposer le courage à la peur.
Je l'opposerais plutôt à la paresse. Le grand ennemi, c'est la paresse.


Remarque en lisant Mark Twain.
«Quand vous êtes en colère, comptez jusqu'à quatre, quand vous êtes très en colère, jurez». Putain de bordel de merde, certains n'ont jamais honte.

Sur le quai

Deux loulous, jeunes, un très menu, lunettes, pull à rayures blanches, roses et bleues, l'autre arabo-portugais, mal rasé, sac à doc fuschia foncé passent devant moi qui sors de la rame. Ils sourient un peu en échangeant des regards entendus, je saisis une phrase au vol sans savoir de qui ils parlent:
— Mad' Moisell', comment Èll mAt'! Elle lâche pas l'affaire! Même moi j'regarde pas comme ça! dit le plus grand, admiratif et incrédule, au plus petit.

Les théologiens souhaitent-ils la mort de leurs ennemis? me demandé-je en descendant du train, évoquant le regard féroce de B. lorsqu'on aborde certains sujets, toute onctuosité jésuite soudain abandonnée.
— Mad' Moisell', comment Èll mAt'!!

Hmm.

Deux blagues pour ce week-end

Arafat va très mal, il est probablement en train de mourir. Il obtient l'autorisation de se faire soigner en France. Il arrive semi-comateux, n'a conscience de rien. Quelques heures plus tard il se réveille dans un lit d'hôpital:
— Où suis-je ?
— A Villejuif.
— Aaaahh!
Il s'évanouit. Plus tard, au réveil:
— Et qui me soigne?
— Le professeur Israël.
— Arghhh!
Il tombe dans le coma. Quelques jours plus tard alors qu'on pensait qu'il n'y avait plus d'espoir il reprend conscience, tente de regarder par la fenêtre:
— Quel temps fait-il?
— Maussade.
Il meurt d'une crise cardiaque.



Jean-Marie Le Pen revient tranquillement d'un meeting, les rues sont désertes. Il aperçoit un arabe, vérifie que personne ne regarde, le vise et l'écrase. Cependant, pris d'un doute, il recule, descend de voiture vérifier que l'arabe est bien mort. Il aperçoit une liasse de billets dans la poche du cadavre. Il tend la main pour s'en saisir et… c'est alors qu'une nuée blanche envahit la rue:
— Voyons Jean-Marie, sois raisonnable, on ne peut pas avoir le beur et l'argent du beur.



(Message personnel pour C.: 40 ans de Jérôme entre Yves et Michel).

Dérive

Hier, 19h35 - J'arrive que le quai du RER A à la Défense, un peu plus bondé que normal. Une rame est arrêtée de chaque côté du quai, portes ouvertes, pleine, attendant de démarrer. Les écrans indiquent que les pompiers interviennent à Fontenay, que le trafic est interrompu entre Vincennes et Fontenay.
Peu m'importe, je descends aux Halles.

Alors les hauts-parleurs annoncent que les trains ne partiront pas: le trafic est interrompu sur toute la ligne. Aussitôt je reprends les escalators, me faufile dans les portillons pour passer dans la zone du métro (il est possible de sortir du métro sans ticket, tandis que pour sortir du RER il faut utiliser le ticket qui a permis d'entrer et les contrôleurs guettent souvent. Or je n'ai pas de ticket, je n'ai pas mis mon manteau et j'ai oublié ma carte navigo dans sa poche); je calcule le meilleur itinéraire pour rejoindre Paris en prenant en compte que le millier de personnes contenu dans les rames va prendre ces mêmes escaliers et faire les mêmes calculs.
Je choisis de prendre le train jusqu'à Saint-Lazare, cette possibilité est souvent oubliée par les usagers du RER. Je fraude encore. Je préviens les enfants de dîner sans m'attendre, je ne sais pas à quelle heure je rentrerai.
J'attends. J'achète des mars. Je mange un mars. Pas de cigarette.

Train. Il fait beau, comme prévu il y a de la place, je suis assise, je m'endors.
«Gare Saint Lazare», la voix traverse l'épaisseur de mes rêves, mouvement de panique et déception, je pensais être chez moi, mon sommeil ayant enregistré le bruit du train: quand le train s'arrête, je suis chez moi. Non, je suis à Saint Lazare. Je descends des escaliers, je remonte sur un quai parallèle à notre arrivée, j'aperçois des contrôleurs en bout de quai, ils semblent contrôler ceux qui prennent le train (et pour cause: j'ai changé de quai par le tunnel souterrain, je ne suis plus sur le quai d'un train que les passagers quittent (ce n'était pas pour frauder mais pour éviter la foule, gagner du temps)), je ne prends pas le risque, je fais demi-tour, je descends, sors rue de Rome, prends la ligne 14, note au passage dans le hall une rangée de barrières grises gardées par cinq ou six agents de la RATP sans comprendre ce qu'ils protègent ainsi (y a-t-il des travaux, un accident?)
De l'autre côté des portillons, encore des contrôleurs, assez loin. Mais j'ai des tickets métro, j'en ai acheté un carnet en constatant que je n'avais pas ma carte, les tickets de métro permettent de sortir de l'enceinte du RER dans Paris (zone 2) (mais pas à la Défense: zone 3. A quoi reconnaît-on un Parisien? Il sait que le RER de la Défense est en zone 3 et le métro en zone 2. Régulièrement il délivre des prisonniers du RER innocemment entrés dans le RER en zone 1-2 (c'est-à-dire dans Paris) et ne pouvant plus en sortir à la Défense (alors que s'ils avaient pris le métro ils n'auraient pas eu de problème) (astuce pendant que j'y suis: il y a souvent des contrôleurs à la sortie du RER à la Défense (ben tiens: après ce que je viens d'expliquer vous comprenez pourquoi), si vous n'avez pas de billet pour sortir, passez dans la zone du métro au niveau du palier intermédiaire, entre la très longue volée d'escaliers qui vient du quai du RER et la plus courte qui arrive au "raz de dalle".))

Je monte dans la rame, ne sors pas mon livre, rêvasse. Est-ce que je vais jusqu'à gare de Lyon, comme il est très simple avec la ligne 14 (le changement est très rapide), ou est-ce que je m'arrête aux Halles (changement nettement plus long)? J'opte pour les Halles, toujours en partant du principe que beaucoup de personnes bloquées à la Défense arriveront directement gare de Lyon: il s'agit de les court-circuiter en prenant le RER en amont.
Dans les couloir je croise des policiers, ça fait beaucoup d'uniformes pour un seul soir, mais que se passe-t-il?

Je franchis les portillons, j'entends «la circulation du RER B est interrompu en direction de St-Rémy-les-Chevreuse et Robinson. Ça m'est égal, mouvement de joie, absence de pitié, schadenfreude, le D circule.
L'accès de l'escalier qui descend sur le quai du D est barré par une bande de plastique rouge et blanc. J'ai joué j'ai perdu j'aurais dû rester dans le métro 14. Bande de menteurs, vous aviez dit le RER B! Je m'apprête à passer dessous mais une grosse dame genre juive pied noir me précède en maugréant. En se penchant pour passer sous la bande elle manque de tomber je la vois dévaler, dévaler, les marches de l'escalier... Elle se reprend, nous descendons les marches. Le quai est désert, au loin quelques uniformes sont en train d'évacuer les dernières personnes, le panneau indique "ZUCO 02mn", c'est mon train, ma direction (parmi les multiples branches possibles), j'espère que les uniformes ne nous ont pas vues, ou qu'ils vont venir lentement, deux minutes...

Je m'assois.

Ils sont là, un blanc un noir en bleu marine.
— Vous ne pouvez pas rester là Madame, on évacue le quai.
— Ça m'est égal, je veux me suicider sous une rame. La Chute. La Chute, mais sans arme, juste pour voir.
— Oui, mais pour l'instant, vous ne pouvez pas rester là.
—Non. j'en ai marre. Je monte le ton, j'ai dans l'oreille les blackettes hystériques, j'essaie de leur ressembler juste assez, pas trop mais suffisamment. Déjà à la Défense il n'y avait plus de train et maintenant ici… Ma voix tremble naturellement, j'aime bien l'effet. Je sens le souffle qui manque, le coeur qui se serre, les manifestations du stress. C'est bien. C'est ce qu'il faut. J'en ai marre.
Le noir insiste:
— Il faut partir.
— Je ne partirai pas sauf si vous me portez. Est-ce qu'il en a le droit? Est-ce qu'il oserait? Image nuptiale de seuil franchi, les escaliers royaux du RER D… Curiosité. Ulysses déteint.
— Je ne vous porterai pas Zut mais on peut vous amener un fauteuil… Vous pourrez vous reposer avec des petits gâteaux? Jane Austen maintenant, de la porcelaine à fleurs et des langues de chat.
— Je ne veux pas partir. Je veux exploser. Boum! Geste de mains. Je ne veux plus de tout ça. Laissez-moi. Longtemps je me suis dit que j'allais être arrêtée pour agression sur un agent RATP. Maintenant je me dis que je vais finir à Sainte-Anne. Repos. Rémi viendra me voir avec Bernard et ils me raconteront des anecdotes psychiatriques. Nous rirons. Le Maître et Marguerite.
Le blanc cède, conciliant, se tourne vers son collègue:
— Viens, on va la laisser.
Le noir insiste:
— Il n'y a plus de train, madame. Ils ne s'arrêtent plus.
Une rame arrive, ralentit. Va-t-elle s'arrêter? Jusqu'où sont-ils butés, jusqu'où voudront-ils avoir raison, les ai-je suffisamment convaincus que je perdais la tête pour qu'ils ne veuillent pas avoir raison à tout prix?
Le train s'arrête. J'en rajoute une petite couche s'il ne me laisse pas le prendre, je perds entre une demi-heure et une heure, le suivant ne s'arrêtera sans doute pas, il faudra que j'aille reprendre le métro.
— C'est mon train, putain. J'ai des enfants. Vous allez m'empêcher de le prendre?
Ils s'écartent.
— Allez-y.

Je monte.
Train.
Soleil. Le ciel est presque du même bleu que les toits en zinc. Cités ouvrières. J'essaie d'imaginer avant, avant les maisons, ou même avec les maisons des années trente, les rangés de maisons identiques. Il en reste quelques-unes.

La fin du monde (avec l'accent écossais): qui veut danser le rigodo, le rigodo, le rigodon?
Je suis heureuse de ne pas avoir abandonné dans les boeufs du soleil.

Les enfants sont gentils, ils prennent soin de moi. Ils m'appellent pour savoir où je suis, j'arrive à Villeneuve, en concluent que je ne suis plus loin: «On te prépare à manger aussi, alors». Jambon-pâtes, ça me fait rire (mais avec du pesto). Ma fille me surveille, me gronde parce que je me couche trop tard (je n'ai plus le courage de me coucher, ça m'ennuie, les gestes m'ennuient. Beaucoup de gestes m'ennuient (mais je ne lui explique pas cela)) et me réveille le matin. Je ne proteste pas, c'est étrange cette impression que quelqu'un assume la vie à ma place.

Aujourd'hui, matin - Voiture grise, celle qui est accidentée, car le pneu de la blanche m'inquiète. En arrivant en vue du quai, nous savons que quelque chose se passe mal. Les trains de 7h06 et 7h21, c'est-à-dire ceux qui vont dans le nord, sont supprimés. Cela signifie que les autres trains sont plus pleins, bien sûr, qu'on ne peut pas s'assoir, mais surtout que lorsqu'on a une correspondance aux Halles, il faut prendre la ligne A (ou 1 ou 14 en cas de problèmes…) entre gare de Lyon et les Halles. Un changement de plus dans ce chaos, un risque de plus de mise en satellite dans le grand n'importe quoi.

The Company Men

Film étrange, sans réelle colère, non, simplement descriptif. Les effets de la crise sur la vie des cadres supérieurs américains.
J'ai eu l'impression de regarder une transposition contemporaine des Raisins de la colère.

Il faut être raisonnable (c'est une citation)

— Et si je trouve du travail, c'est un motif valable pour l'assurance annulation de mon voyage?
— Ecoutez Mademoiselle, je ne connais pas les contrats annulation, je vais vous donner le numéro de notre prestataire spécialisé. Mais tout de même, ça m'étonnerait que ce soit pris en compte. Je vais vous expliquer pourquoi: le principe de l'assurance, c'est de vous couvrir en cas de tuile (si vous me permettez ce mot), en cas de tuile imprévisible: l'assurance ne peut pas jouer si vous êtes à l'origine de l'événement, et de toute façon, trouver du travail n'est pas un événement imprévisible.
— Ah...

"Théâtre des passions" (1697-1759) à Nantes

- Antoine Coypel, Athalie et Esther. Il aurait fallu relire Racine avant de venir. Soudain frappée par le profond anti-antisémitisme de ces tableaux (je songe à Bernanos) et confuse de cette pensée anachronique.

- Une petite fille blonde à l'écharpe Burberrys (huit ans?) contemple Médée montant dans son char tiré par des chiens ailés, les cadavres de ses enfants à ses pieds. Elle est accompagnée d'un frère plus petit et d'un frère de la même taille qu'elle. Ils sont beaux, sérieux et méditatifs.
— Pourquoi elle a tué les enfants ? demande l'un d'eux.
Ils se regardent, regardent le tableau, quelque chose leur échappe.

- En voyant ce tableau, j'ai aussitôt pensé à Salambô. Heureuse de ne pas m'être trompée. Etonnant comme l'image formée par la lecture est restée vivante vingt ans plus tard.

No comment

« C'est dans les vieilles peaux qu'on fait les meilleures soupes. »

Liberté, liberté chérie

«On peut rire de tout lors du Carnaval. De tout, sauf du Président Sarkozy. Les organisateurs du Carnaval d'Angers l'ont appris à leurs dépends, la grosse tête du président dans une cage dorée, installée dans le quartier du Lac de Maine pour la promotion de la fête a été saisie par la Procureure de la République d'Angers et ses initiateurs mis en examen.» (Source)



À comparer avec Düsseldorf. (Le sujet n'est pas le même, mais il me semble que ce char de carnaval n'est plus possible en France. Je me trompe peut-être.)

(Not a fish, comme dirait un ami.)
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