Deux jours

-mardi : repris mes habitudes d'été en prenant une carte au club de sport de Yerres. Mais cette année je n'ai pas l'intention de faire de muscu, juste d'aller me faire cuire à l'étouffé le soir au sauna (j'aime beaucoup cela). Le club d'aviron de Neuilly est fermé l'été, je vais essayer d'aller à Melun.
Passé beaucoup de temps sur le site du centre Sèvres à rêver sur ce que je pourrais suivre en plus discrètement (17-19h, ça ne se verrait pas, non?)

- mercredi : vu Fraternellement: y a-t-il une "esthétique hispanique", j'ai l'impression de toujours retrouver cette tension extrême entre des personnages prêts à s'entretuer (Mes chers voisins) ou tout au moins à profiter des faibles (Les vieux chats). Bref, un film intéressant, dont on découvre sans surprise au générique de fin qu'il s'agissait à l'origine d'une pièce de théâtre.
J'ai trouvé le Memento de grammaire allemande de Jean-Nicolas Wagner à la BNF. 40 euros pour un pdf, ça me paraît beaucoup. Pourrais-je le consulter sur place, réaliser ce vieux rêve d'obtenir enfin un accès à la BNF? (Chaque fois jusqu'ici j'ai été refoulée vers d'autres bibliothèques; c'est ainsi que j'avais obtenu une carte de la bilbiothèque historique de Paris à une époque où il fallait justifier de ses recherches pour pouvoir y entrer (aujourd'hui c'est plus facile, ils ont dû s'apercevoir qu'il n'y a pas de horde déferlante prête à investir la-dite bibliothèque: l'heure est à la séduction plutôt qu'à la répulsion)).


Note pour les amis IRL : studio loué à Lisieux.

Trois jours

- samedi sous tension. H. a très mal supporté mon séjour en Grèce. Ce n'était pourtant pas la première fois que je m'absentais, Chantilly en 1998 (les jésuites, déjà), Cerisy en 2008… Ces cours de théologie sont-ils si envahissants, ou se sent-il envahi?
— Je n'aime pas ce que tu es en train de devenir.
Cela m'intrigue. Je n'avais pas l'impression de changer, juste de changer de lectures, oui. Et de lire plus, oui. Mais sinon, rien de particulièrement neuf. Comment être objective?

J'achète Paris-Match avec George en couverture.
Nous récupérons O. brûlé par le soleil.

- dimanche plus doux. Je ne fais rien, un peu dormir peut-être. Coup de fil à ma mère (que je n'ai pas appelée depuis longtemps (un mois?) je le reconnais) empli de silences significatifs (—Qu'est-ce qu'il y a? Ça va pas? —Rien, ça va… soupir, reniflement. Prudente, je change de sujet.)

Retour de C., nous sommes cinq pour la première fois depuis longtemps. Il a l'air un peu traumatisé par son camp:
— A quoi reconnaît-on un anim de 6-9 ans?
— ?
— Si tu mets la musique de Oui-Oui dans une foule, c'est le seul à chanter.
Oui, il a l'air traumatisé.

- lundi. J'arrive au bureau, pas de badge, pas de clé. J'étais motivée pour revenir, aucun doute.
Ostéopathe. (Le mal à l'épaule est désormais handicapant). Il passe une heure à remettre des trucs droits. Il est doué mais il parle tout le temps, est-ce pour dissoudre l'angoisse des patients? (Mais moi, les manipulations ne m'angoissent pas). Il m'explique très très entre autres que la base de la queue chez le mammifère est un centre de l'équilibre et que beaucoup de choses se jouent au niveau du sacrum.

Gold. J'ai d'abord pensé à Dead Man à cause de la musique. Puis à Aguirre quand l'indien dit «La forêt mange les chevaux» (et que les deux films soient allemands, est-ce significatif?). Des paysages grandioses, une histoire relativement prévisible au fur à mesure qu'elle progresse.

Enquête

Les questions sont ici.

1/ Non. Ou oui, par sous-groupes : le lieu où je les ai rencontrés.

2/ Je rêve de revenir en Cité U : pas de ménage, pas de course, pas de cuisine…
Je redoute les appartements à cause de la copropriété. Pas mon truc.

3/ Pas plus haut que quatre, pour ne pas dépendre de l'ascenseur, mais cependant sans être plongé dans le noir… (ce qui dépend de l'entourage).

4/ Honte? Non, j'était plutôt gênée parce qu'il me semblait que ce que je pouvais en dire ou penser ne correspondait pas à ce que les gens voyaient.
Et aujourd'hui, non.

5/ Non. Surtout avec les moyens de communication actuels. Mais c'est surtout que je ne pense pas compter beaucoup pour eux, et qu'il est donc inutile de trop y penser : Inch Allah.

6/ Non. Normal.

7/ J'ai peur de ne pas trop savoir ce que c'est. Pendant des années j'aurais dit l'amitié.

8/ Oui.

9/ Oui. Peur d'être habillée trop court ou trop moulant.

10/ Oui. C'est une façon de se tenir droit et de regarder les gens dans les yeux.

11/ En fonction des croisements de RER ! Dans un café que je connais.

12 / L'absence de cours d'eau.

13/ Non. Nous allons faire plus que perdre la mémoire: nous allons être effacés des mémoires. Il faut s'y résoudre.



Répondu le 3 janvier 2015

La presse chez ma tante

Je lis Paris Match, toutes dates confondues, les trente ans de la mort de la mort de Grace de Monaco, le mariage de William et Kate, la naissance de George, les deux mille jours des Kennedy au pouvoir…

Je lis Le Berry républicain du jour.
Georges le croco

Le Territoire du Nord de l'Australie a offert un crocodile au fils de Kate et William portant le même prénom, George. Le reptile est né le jour où Kate a officialisé sa grossesse.

Les espions qui venaient du Nord

Ils sont séduisants, courageux, intelligents, vertueux et patriotes. Ils maîtrisent plusieurs langues, semblent immortels. «Ils», ce sont depuis quelques années les improbables héros du cinéma sud-coréen: les espions nord-coréens.

Holywood les dépeint en terroristes sans pitié menaçant les Etats-Unis. Mais, pour le cinéma sud-coréen, ce sont des hommes d'action dont les conflits intérieurs symbolisent le drame politique dont la péninsule coréenne est le théâtre depuis la fin de la guerre en 1953.

[…] c'est «la diplomatie du rayon de Soleil», menée par la Corée du Sud de 1998 à 2008, pour encourager les contacts entre les deux frères ennemis, qui a encouragé les cinéastes sud-coréens à présenter les Nords-Coréens de façon plus empathique.
Hier agresseurs froids et maléfiques, ils endossent, désormais, le costume d'agents à visage humain, hantés par le régime sanguinaire dont ils sont les sicaires. Ces films, qui il y a vingt ans, auraient été impensables, connaissent un grand succès auprès des jeunes Sud-Coréens qui n'ont aucune mémoire des horreurs de la guerre.

Depuis 2010, une dizaine de ces productions a été programmée dans les salles obscures en Corée du Sud (ou sont en cours de tournage) avec, à l'affiche, de grands acteurs. Kim Ki-Duk, le réalisateur de Pieta, Lion d'or à Venise, prépare actuellement Red Family (Famille Rouge), sur la vie d'un groupe d'espions passant pour une famille ordinaire du Sud.
Le Nord est une «inspiration idéale», souligne le critique Kim Sun-Yub. C'est un pays si mystérieux, si peu connu, que l'imagination se substitue souvent à la réalité. La mort du dirigeant Kim Jong-il, en décembre 2011, a aiguisé l'intérêt des cinéastes, affirme Jang Cheol-Soo, auteur de Secretly, Greatly, qui a fait 6,9 millions d'entrées depuis sa sortie en juin. «C'est un sujet qui peut s'adapter à plusieurs genres — films d'action, thrillers, films d'amour et même des comédies.»

Note : Un peu par hasard, je vois ma sœur pour la première fois depuis Noël; elle vient chercher sa chienne avant de rentrer chez elle. Au moment de se séparer, elle me dit :
— Bon, eh bien, à… . Elle hésite.
— Noël, complété-je.
— Justement non, parfois on se croise sans se voir.
Dans ce cas, cela peut signifier un an de plus.

Les chiens

Nous partons deux jours chez ma tante. La transition est rapide.
J'y découvre le chien de Patrick et celui de ma sœur («Ah bon, elle a un chien?»), un teckel de trois mois que ma mère a refusé d'accueillir chez elle par crainte que son berger allemand ne l'agresse (c'était bien la peine de le faire dresser).

Bref, l'ensemble de la journée est centré sur les chiens, dramatiquement. «Il va lui faire mal», «elle va faire pipi», «il faut la sortir», «il faut la rentrer», «il faut cacher sa balle», «il faut lui donner sa balle», etc.; c'est la démonstration de ce que peut être un amour étouffant.
D'autre part, l'anthropomorphisme est poussé jusqu'à la nausée.

Fin

Je me lève tôt pour finir le Mahabharata. La moralité de ce livre, c'est un peu «Fais ce que doit, advienne que pourra». Cela me fait penser aussi (je ne devrais pas le dire) au quatre lois de la robotique d'Asimov (hiérarchisation des devoirs envers soi, les autres, le monde). Je me demande si Asimov avait des connaissances en religion hindouiste.

Messe coupée — ou plutôt enflée, grossie — d'une heure de solitude pour relire cette semaine, en repasser les heures et en dégager ce qui nous reste, ce qui nous a touché. L'idée est ensuite de l'exprimer à voix haute devant l'assemblée (sans obligation, comme toujours: mais presque tout le monde dira quelque chose, à part une poignée, dont moi). La difficulté de l'exercice, pour moi, est de trouver le juste rapport à la parole: je ne sais pas être simple, je suis toujours en train de me demander ce qu'on pense de moi, trop judgemental, comme disent les Américains (j'aime bien ce mot que je ne sais pas prononcer). Peur aussi de mes émotions (le simple fait de chanter en groupe me fait pleurer, alors…).

Je note trois interventions qui m'ont marquées: une que j'aurais pu cosigner qui disait à peu près «j'ai découvert qu'il était possible de ne pas être d'accord sans être contre; c'est fatigant d'être toujours contre», d'autres très émues qui ont évoqué de la famille présente ou absente et attendue ou espérée (et je me suis demandée soudain si je pouvais inviter ma sœur à venir, à une session où je ne serais pas ("bien sûr", allais-je ajouter — Dieu qu'il nous est difficile de nous croiser, de nous parler)), et celle du père Gabriel jésuite en Grèce disant «j'étais cafardeux en arrivant; ça m'a fait du bien de discuter avec des gens qui vont bien». Je me suis sentie toute ragaillardie, utile, j'ai pensé à la maxime de Rémi «il faut être heureux ne serait-ce que pour montrer l'exemple» (Prévert, je crois), j'ai pensé à Thérèse «chaque fleur a sa place et sa valeur», j'ai pensé qu'il fallait être heureux d'être heureux.

Typiquement, Maurice cite durant l'homélie la maxime d'un jésuite «crois en Dieu comme si tout le cours des choses dépendait de toi, en rien de Dieu. Cependant mets tout en oeuvre en elles, comme si rien ne devait être fait par toi, et tout de Dieu seul» en commentant un peu par plaisanterie (ou pas?) «je laisse Marc donner les références»… ce que s'empresse de faire Marc, à l'amusement stupéfait et habitué de l'assemblée (je comprends mal le nom, mais je note mentalement les précisions de Marc, Valadier, jésuite hongrois, et une fois rentrée je trouve le commentaire de Valadier sur Hevenesi (voir également celui-ci)).

Bref, tandis que j'écris cela une semaine après (le 31 juillet (je décante lentement)), je me dis que ce qui me reste, c'est la façon de vivre ensemble. A me méfier de moi-même (de mes paroles trop vives, qui dépassent ma pensée parce qu'elle jaillissent avec plus de passion que je ne leur accorde d'importance) et des autres (ma paranoïa), je m'isole trop. «Vivre en communauté» a dit Amal lors de sa messe, oui, c'est sans doute le défi pour moi. Me supporter et supporter les autres.
Ici, j'ai eu l'impression que nous étions des coussins, des matelas. Imaginez un flipper où tout serait moletonné: la balle deviendrait lente, rebondissant sans bruit. Ici, peu à peu (ça s'est fait au fur à mesure, tout le monde était si attentif à ne blesser personne que la confiance a monté doucement), toutes les discussions ont perdu leur côté balle de flipper folle pour s'amortir entre les uns et les autres. Il est vite devenu évident que les plus brusques, les plus abrupts, étaient simplement les plus fatigués ou les plus blessés. Il suffisait qu'ils soient mis en confiance. Le processus m'a paru extrêment rassurant.
D'une certaine façon, j'ai tort d'être surprise: n'est-ce pas ce que nous avait dit Maurice le deuxième jour: «si vous avez besoin d'un accompagnement, nous sommes là, les pères jésuites, mais pensez aussi aux autres, vous êtes baptisés, nous partageons tous un sacerdoce baptismal», et d'une certaine façon, c'est ce qui s'est passé. Mais ma surprise, c'est que "ça marche", c'est que ces mots ésotériques aient une application concrète invisible dont nous pouvons constater les effets.
(Question: est-ce possible ailleurs? Hum, la particularité d'un tel groupe, c'est que chacun est là volontairement, empli de bonne volonté.)

Souvenirs: l'écoute si attentive de H, les robes bleues et la blondeur de S, E et l'aviron (j'espère qu'il va reprendre), la joie de vivre de L, la musique et les chants si naturels à beaucoup (je les envie), mes chauffeurs si attentionnés et discrets, JM en train de me raconter les maisons tri-générationnelles en Grèce (— Mais ils ne s'engueulent pas? Moi, je ne pourrais pas! — Si, tout le temps, mais ils se supportent. En France, on ne supporte plus rien), N m'aidant à déchiffrer le gothique, M tripatouillant les cadavres mais dégoûtée par une guêpe, C future citeuse folle (j'en suis sûre!), B quatre ans à Blois, J amoureux, G jardinier (Les clématites, c'est délicat), etc. etc.

Thème : mondialisation et religion

Au petit déjeuner, mes oreilles qui traînent entendent Maurice raconter son expérience du Rwanda dix ans après les massacres auprès des réfugiés (je raconte très à peu près, j'étais à la table d'à côté), le sang qui avait monté si haut dans une église (sans doute construite en amphithéâtre, sinon je ne vois pas comment c'est possible) qu'on voyait encore la marque du niveau sur la pierre de l'autel, l'histoire d'un homme qui avait fait mourir sa fille à la façon d'Antigone pour pouvoir réintégrer son village (je suis arrivée au milieu de cette histoire, je n'ai pas entendu le début, mais j'ai cru comprendre que ce que Maurice essayait d'expliquer, c'est que pour cet homme qui venait de sacrifier sa fille à la société, il n'y aurait rien d'exceptionnel dans le sacrifice de Jésus: «Qu'est-ce que je peux apporter à cet homme?»), «religion, sacrifice, orgie, tout cela est lié, c'est évident, tous les missionnaires le savent, la religion, ça commence par l'anthropologie et Levi-Strauss» (je mets des guillemets, mais bien entendu, c'est moi qui rapporte de mémoire.)

9h47 : les cigales commencent.

Je dois avouer que je décroche pendant une intervention étrange sur "mondialisation et religion" (comment quelqu'un qui nous a expliqué il y a trois jours que le temps n'est pas celui des horloges peut-il être autant dans le court terme et dans la défense de l'Occident? Je n'ai jamais compris qu'un défenseur des valeurs occidentales ne soit pas heureux de les voir se répandre. Mais de toute façon ce n'est pas clair, on ne comprend pas s'il craint qu'elles nous soient "piquées" (sic) ou qu'elles ne soient plus reconnues).
Beaucoup de gens dans l'assemblée sont agacés mais décident de ne pas trop le manifester. Cette sagesse, cette façon de vivre ensemble, ce refus conscient de la stigmatisation est instructif et me fait réfléchir, c'est presque la leçon de cette intervention.

Puis intervention d'Amal qui parle du christianisme en Inde, de la façon d'aborder les mystères.
Il évoque Roger Haight (Boston) - écrit condamné par l'Eglise («Il sera peut-être publié après sa mort…») mais je n'ai pas bien compris pourquoi. La façon de concevoir l'un et le multiple, la trinité, est difficile à reprendre ici. Lisez plutôt les livres de Michael Amaladoss.

Au dessert, Leonardo royal passe de table en table et sert la glace en se plaignant:
— Les filles m'ont laissé ça à faire, ça me casse les bras! (Il est dans le groupe des jeunes, ça lui va comme un gant.)
— Normal que tu serves la glace, tu es italien!
— Leoardo, pourquoi es-tu devenu jésuite?
— Je ne sais pas, mais maintenant que j'y suis, je me sens chez moi.
(Quelques jours plus tôt, il avait évoqué le choc de la rencontre de Teilhard de Chardin.)

Je relis et complète ces notes.
Je voudrais juste pouvoir interroger (et surtout écouter) Marc tout en ayant peur d'être envahissante (ce qui entraîne le paradoxe que je me tiens à distance).
Je pense à Mireille qui il y a bien longtemps disait sa crainte de voir disparaître la foi du charbonnier, à notre ami Bernard Gallière, jésuite, qui pensait dommageable que certains ne deviennent jésuites que par attrait intellectuel, à Maurice en train de dire dans le bus «Nous ne devons pas devenir une élite arrogante» (il parlait de la position d'une Eglise catholique devenant minoritaire en France); bref, tous ceux qui redoutent une religion de tête et non de cœur.
Mais rien à faire, la forme de pensée de Marc me plaît, entièrement tournée vers l'étude et les citations («l'homme qui cite plus vite que son ombre»), avec néanmoins un goût des films et des romans policiers (il faudrait que je vérifie ses connaissances en Tolkien, Star Wars et Douglas Adams).
Après tout, cela aussi est de l'amour (amour des textes, d'une langue, d'un peuple, curiosité pour le monde, attachement, désir de comprendre).

J'ai de tels coups de soleil après la journée d'hier que je préfère ne pas me baigner. Je reste au centre à écrire les cartes postales que j'ai enfin trouvées. Puis sieste sous les pins (j'adore regarder le ciel à travers les pins). J'avance dans le Mahbharata, nous partons demain, il faut que je le finisse.
Les autres préparent la veillée de demain, je me sens totalement incapable de faire quoi que ce soit, mais Guy a proposé que notre groupe lise à plusieurs voix "En attendant les barbares" de Cavafy, ce qui me fait bigrement plaisir.

Rencontre à quelques-uns avec le père Konditis qui nous parle de la Grèce. L'un des problèmes fondamentaux serait une absence de contrat social, la méfiance des citoyens pour l'Etat, depuis toujours (ce n'est pas dû à la crise, mais la crise l'amplifie). En contrepartie, les gens s'entraident.
Finalement, on dirait que de nombreuses structures qui semblent si naturelles à un Français depuis Napoléon ou Louis XI restent à mettre en place. L'immigration est proportionnellement très importante, car les Turcs laissent passer volontairement les personnes. Les ressources économiques sont peu importantes, l'agriculture a diminué car l'euro rend les importations plus attractives, le secteur industriel est faible, il reste la marine («cinq officiers grecs, vingt marins philippins», résume le père Konditis) et le commerce international. Tout cela a l'air bien mal engagé.

Dernier soir, remerciements et distribution de cadeau, apéro, dîner, veillée (cœurs de pierre, épitaphe chantée en grec classique, Cavafy, "Complainte du phoque en Alaska", coudre un bouton, kairos, pastèque, chèvre qui frissonne et moustique mystique).

Philippe Lefebvre sur Samuel ou Joseph


PS:
N'empêche, «—What time is it? —Kairos, kairos!», est sans doute le meilleur résumé de la session voire de la vie (de la façon dont nous devons vivre). Cette boutade est un trait de génie.

Corinthe

Ciel très couvert ce matin. Après quatre jours de chaleur et de ciel bleu, je comprends le désarroi de mes coreligionnaires il y a une semaine: je veux du soleil!

Ce matin, notre groupe est de service: mettre les couverts à disposition, sortir le beurre et la confiture, etc.
Il y a un problème de plomberie (tuyau bouché à cause de trop de débris), il n'est pas possible de faire la vaisselle dans la cuisine.
Décision de crise une fois de plus (c'est merveilleux, cette façon sans heurt de gérer l'imprévu en continu pour un groupe de cinquante et un emploi du temps à respecter): assiettes en carton, gobelets, deux grands bacs remplis au tuyau d'arrosage sur une table, et allons-y pour une vaisselle de campagne. Grâce au soleil d'hier, l'eau est quasi tiède.

Nous partons à Corinthe sur les traces de Paul. Dans le bus nous avons une présentation de Paul et de Corinthe, la "New York" de l'époque, le carrefour de toute la Méditerranée, de l'Orient et l'Occident. C'est très intéressant mais j'aurais aimé un peu de silence, je commence à souffrir du manque de temps personnel: impossible de lire ou d'écrire tranquille plus d'un quart d'heure, dans la journée je passe mon temps à prendre des notes, le soir je m'endors sur mon livre ou sur le clavier.
Je copie-colle une partie de mes notes

Marc nous présente Paul à partir de la présentation que Paul fait de lui-même en Philippiens 3.
Paul vient de Tarse, capitale de la Cilicie. C'est un pharisien (fils de pharisiens, ajoute Luc dans les Actes): groupe extrêmement attaché à la loi avec lequel Jésus discutera souvent. Mouvement laïc (hors des prêtres) attendant un renouveau spirituel; de la tribu de Benjamin (ce qui explique le prénom rare de Saül : Paul a une gde conscience de sa généalogie. Très peu de juifs s'appellent Saül à l'époque de Jésus, car ce premier roi a mal fini.)

Un théologien américain a dit que la gde question, l'unique question que pose Paul à ses contemporains c'est : «What time is it?», changement de période, changement des temps.

Paul appartient au 1% des hommes les plus instruits de l'Empire. Connaissance littéraire et philosophique, réseau de famille dans tt bassin méditerranéen. Luc nous dit qu'il est citoyen romain. Statut extrêmement rare dans l'empire.
Comment cela est-il possible? Hypothèse: à Corinthe, Paul réside chez Aquilla et Priscille, marchands de tentes et déjà chrétiens (ce n'est pas Paul qui les convertit). Paul avait le même métier qu'eux, or un métier s'apprend en famille. Donc hypothèse : la famille de Paul (marchands juifs de Tarse) a peut-être rendu service aux armées grecques (en les fournissant en tentes et en acceptant des délais de paiement) et l'Empire en retour leur aurait accordé la nationalité romaine.

Les lettres de Paul sont les documents les plus anciens du Nouveau Testament que nous possédions. Sa première lettre date de 49-51 (1Thessalonissiens). Paul ne se déplace que dans les grandes villes de l'Empire (Ephèse, etc).
Pourquoi le voyage à Corinthe est-il capital? Parce qu'il permet la datation des voyages de Paul. Paul y est jugé par Gallion qui était là mi-51, mi-52 => cela permet de dater toute la chronologie de Paul.
Gallion était beau-frère de Sénèque (il existe une fausse correspondance Sénèque/Paul très réaliste. Malgré tout il est possible que Paul ait été en contact avec Sénèque à Rome).


Corinthe.
Ville très florissante dans l'Antiquité à cause de ses ports.
Conquise. Révolte en -150 contre les Romains qui l'ont complètement ravagée. Elle est restée vide pendant cent ans. Puis les Romains l'ont reconstruite et transformé en colonie latine pour les soldats quittant le service (dons de terre, cf Le Domaine des dieux. Ville romaine, les inscriptions retrouvées sont en latin, pas en grec.
Un port, Cenchrées, mettait en relation la Syrie, l'Egypte et toute l'Asie; un autre, Léchée, vers l'Occident.
5e port le plus important de l'empire. Donc races et origines très mélangées d'où la difficulté pour Paul de conserver la cohésion des Corinthiens.
Jeux isthmiques. Ciment pour l'identité.
Montagne en cuvette qui recueille l'eau: permet d'accueillir des garnisons importantes.

Importance pour Paul d'aller à Corinthe: pour Paul, les ports étaient importants car en évangélisant les juifs des ports, il faisait de ceux-ci des évangélistes quand ils se déplaçaient. Ce n'était pas un hasard, c'était une méthode.

Incise de Catherine. Nous sommes passés devant Eleusis. Les mystères d'Eleusis sont très mal connus. Culte à Demeter et Coré, dans lesquels les femmes avaient sans doute bcp d'importance. Cela peut peut-être expliquer pourquoi Paul dit aux femmes de se taire dans les assemblées: il fallait se distinguer des mystères d'Eleusis qui pouvaient en apparence ressembler au christianisme (grande intériorisation, peut-être ou sans doute).

Pour donner une idée de l'atmosphère du port : «il n'est pas permis à tt le monde d'aborder à Corinthe» (proverbe latin = vie de patachon.), ou "corithinsein", se prostituer.

Leonardo Vezzani nous explique le contexte des lettres aux Corinthiens. Nous possédons deux lettres. Les exégètes les plus prudents parlent de quatre, mais il y en a eu peut-être davantage.

Première lettre aux Corinthiens: nous savons qu'il y en a eu au moins une avant. Les pb de mœurs sont tjrs présents dans les lettres aux Corinthiens. La première lettre disparue était écrite contre les impudicités et a soulevé plus de pb qu'elle n'en a résolus.
=> donc qq'un a demandé à Paul de réintervenir.
1Cor: les mœurs, les rapports entre la virginité et le mariage, la communauté, la question de la viande aux idoles. Reflets d'une vie très compliquée à Corinthe.

A la suite de quoi Paul est contredit en assemblée. Il écrit alors une troisième lettre dite "la lettre des larmes" pour expliquer qu'il est blessé.
La troisième lettre serait la deuxième partie de la deuxième que nous avons. 2Cor 11-13 serait cette lettre des larmes.

On lui donne raison et le fauteur de trouble est expulsé de l'assemblée.
Paul écrit alors une quatrième lettre (le début de la 2Cor) il remercie et demande de l'argent pour les pauvres de Jérusalem. Paul cherche à montrer que les communautés païennes convertis au christianisme sont liées aux communautés.

Il fallait également combattre les "super-apôtres" qui demandaient une conversation au judaïsme avant de se convertir au christianisme.

Comme première approche de Paul, Leonardo recommandera plus tard, en petit comité, le livre un peu romancé (mais citant ses sources) de Dobraczynski L'épée de Dieu. (Ce nom me rappelait quelque chose: c'était celui de l'auteur du roman sur Jérémie).

A Corinthe, nous montons à la stèle qui présente l'hymne à l'amour de Paul en quatre langues (grec ancien, anglais, russe ou vieux slavon (je ne sais pas), français). Personnellement c'est un texte que je supporte mal car il n'apporte aucune solution: «Si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien». OK, je veux bien, mais alors, si on n'a pas l'amour, qu'est-ce qu'on fait?

J'en profite pour acheter des cartes postales (enfin: ça ne laisse plus beaucoup de temps pour les écrire) et une paire de chaussons pointure 46 (avec des pompons).

Puis site du vieux Corinthe. Endroit précis où s'est tenu Paul face à Gallion. C'est tout de même un sentiment étrange, le Nouveau Testament qui prend corps géographiquement.

Quelques explications en marchant, je rapporte un passage:
Les juifs disposaient d'un statut particulier qui les dispensaient du culte à l'empereur => cela couvrit les chrétiens tant que les chrétiens ne furent qu'une sorte particulière de juifs. Cela devint difficile à partir de 73 et de la révolte des juifs.

Ici, Maurice fait une parenthèse inattendue et émouvante (pas qu'au sens affectif, mais: mouvant, remuant, la raison): il prend la parole et évoquant le statut juridique des autochtones dans l'Empire romain, il fait un parallèle avec l'absence de statut (ou de statut clair ou de statut efficace) des populations réfugiées en Europe. Il évoque le sort des déplacés, ces derniers ayant un statut très fragile (ou pas de statut, je ne sais plus) auprès de l'ONU. Un déplacé est chassé de son village et de sa terre, mais dans son propre pays. Ce n'est pas un réfugié. Il cherche généralement à se rapprocher des camps de réfugiés, pour survivre.
Maurice a travaillé au Rwanda dans le cadre des JRS (service jésuite aux réfugiés) et milite pour qu'un déplacé trois ans durant change de statut et prenne celui d'otage, ce qui est souvent la réalité des guerres locales.

Nous reprenons le bus pour aller pique-niquer dans le jardin d'un hôtel qui nous accueille gratuitement et met sa pelouse et sa piscine à notre disposition. Nous débarquons dans un coin de paradis. Pique-nique, baignade, intervention sur Actes 17 (le discours de Paul à Athènes: décomposition des outils rhétoriques. Ce discours servi de modèle à tous les échanges à venir entre théologiens et païens dans les siècles à venir) puis sur les Upanishad (cent huit viennent d'être traduites en français, le livre est énorme).

Pour la première fois je ne prends pas de notes, je crois que je commence à saturer.

Messe sur la pelouse, les prêtres dos à la mer. C'est magnifique. Nous intriguons un peu quelques touristes qui s'approchent puis repartent. Je suis un peu gênée d'être ainsi dans l'exhibition, je songe aux prières des musulmans qui font couler tant d'encre (mais enfin, nous sommes dans un coin reculé proche de la petite chapelle dans l'enceinte de l'hôtel, les orthodoxes ont souvent cela sur leur terrain. Il paraît que cela aurait une raison fiscale.)

Plus tôt, un Grec aux allures de Picasso grandi de vingt centimètres a longuement conversé avec Maurice au milieu de la pelouse. Je pensais qu'il s'agissait du propriétaire qui nous accueille (je dois avouer que je n'en reviens pas. Je n'imagine pas un hôtelier en France accueillir qui que ce soit gratuitement pendant la haute saison sur un site aussi beau). Mais pas du tout, c'est un médecin (client?) ayant repéré que nous étions français et venu dire à Maurice que «les Grecs étaient gentils». «Mais je le sais!» a répondu Maurice.
Cet épisode me fait de la peine, les Grecs se sentent-ils tellement rejetés?

Homélie de Marc, jour de Sainte Marie-Madeleine. De mémoire, quelques phrases marquantes:
La foi est toujours une question de corps, ma grand-père, ma mère, mon curé, mon chef scout…
Le point commun de Marie-Madeleine et de Paul: ils pourraient être ce treizième apôtre dont on parle toujours sans savoir qui il est. C'est un peu comme les tribus d'Israël, le compte n'est jamais juste: onze, douze, treize, quatorze…
La remarque de Celse contre les Chrétiens: «"cette religion fondée sur les racontars d'une femme hystérique" : oui, et nous en sommes fiers». (Je note cette phrase à cause de sa folie objective. Cette folie, je l'aime.)

Nous rentrons. Je suis fatiguée, j'aurais besoin d'être un peu tranquille, de pouvoir lire, écrire, perdre du temps.

Le soir, concert de Jean-Pierre Arbon. Il nous présente sa première chanson en nous expliquant qu'elle a obtenu le prix des Jeux floraux, mais que lorsqu'il a été invité à aller le recevoir, l'organisateur lui a demandé d'en chanter une autre, parce que, a-t-il fini par avouer après moult circonvolutions, il y avait "péter" dans la chanson primée. (Le titre : "être et avoir été". Evidemment, une fois sur Google, j'ai fouillé. Le blog de l'homme vaut le détour.)

PS : le futur futur futur roi d'Angleterre est né (il devrait régner vers 2060, je ne le verrai sans doute pas. Le temps presse.)

Thème : le juste persécuté

J'ai pris du retard ce matin, Marie vient me chercher dans ma chambre. Puis je remonte changer de chaussures. Puis je reviens reposer ma clé: bref, démarrage difficile.

Tout est de plus en plus gai, joyeux. Au petit déjeuner, je m'empiffre de Nutella (alphabet latin sur le pot pour le nom de la marque) avec Leonardo, sj, pendant que les autres se moquent de nous.
Une preuve s'il en était besoin que c'est une nourriture du diable, les guêpes qui sont devenues très envahissantes au petit déjeuner depuis deux jours ne s'intéressent absolument pas au Nutella qu'elles n'identifient pas comme de la nourriture (ça fait peur).

Leonardo à qui j'explique mes «problèmes épistémologiques» («Vous n'avez pas suffisamment saisi les enjeux épistémologiques», appréciation sur ma dissert: oui, j'avoue) me recommande L'écriture vive d'Elisabeth Parmentier.

Deux conférences sur le thème du juste persécuté.
Une première de Marc qui nous illustre le glissement dans la Bible du prophète persécuté (un homme n'ayant pas de vertu particulière envoyé par Dieu auprès d'hommes ayant la même foi que lui) au martyr (un homme juste persécuté par un pouvoir politique ou religieux ayant des croyances différentes).
Marc est un grand amateur de films et il nous en cite à foison. Voilà plusieurs fois qu'il revient sur Sophie Scholl les derniers jours: «— Pourquoi, vous qui avez grandi dans les jeunesses hitlériennes, vous êtes-vous retournée contre Hitler? — Parce que toute vie est précieuse».

La deuxième conférence porte sur la mort de Socrate (-399) et sur le choc qu'elle a constitué pour la cité: elle démontrait l'échec de la démocratie et que la tradition qui associait la vertu et le bonheur se trompait (cf. Hésiode, Les travaux et les jours. Ce choc fut ressenti d'autant plus brutalement que la philosophie était vécue en communauté (cf. Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique?). Tandis que j'écoute Catherine dans une jolie robe rouge lire et commenter des extraits du Criton et du Phédon dans le chant des cigales, je me dis que ce doit ça, le commentaire philosophique, et qu'il faudra que je m'en inspire l'année prochaine.

Ensuite temps en commun pour partager. Je suis étonnée de la variété des réactions parmi nous six sur un sujet comme celui-ci [le juste persécuté]; j'aurais pensé qu'elles seraient extrêmement prévisibles. (Finalement, me dis-je en écrivant cela, cette technique de la "réflexion/partage" correspond un peu à ce que nous faisons quand nous tenons des blogs personnels).
Je rapporte deux réactions ici, parce qu'elles sont totalement opposées: l'un d'entre nous se sent persécuté, l'autre se pose la question «qui persécuté-je?».

Ensuite, intervention de Theodoros Konditis, sj, qui nous présente l'Eglise orthodoxe: des rites, une foi, une Eglise.
L'Eglise catholique représente moins de un pour cent des croyants en Grèce, et jusqu'il y a deux ou trois ans, la religion était indiquée sur les papiers d'identité (la Grèce a dû payer trois amendes à l'Union européenne avant que cela ne cesse). Il n'y a pas de conversion de catholique vers l'orthodoxie et inversement.

Je copie-colle une partie de mes notes:
L'orthodoxie est une douceur dans le monde dans la mesure où elle cherche à accueillir toute chose. Une approche lente sans trop de lois, sans trop de jugement. L'essentiel est d'embrasser tout en offrant tout à Dieu. Tout est louange.

C'est aussi un malaise dans l'histoire. Malaise des blessures qui n'ont pas cicatrisé. Deuil sur la perte de l'empire byzantin. Plainte qui se poursuit. Crée un malaise, une difficulté à collaborer avec les autres.
Malaise aussi à cause de la modernité. Modernité dans les relations humaines, avec les Etats, etc: l'orthodoxie a du mal à digérer la science, la liberté de conscience. Malaise dans l'histoire donc une méfiance, même à l'égard de ceux qui sont très bien intentionnés envers l'orthodoxie.
C'est parfois frustrant. Mais en même temps une liberté personnelle des prêtres (popes?) qui peuvent tisser des liens.

Déjeuner. Je prends deux ouzos un peu trop tassés. Béatrice et moi arrivons tard à table parce que nous discutions de la date de Pâques (elle m'expliquait le malaise qu'elle avait ressenti à Jérusalem ou à Ramallah devant les juifs et les musulmans à voir Pâques fêter deux fois à quinze jours d'intervalle: comment les Chrétiens peuvent-ils être crédible dans ces conditions?)

Projection par morceaux d'Œdipe sur la route de Bauchau, à peu près incompréhensible (l'ouzo, je pense). Sieste. Départ en bus pour le monastère orthodoxe d'Hosios Meletios. Visite du réfectoire et de l'église. C'est un petit monastère installé ici depuis très longtemps. A la question «Pourriez-vous nous raconter la façon dont vous vivez ici», la sœur répond que la vie monastique est mystère, mais qu'une chose est sûre, «si vous entrez ici par dégoût du monde, vous ne tiendrez pas quinze jours».

Maurice nous apprend qu'il a passé un an chez les bénédictins (les bras m'en tombent) et nous raconte une journée en monastère et commente le début et la fin de la règle de saint Benoît: «Ecoute… alors tu parviendras». J'ai surtout retenu que dix fois par jour, il fallait abandonner ce qu'on était en train de faire pour prier ensemble («si vous êtes en train de réparer un moteur, c'est toute une organisation pour avoir le temps de prendre une douche»). Voilà quelque chose que je n'avais pas du tout envisagé et qui pour moi est une idée de l'enfer, moi qui supporte si mal d'être dérangée sans arrêt à la maison et qui rêve de tranches de trois à quatre heures sans être interrompue.
Cela me conduit à deux conclusions: 1/ je n'aurais pas pu être moniale 2/ j'y penserai désormais quand je serai dérangée. (Quand j'ai fait part de cette réflexion à une sœur (non cloîtrée, rien à voir), elle me répondra, stupéfaite: «Mais ils ne le vivent pas du tout comme ça!»: je n'en doute pas une seconde, ma réaction instinctive ne traduit que ma frustration et mon impatience. («Qu'est-ce que vous désirez le plus?» Eh bien…)

Anecdote saisie par mon oreille indiscrète (dédicacée à Guillaume): la collection de patristique grecque avait été descendue à la cave de l'université de Bordeaux. La professeur a demandé à ses élèves d'aller chacun à leur tour demander un volume différent à la bibliothèque. Quand les bibliothécaires furent fatigués de descendre à la cave et de se tromper de volume — car ils lisaient mal le grec — la collection fut remontée dans les rayonnages accessibles aux étudiants.

Retour en marche silencieuse (huit kilomètres) dans le soleil qui n'en finit pas de se coucher. Ici en Grèce il n'y a jamais de silence, les grillons remplacent les cigales dès qu'il fait noir. Ils ne se taisent qu'à l'aube: silence troublé alors par le vent qui fait trembler la Grèce comme une vaste voilure.

Une demi-heure avant l'arrivée, la file des marcheurs se regroupe, un peu perdue: quel chemin prendre? Je reprends la marche avec Sophie et Leonardo et nous papotons. Comme je me suis exclamée «Trompons-nous ensemble!» quand il s'est agi de choisir un chemin (je voulais simplement dire que le plus important était de ne pas nous séparer), Leonardo rit et nous raconte la préparation de son ordination: «Le maître de cérémonie (ce n'était pas le terme, je traduis le principe) nous a expliqué ce qu'il fallait faire, debout, assis, étendus sur le sol. C'était compliqué, on n'a rien compris, alors il nous a dit: «Ecoutez, ce n'est pas grave, l'important c'est que si le premier se trompe, vous fassiez tous la même chose; ainsi personne ne s'apercevra de rien.» Sophie et moi rions de bon cœur, Leonardo nous explique que les jésuites ont la réputation d'être nuls en liturgie: «En Espagne on dit "Perdu comme un jésuite pendant la Semaine sainte"». Nous dévions, le rite, les enfants de chœur, le corps, l'importance du décorum, «la liturgie doit vous happer», «les églises baroques sont construites pour permettre une représentation théâtrale».
Sophie et Leonardo s'engagent sur le chemin de l'architecture lorsque Leonardo nous apprend que Saint André du Quirinal était "son" église, qu'il dormait dedans ou à côté pendant sa formation à Rome.

Je termine avec Sophie à discuter de latin, j'essaie de lui expliquer mon incapacité à apprendre le latin (j'ai quand même recommencé trois fois, et la première fois pendant six ans), nous parvenons à la conclusion que cela a sans doute la même origine que mon incapacité à entendre le rythme (sur un morceau de rock, par exemple). A suivre. (Mais moi, je sais depuis que j'ai entendu Enrico Mazza que je souhaite apprendre le latin avec un Italien.)
Il est tard, tout le monde est passé à table sous le pin, et comme à midi nous n'avons plus de place. Nous nous débrouillons. Encore de l'ouzo.

Puis célébration selon le rite syro-malabar (avec fleurs et flamme). Quand je pense que j'ai entendu ce mot pour la première fois en octobre dernier…

Le Guilloux: L'esprit de l'orthodoxie russe et grecque
Maurice Joyeux, Séjour en bénédictie dans la revue Christus, avril 2005



Thème : le souffrant

Déjà le quatrième jour. Temps de "reprise" sur les trois premiers jours, c'est-à-dire que nous sont posées deux questions (j'ai oublié la première, mais la seconde est «qu'est-ce que je souhaite vraiment?», question qui me laisse toujours muette mais à laquelle l'esquisse de réponse varie lentement), nous y réfléchissons dix minutes seuls puis nous nous retrouvons en groupe pour "échanger" (entre guillemets car je crois que c'est du jargon catho. Mais peut-être que c'est du jargon de "team management"). Evidemment, nous disons ce que nous voulons, il n'y a aucune obligation de parler.

Je ressors de ces trois jours la liberté de parole et l'abandon progressive de mes préventions: en toute honnêteté, j'avais peur de venir ici, car si je me retrouvais parmi des «Manifs pour tous», qu'aurais-je eu de commun avec ces gens? Qu'aurais-je eu à leur dire?
Mais tout est beaucoup plus nuancé que cela, je suis rassurée, il est possible de parler — ou de se taire — sans s'étouffer d'indignation, je m'en suis aperçue dans le bus ou au petit déjeuner.
A ma grande surprise, pour des raisons différentes, chacun évoque la bienveillance de l'assemblée; apparemment chacun est arrivé un peu en repli, un peu méfiant (pas forcément à cause de ce qu'il avait peur de trouver, mais aussi à cause de situations difficiles en France), et est soulagé devant la non-agression généralisée.

Les conférences reprennent; comme d'habitude je vous livre des bribes et je note ici quelques références pour les avoir à disposition à tout moment.

Conférence d'Amaladoss. Karma et réincarnation. (Amal, comme nous l'appelons, intervient sur la religion hindouiste, vous l'aurez compris).
Je vous livre une parenthèse sans rapport avec le cœur du sujet mais qui m'a fait rire: «Nous on dit : la chatte porte ses petits, le petit singe s'accroche à sa mère: Dieu est-il du côté du singe ou du côté du chat? C'est ce qu'on dit à propos des dominicains et des jésuites: les dominicains sont du côté des chats, les jésuites du côté des singes.» (J'aurais tendance à penser que c'est à chacun de nous de nous demander si nous sommes petit chat ou petit singe).

Marc intervient sur le serviteur souffrant dans les quatre chants d'Isaïe.
(Gustav Janouch : Conversations avec Kafka
Question de Janouch : Et le Christ?
Réponse de Kafka: Le Christ, c'est un abîme empli de lumière sur lequel il ne faut pas se pencher.)

Je passe sur l'exposé de Marc riche de références interbibliques. Je note ce qui me frappe: ce que paraît chercher Marc en fin d'exposé, c'est de quelle façon, par quel moyen, la part humaine de Jésus a-t-elle réussi à comprendre et à discerner ce qui était attendu de lui. Marc cherche la réponse dans les Ecritures et l'histoire juive, et c'est une question, effectivement, vertigineuse.

Catherine Broc-Schmezer nous présente Œdipe à Colonne et en profite pour nous expliquer la structure d'une tragédie (rôle du chœur, etc…).

Sieste sous les pins, plage.
Dîner à la table du père Gabriel. Nous parlons de la Grèce, il confirme que les Grecs ont beaucoup consommé, emprunté, qu'on les y a poussés dans les années 80 et après, et qu'ils ont tout de même une certaine tendance à rejeter les responsabilités sur les autres (l'Europe, l'Allemagne, la crise, etc).

Messe dans la nuit, j'observe les insectes. Maurice nous raconte une histoire vécue dont je vous donne la conclusion : «il nous a dit: "j'ai appris un mot, c'est "miséricorde": ça veut dire être tiré de sa misère par une corde». (Il s'agissait d'un jeune défavorisé insupportable qui avait fini par tomber dans une crevasse et avait dû en être sorti par les autres).

Delphes

Nous quittons Inoï à huit heures et demie. Nous avons une guide, Française installée en Grèce depuis trente ans.
Dans le bus, exposés sur la pythie et sur Delphes.

Passage dans la ville d'Arachova à 900m d'altitude. Des mûriers poussent le long de la route: la culture de la soie a été très présente au Moyen-Âge. Aujourd'hui la culture a disparu, il reste les mûriers. Les devantures présentent de façon incongrue des articles de sport d'hiver: on skie sur les flancs du Mont Parnasse. Je regrette un peu de ne pas pouvoir faire de shopping.

Sanctuaire de Delphes (explications détaillées de la guide avec Denys en contrechant), musée — petit, avec des pièces que nous connaissons tous (je veux dire que nous les avons dans l'œil tant nous les avons rencontrées dans nos livres d'école).

Le site archéologique a été donné en concession perpétuelle aux Français.
A la fin du XIXe siècle, les archéologues avaient déterminé que le temple de la pythie se trouvait sous le village de Kastri mais les villageois refusaient d'abandonner leur maison. Un tremblement de terre (en 1871?) détruisit le village et la France proposa de le reconstruire à ses frais… à quelques centaines de mètres. En contrepartie elle obtint l'exclusivité des fouilles et la concession du site.

Nous déjeunons sur la plage d'Aspra Spitia, un village entièrement construit par Péchiney, église comprise, à l'époque où ce groupe avait une aciérie à quelques kilomètres (maintenant exploitée par des Grecs et des Suédois).
Je nage longtemps pour la première fois. On perd pied très vite, à deux ou trois mètres de la plage. L'eau est si bleue qu'il faut admettre que les cartes postales ne sont pas retouchées.

Après Delphes, le pique-nique et la plage, deux heures d'intervention sur… je ne sais plus trop, logos et promesse, quelque chose de ce genre. Je retiens (j'écris volontairement sans reprendre mes notes) que le mystère de l'homme est le temps, qu'il n'y a pas coïncidence du commencement et de l'origine (l'exposé est donné par un prof de philo), que notre temps est désormais fabriqué par des machine (les horloges (cela me rappelle Attali, Histoires du temps)) et que la promesse est un commencement placé dans le futur.
Interprétation intéressante du péché originel: ce qu'a acquis Adam en mangeant du fruit défendu, c'est la liberté, et comme il n'est pas envisageable que Dieu ne nous ait pas souhaité libre, et que donc Il avait sans aucun doute l'intention de nous la donner, le péché d'Adam, c'est d'avoir précéder la grâce, d'avoir pris ce qui lui aurait été offert: kairos, il ne faut ni devance, ni précéder, mais être dans le moment.

Le retour en bus fut musclé.
Dans l'après-midi, nous avions traversé un village dont la totalité de la population (220 personnes) avait été exécutée en représailles de l'assassinat d'un gradé allemand pendant la seconde guerre.
La Grèce a résisté spontanément à la tentative d'invasion de Mussolini. C'était une résistance non organisée, qui donc ne pouvait pas dénoncer ses réseaux mais avait très peu de moyens. Cette résistance fut telle qu'elle obligea Hitler à intervenir et retarda d'autant son attaque de l'URSS — ce qui fit que l'hiver russe le ratrappa, etc. Plus tard tandis que je remontais de la plage à l'église avec Leonardo, il me dit que les Italiens se jugeaient responsables de l'occupation très dure de la Grèce par les Allemands, à quoi je répondis que ce qu'on nous apprenait à l'école en France, c'est que grâce ou à cause de cela, Hitler avait attaqué l'URSS trop tard: sans cela, nous serions peut-être tous en train de parler russe… (miracle et mystère de l'histoire de la culpabilité)).
Cependant, les Allemands n'ont jamais payé de dommages de guerre à la Grèce, car à la sortie de la guerre, l'occident avait si peur qu'elle passât du côté des communistes qu'elle ne lui a pas versé un centime afin d'éviter que l'argent revienne un jour à Staline — puis il y eut la dictature, puis l'Europe… bref, tout un passé douloureux qui peut expliquer que le Grec se sente aujourd'hui deux fois floué face à l'Allemagne.

Retour musclé disais-je: discussion entre deux jésuites, celui ne vivant pas dans le pays soutenant qu'il était fondamental que chaque Grec (chaque homme) conserve l'idée qu'il avait prise sur son destin, même de façon infime, et celui vivant en Grèce et ayant servi au JRS (service jésuite aux réfugiés) répliquant que le sentiment d'impuissance de certains étaient compréhensible et qu'on ne pouvait pas donner abstraitement des règles de comportement à des gens dont on savait qu'ils avaient faim («aujourd'hui on a faim en Grèce», mots qui me glacent).

Au passage, j'apprends que le kyrie (se reconnaître pécheur) doit être pris dans un sens théologal et non moral, (???!!), ie. comme un constat devant Dieu (ou une instance plus haute que soi (qui doit pouvoir être sa propre conscience)) et non comme un jugement ou (et) une condamnation.

Au dîner, comme Marc avait parlé de Taubes le premier jour et que j'ai cru reconnaître un passage sur l'eschatologie dans le bus, je l'interroge et obtiens le nom de Boyarin à ajouter à ma lente constitution d'une bibliographie.
Concernant l'économie, il nous parle d'un jeune économiste, Gaël Giraud.

Par ailleurs, je découvre que je pourrais connaître Marc depuis très longtemps: nous étions à Sciences-Po exactement les mêmes années. Mais il n'allait pas à l'aumônerie — tandis que c'est à cette aumônerie (où j'allais par instinct de survie, j'étais très seule et socialement déracinée dans cette école) que j'ai découvert que les jésuites existaient encore: j'en étais resté à leur expulsion de France par le roi — et c'est là également que je me suis entichée d'eux, de leur façon de concilier liberté et obéissance.

Jacob Taubes
Yeshayahou Leibowitz
article de Cécile Rastoin carmélite sur le gender («Vous avez lu Judith Butler? Lisez Judith Butler.»)
Daniel Boyarin, Border Lines (en français, c'est le sous-titre qui est traduit: La Partition du judaïsme et du christianisme)
Agamben, Le Temps qui reste
Badiou, Saint Paul : la fondation de l'universalisme
Gaël Giraud et Cécile Renouard, Vingt propositions pour réformer le capitalisme
Joseph Cedar, Footnote film qui commence par des juifs discutant de Boyarin
Amos Gitaï, Kadosh

Thème : les mythes

En me penchant sur mon balcon, j'aperçois à contre-jour deux jeunes chouettes perchées sur un pilier. Elles m'observent avec une curiosité égale à la mienne. Je pensais que les chouettes étaient nocturnes, que font-elles là?




Mais je sui contente, j'ai vu deux jeunes chouettes de Minerve sur mon balcon.

Il fait meilleur, 23°.
Nous prenons notre petit déjeuner au centre, il y a un quart d'heure de route à partir de l'hôtel.

Matinée sur l'Odyssée (l'intervenante chante littéralement le début, je n'avais jamais entendu cela, c'est magnifique et enchanté (pour la petite histoire, la traduction utilisée par Astérix est celle de Bérard. Belle remarque sur la tendresse physique que permettent les corps soulignée lors de la rencontre d'Ulysse avec l'âme de sa mère)); sur le rapport de la Bible aux mythes (grecs de préférence) et sur le Mahabharata (au-delà de la non-violence, au plus haut est la compassion).

Pas de plage (je me suis trompée dans l'heure du rendez-vous). Sieste puis lecture. Je continue le Mahabharata.
Célébration.

Dîner glaçant à la table d'un cancérologue jamais à cours de conseils pour ne pas attraper (est-ce le mot) de cancer (j'ai une résistance pathologique à l'idée que nous sommes responsables de notre cancer. J'ai l'idée que cela "arrive", et qu'il est possible, parfois ou souvent, de l'expliquer. Mais il y a aussi des cas incompréhensibles, je ne vois pas l'intérêt de culpabiliser les gens en leur disant qu'ils l'auraient évité en faisant ceci ou cela). Heureusement (pour mon moral) nous avons à table un jeune jésuite italien un peu malicieux qui sourit parfois sans intervenir.

Soirée musicale (épitaphe en grec ancien chantée en chœur, musique indienne, influence de la musique indienne sur la musique occidentale: Maurice Delage, Messiaen, Steve Reich, musique répétitive, chansons de Jean-Pierre Arbon).
Albert Roussel a voyagé en Inde, le voilà encore plus églogal que prévu.

Premier jour

Ce matin (6h30), connexion internet intermittente, gratuite et rapide, qui déconnecte toute les trente secondes. Amusant. J'arrive à rédiger la moitié du billet d'hier mais pas à le poster.

Donnée inattendue : il y a énormément de vent, des nuages et il fait presque froid. Rendez-vous à 7h45 à la réception de l'hôtel pour retourner au centre Manrèse prendre le petit déjeuner. Le fait de ne pas dormir sur place m'oblige à penser à tout ce dont je pourrais avoir besoin pendant la journée. Je suis un peu embarrassée au niveau des vêtements, je ne suis pas sûre d'oser me mettre en short (de sport, le seul que j'ai), ce qui est pourtant le plus pratique s'il fait vraiment chaud. On verra bien.

A la réception, je retrouve les autres qui dorment ici. Ils sont affolés, ils n'ont jamais vu un temps pareil, ils ont au mieux prévu un gilet dans leurs affaires. (Ouf, je ne m'étais pas trompée dans le contenu de ma valise, c'est le temps qui est inattendu.) Il bruine par instant. La voiture indique 16°, la brume descend bas sur le flanc des collines.

Au centre, c'est l'embarras: habituellement tout se fait dehors sous un patio: les repas, les interventions, la messe, où s'installer? Nous petit déjeunons dans une grande salle devant la cuisine, quelques téméraires tentent l'extérieur en rentrant à chaque fois que les gouttes se font plus grosses. Deux ou trois tables présentent des livres, apparemment mis à disposition. Sur un coup de tête, avec l'impression de me tromper, je prends le Mahabharata par Jean-Claude Carrière en Pocket. Il est moins impressionnant (moitié moins épais) que l'autre version sur la table dans la collection "Spiritualité vivante". Ce n'est pas très sérieux de ma part (je veux dire que ça m'étonnerait que Carrière ait traduit à partir de l'original) mais tant pis, je veux juste connaître l'histoire (la diègèse, dirait Ricardou dirait etc.) et finir le livre vite, celui-ci est d'une écriture alerte, très agréable. (Plus tard je comprendrai d'où venait cette impression de me tromper: c'est l'épopée de Gilgamesh que je souhaitais lire.)

Mots d'accueil de Maurice Joyeux, sj. Je picore dans les notes que j'ai prises.
- ceci n'est ni une retraite ni une université d'été. Discutez ensemble, découvrez-vous. Temps de vacance, de disponibilité, temps physique, aussi: «c'est très physique, la Grèce».
- résister à la démesure (grand thème de la Grèce ancienne, encore vrai aujourd'hui), consentir au tragique en refusant la dramatisation.
- philoxenia. Accueil de l'étranger, de l'étrange, même; y compris à l'étranger en nous-mêmes.
- Malraux en 1959 lors de l'inauguration du son et lumière de l'Acropole: «Nous avons tous une Grèce en nous».
- François, qui se dit évêque de Rome «non pas pour se réduire, mais pour se concentrer».
- les fruits : ça se cueille au bon moment. Kairos («car le temps, ce n'est pas que chronos qui bouffe ses enfants»). (Evidemment, je pense à Taubes.)

Intervention de Marc Rastoin, sj, sur les rapport de la Bible avec le monde hellénistique. Cela recoupe beaucoup de ce que j'ai vu cette année.
Très vivant. Insiste sur l'importance de la Septante. Rappelle l'hypothèse d'Albert de Pury qui veut que la Bible massorétique dans ses trois parties Torah/prophètes/autres écrits réponde au programme d'enseignement grec Homère/Hésiode/tragiques grecs.

Les topoï, lieux communs: le juste récompensé, le méchant puni, le testament, etc.
«Vous savez, Nurith Aviv (dans un film, je n'ai pas noté lequel) disait que la Grèce, c'est un lieu où quand vous rencontrez quelqu'un, ça peut être un dieu. Dans la Bible, ce n'est pas comme ça. A la rigueur, ça peut être un ange.»

Un nom: Erich Gruen, un livre: Il y a des Dieux de Frédérique Ildefonse

Michael Amaladoss, jésuite et indien, nous fait une présentation de l'Eglise catholique en Inde et nous parle des syro-malabar et des syro-malankara (scission des jacobites (!?)). Spécificités de l'Eglise syriaque. Place des symboles.
St Ephrem, père syriaque. A trouver pour feuilleter:
traduction française de St Ephrem: L'œil de lumière par Sebastian Brock
odes de Salomon (de Salomé?): texte très hérétique. style très spécial. 42 poèmes. (en anglais. pas traduit en français. Après recherche, je pense que cela doit être The Odes and Psalms of Solomon Published from the Syriac Version).

Il fait toujours aussi mauvais, vent, pluie et froid. Nous déjeunons à l'intérieur (du jamais vu, paraît-il).
Puis sieste, puis plage à Porto Germano (sur la côte il y a du soleil). Mer bleu sombre dans le camaïeu bleu des montagnes. Je lis le Mahabharata.
Messe.

Le soir, projection morcelée du Mahabharata de Peter Brook.

Je me couche dès que rentrée à l'hôtel, pas le courage de copier Alibaba ou de continuer mes lectures, etc.

Départ - Arrivée

Je suis arrivée très tôt à l'aéroport, par peur du surbooking (à la suite d'une erreur, je n'avais pas confirmé en ligne).
Tout s'est bien passé. J'ai passé ma journée à lire Auguste Valensin, à l'aéroport, dans l'avion, à l'aéroport.

Temps magnifique sur la partie de l'Europe que j'ai survolée, les montagnes des Vosges se devinent par les vallées, les Dolomites, molaires grises, sont impressionnantes. Peu avant Trieste, deux cours d'eau ont la couleur du sable (tant la couleur du sable qu'il faudra que je vérifie qu'il s'agit bien de cours d'eau quand j'aurais une connexion stable (voilà)). Ils s'élargissent en partant vers l'ouest alors que l'Adriatique est à deux pas. Bleu de l'Adriatique, îles de l'Adriatique (je songe aux souvenirs émerveillés de Paul Rivière), maisons éparpillées de la Grèce (Athènes compte cinq millions d'habitants, plus de la moitié de la population grecque).

La compagnie Aegean airline me ravit, elle fonctionne à l'ancienne: musique douce au décollage et à l'atterrissage, bonbon au décollage, hôtesses de l'air en bleu marine…
Je suis à côté d'une vieille Anglaise qui lit un roman d'amour sur une lectrice (c'est le mot, je crois?), elle me fait penser à Agatha Christie partant en Mésopotamie. L'avion a moins de charme, décidément. J'ai failli venir en car, pour le voyage. Mais il n'y avait pas de départ tous les jours, il fallait partir vendredi, j'ai renoncé — déjà que H. supporte mal cette absence. Je pars coupable.

Athènes, bus (réservé à notre groupe), centre Manrèse à Inoï (prononcé Inouï, les vignes). Ce qui me frappe à Athènes (l'aéroport, je n'ai rien vu d'Athènes), c'est le vent. Les cyprès penchés confirment qu'il doit être constant. Il fait bon. Nous roulons une heure dans la montagne — ce n'est pas loin, mais le bus est lent, la route étroite et en lacets. Je déchiffre à peu près naturellement les panneaux (je suis contente), mais ne distingue plus le gamma du lambda majuscules. (J'apprendrai plus tard que le B se prononce "v" et le "H" davantage "i" que "è"). Des oliviers, un quart de bâtiments qui tombent en ruines, un quart de maisons immobilisées au milieu de leur construction. Le reste est pimpant, repeint. Toujours le sud me frappe par ses teintes jaune et rouille. Terre rouge, oliviers, champs jaunes. Beaucoup d'oliviers, pas très hauts mais certains très gros, anciens. Nous sommes une cinquantaine, la plupart de mon âge ou plus, une poignée de vingt ans, une poignée de couples.

20 h. Apéritif (deux ou trois ouzo), repas sous le pin, quelques explications. Nous sommes répartis en groupes de six, à la fois pour le "service" (nous devrons aider à tour de rôle à servir et desservir, nous occuper de la vaisselle) et pour les discussions suite aux exposés des intervenants. Il ne faut jeter aucun papier dans les toilettes, les tuyaux sont trop étroits, il faut utiliser la poubelle. Ne pas gaspiller d'eau, douche courte.
Repas. Je suis à la même table que quelqu'un qui a terminé le cycle C l'année dernière. Nous avons des étiquettes avec nos prénoms, j'espère que chacun portera la sienne le plus longtemps possible durant la semaine, car associer têtes et noms me reste toujours aussi difficile.

Je découvre que certains ne dormiront pas sur place mais à l'hôtel à Villia, à une dizaine de kilomètres vers l'ouest. J'en fais partie. Je le regrette un peu (j'anticipais déjà les balades dans les collines), mais j'ai une chambre seule (je pensais être à deux), silencieuse, et le lit est excellent. Tant mieux, je vais pouvoir travailler (pensé-je en imaginant déjà des heures d'ordinateur et de courrier, tout en sachant très bien que je vais dormir — parce que je n'ai plus envie de tirer sur la machine).

Avant de me coucher je vérifie le wifi par acquis de conscience. Pour la première fois depuis que j'ai ce portable, il n'y a aucun réseau recensé autour de l'hôtel, rien n'apparaît dans la fenêtre "afficher les réseaux disponibles". Ce vide est une surprise et une curiosité.

Préparatifs

Dimanche : dormi une grande partie de la journée après avoir déposé O. à la gare de Yerres à 7h15.

Lundi: rangement, ménage, jardinage, lessive, bibliothèque, achat de tongs (cassées pendant le jardinage) et d'anti-moustiques, valise. Je prends un sac de sport, il n'est pas très lourd, j'espère ne rien avoir oublié important. Je n'emmène que deux livres, Auguste Valensin et Autour de Platon (plus Alibaba), mais on m'a assuré que je n'aurais pas le temps de lire. Je vais là.

Le sens de l'honneur et du devoir

Nous avons fini par voir Les sept samouraïs à Montreuil, où j'ai découvert qu'étaient programmés pour l'été Grease et Les Avengers: yeah!!

Film assez différent de mes souvenirs (un peu lointains) des Sept mercenaires: pas de tension ou de rivalité entre les samouraïs, un aspect farce qui m'a fait songer à Shakespeare.

En sortant, A. exprime son incompréhension devant le geste de la femme de Rikichi, préférant mourir que retourner avec son mari.
— C'est parce qu'elle a honte. Elle a été violée par les bandits, elle est déshonorée.
— Mais pourquoi? C'est pas de sa faute.

De même elle ne comprend pas l'attitude de Shino tout à la fin.

La même me disait il y a quelques semaines à propos de Vacances romaines: «C'est pas un film, il n'a pas de fin, pas de happy end, rien.
— Tu sais, les happy end, il faut les abandonner à partir d'un certain âge. Mais si, c'est une très belle fin, ils ne sont pas du même monde, elle a des responsabilités, elle représente plus qu'elle-même, elle se sacrifie par sens du devoir et conscience de sa place, et lui le comprend très bien, il l'a toujours su.»
Evidemment, je ne l'ai pas convaincue.

Dans le même temps je songe au prince des Asturies et à son épouse et je me dis qu'il ne serait plus possible de tourner Vacances romaines. Est-ce que pour autant mille à deux mille ans de récits sont devenus incompréhensibles?
Ce qui me fait sourire parfois, c'est de me dire que la culture musulmane telle qu'elle subsiste encore aujourd'hui en Occident est sans doute la plus à même à comprendre "naturellement" certains textes de la littérature occidentale.


Pour mémoire:
Appris que la maison de mon oncle était en vente. Encore du passé qui devient définitif. J'en suis très affectée.

Relier ses livres

Passé récupérer le petit Taubes chez la relieur (les horaires sont plus variés qu'annoncé sur le site). Je lui laisse mes Fables de La Fontaine (édition scolaire Hatier des années 50) pour qu'elle me le relie à l'identique des Lettres de mon moulin trouvées à Mulhouse en février: que les deux piliers de mon enfance soient frères jumeaux.

Apparemment cela va coûter une petite fortune. Ce n'est pas grave. Ce qui m'ennuie, c'est plutôt que je ne peux assurer l'avenir de ces livres: où iront-ils, qui prendra soin d'eux, à quoi bon les aimer ainsi?
La relieur m'a demandé: «Alors, ils s'en sont rendus compte, que vous aviez des livres reliés dans votre bibliothèque?»
J'ai été interloquée une seconde, puis je me suis souvenue que j'avais dû lui dire que je pouvais bien faire ce que je voulais avec mes livres, personne ne s'en rendrait compte à la maison. Et c'est le cas. La bibliothèque est mon manteau de cheminée à moi (allusion à La lettre volée).
Finalement, le surprenant, c'est qu'elle se soit souvenue de ma remarque.

J'étais venue en vélib de Saint Lazare (Saint Lazare/Caulaincourt, ça monte), je repars en vélib pour gare de Lyon, un peu au pif, en me guidant au soleil (le garder dans le dos). De Caulaincourt à République (boulevard Barbès, avenue Magenta), pratiquement pas un coup de pédale, pente douce sur une piste cyclable sur les trottoirs très larges. Il fait beau, pas trop chaud, les gens sont gais.

H. m'a appelé vers 17 heures pour s'inquiéter de mon RER, il avait appris l'accident de train à Brétigny. Gare de Lyon à 20 heures, l'annonce était «A la suite d'un incident technique, aucun RER C ne circule». (Je prends le D).

J'ai commencé Auguste Valensin (recueil de notes, fragments de journal, etc, mis en ordre par Henri de Lubac et Marie Rougier) après mon orgie de livres vite lus qui m'a reposée. Jean me l'avait chaudement recommandé et les premières pages me donnent l'impression de comprendre pourquoi: interrogations sur la façon d'apprendre, sur les raisons d'apprendre, sur l'humilité, l'arrogance, etc. Je trouve par exemple ceci:
Il faut faire à fond ce qu'on fait. Le travail rapide n'est pas le travail hâtif. Il faut d'abord aller lentement, assurer les degrés… Par exemple, si j'avais bien à fond étudié Platon, de façon à le savoir, j'y aurais mis plus de temps , mais maintenant je mettrais moins de temps pour savoir Aristote, le comparer à Platon, et ainsi de suite: on met de moins en moins de temps pour approfondir. Je m'en aperçois bien pour l'allemand, que j'ai fait selon la bonne méthode: je paraissais aller lentement quand j'appenais Alibaba… j'étais tenté de cesser… les autres me devançaient… mais je suis avant eux tous: Alibaba que j'ai lu lentement me permet de lire Zeller vite. Or si sensée que cette réflexion paraisse, en pratique on s'y tient difficilement et je m'y tiens mal malgré mes résoutions.
Auguste Valensin, p.36
Evidemment, lui écrivait cela à 25 ans, pas à 46. D'une certaine façon c'est reposant: je peux travailler en abandonnant toute idée de compétition ou de réussite, il est trop tard, tout ce que je fais ne peut être qu'en soi, pour soi, il n'y a pas d'autre enjeu que l'avoir fait. Mais cet état d'esprit n'est pas si facile à conserver, par moment le cerveau panique.

Je retiens Alibaba ou les Quarante voleurs, par Wagner: histoire renfermant toutes les racines allemandes et toutes les règles et exceptions de la grammaire allemande dans l'ordre grammatical (Poussielgue, 1902). Opuscule de 36 pages, précise la note de bas de page.

Monstres Academy

Ce n'était pas le film que j'aurais aimé voir avec O., mais ça lui faisait plaisir, alors pourquoi pas.

Rites et traditions des campus américains, cela m'a fait pensé à Hit Girls (! je suppose qu'il est rare que les mêmes personnes voient ces deux films), dans l'ensemble c'est assez ennuyant (mais O. a aimé).

Cependant, il aborde un sujet que j'ai rarement vu évoqué en littérature ou dans des films: le fait que le travail ne fait pas tout, il faut aussi des aptitudes (généralement, le sujet est traité dans l'autre sens: un personnage avec aptitudes qui ne travaille pas). Il s'agit donc d'un dessin animé où le personnage principal échoue. C'est inhabituel (le spectateur attend jusqu'au bout le coup de théâtre qui permettra le happy end. Il n'y a pas de coup de théâtre. La fin est réaliste, sans coup de théâtre, mettant en avant ce que rend possible le travail).

Curieusement, je venais de finir un livre qui abordait à la marge le même sujet: Paul Fournel racontant son amour pour Anquetil: «J'avais dix ans, j'étais petit, brun et rond, il était grand, blond et mince et je voulais être lui.» (Anquetil tout seul, Points Seuil, p.12) Pour Paul Fournel non plus, il n'y aura pas de coup de théâtre. Il y aura déplacement, il découvrira la littérature.

Privés de Kurosawa

J'avais asticoté O. pour qu'il me rejoigne à Paris pour aller voir Les Sept Samouraïs. Il avait fini par accepter, in extremis. Rendez-vous rue Champollion pour la séance de 17h20.
J'arrive la première et découvre que je me suis trompée: c'était 20h20, la séance de 17h était à 17h05. Trop tard pour ce film dans cette salle, je cherche des films visibles (ie, susceptible de plaire à O.) à 18h, je trouve un autre Kurosawa au Grand Action ou un "film noir" à l'Action Christine. Je donne le choix à O. quand il arrive, il choisit le Kurosawa.
En arrivant devant l'Action Christine, je découvre que j'ai interverti les cinémas.

Il y passe également un festival Jerry Lewis, et O. préfère cela à un film noir. C'est ainsi que nous avons vu Un galop d'enfer. Plaisant. J'ai toujours peur du genre comique, certains films ou séries me mettent très mal à l'aise. Jerry Lewis est attachant car gentil, benêt.

Vocabulaire

J'ai offert à Noël à mon beau-père Loin des villes proches des gens, le livre tiré du blog du docteur Borée. Il me l'a laissé après lecture pour que je le lise à mon tour. J'en fais une lecture décousue, éparpillée. Ce week-end je suis tombée sur la définition de "fatigué":

Là où vous vivez, je ne sais pas. Mais dans la ville où j’ai grandi, quand on dit « Je suis fatigué », ça veut dire qu’on est fatigué.
Par là, on signifie généralement à son interlocuteur qu’on manque de sommeil. Parfois, il faut l’entendre comme une fatigue physique, un besoin de récupération. Parfois, enfin, un manque de dynamisme et d’énergie.
Ici, non.
Enfin… pas toujours.
Ici, la traduction la plus proche possible de « Il est fatigué », ce serait « Il n’est pas bien ».
Admirez la précision.
A vrai dire, ça peut aller de « Il-a-un-petit-coup-de-pompe-mais-rien-de-bien-méchant » à « Il-est-carrément-en-train-de-claboter ».

Dr Borée, Loin des villes, proches des gens, éditions City, 2012, p.27
Ça m'a fait rire. Je connais d'autres mots comme ça, par exemple "courageux". Courageux, c'est celui qui n'a pas peur de travailler, celui qui n'est pas paresseux. C'est aussi celui qui ne se laissera pas abattre par l'adversité. «Il n'est pas courageux» est un jugement sans appel qui vaut condamnation. Ce serait une bête, il n'y aurait plus qu'à l'abattre, et on sent bien que l'envie n'est pas loin: que faire d'un "pas courageux", comment résistera-t-il à la vie?

Il y a aussi les mots qui n'existent pas, comme "s'amuser". Le plus proche est le "va jouer dehors" adressé aux enfants dont le vrai sens est "arrête de traîner dans mes jambes". Par ailleurs, jouer n'est pas s'amuser, que ce soit aux boules, à la belote ou au tarot. Jouer est sérieux, nécessite de l'application et suppose une progression. S'amuser n'existe pas; "l'important c'est de se faire plaisir" (comme je l'entends régulièrement à l'aviron) est une phrase qui me paraît toujours ironique, au second degré, il faut que j'observe soigneusement le locuteur pour me convaincre qu'il n'est pas en train de se moquer, d'imiter un gimmick qu'il trouve ridicule: eh non, il est sérieux. J'en reste toujours un peu perplexe: comment, ils viennent s'amuser, pas s'entraîner, progresser, s'améliorer? (qu'il y ait du plaisir dans tout cela est un by product qu'on n'évoquera jamais, par pudeur, ne serait-ce qu'à cause de la dimension doucement masochiste de ce plaisir (qu'est-ce qu'on en bave!))
Et c'est pourquoi, à cause de formatage et de vocabulaire, je suis non miscible avec des rameurs ayant commencé l'aviron adultes.

Week-end

- Samedi
Star Treck en famille. Un peu décevant. Puis des courses (aux Halles un samedi, une idée de l'enfer, mais de toute façon avec les départs en vacances, ce n'était pas plus idiot qu'ailleurs). Chaussures de montagnes, chaussures de bateau, anti-moustiques, lampe frontale, machine à laver le linge, thés.
Il fait enfin beau.
Départ demain à l'aube de C. pour sa colo jusqu'au 17. Je ne serai pas là à son retour, et il repartira en mon absence. Nous avons malgré tout réussi à nous quitter sur une dispute.

- Dimanche
FB, marché, sieste pendant que H. passe la terrasse au karcher avec André, apéro de 17 heures à barbecue tard dans la nuit.

Nuances

— Ça a l'air d'être un rigolo.
— Oui, il est fun mais il n'est pas drôle.


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Pour mémoire : A. a son bac.
Sortie en quatre sans barreur avec Emmanuel. J'ai blessé Pascal.

A Rochechouart

Impossible de me souvenir exactement de l'origine du projet, une engueulade, un regret, en tout cas le rendez-vous était pris depuis longtemps: «ne sois pas jaloux, Jacques, nous allons venir te voir.»

Et c'est ainsi que nous partîmes de bon matin pour Rochechouart voir un ami FB (deux, finalement) inconnu IRL.

En passant à Vierzon j'émets le souhait de passer devant la ferme de mes grands-parents (la dernière fois dois remonter à 2003), nous nous trompons de sortie et nous nous retrouvons, pas tout à fait par hasard, à Brinay. Les fresques sont là, et les rosiers au dehors, et les beaux manoirs, ou maisons de maître, ou "châteaux". Tout est si calme et si bien entretenu sous le ciel gris et la bruine qui hésite.
A la sortie nous discutons avec une dame du village, qui nous dit tout de go en réponse à une question: «Cela appartenait à la baronne de Neuflize qui a vendu ses propriétés à ses manants».
Aucune hésitation dans l'utilisation du mot, très naturel. J'en suis enchantée, impression de glisser vers Proust et Balzac.
Nous apprenons au passage que des cars emplis de Japonais parviennent jusqu'à ce coin reculé du Berry, j'en suis enchantée: les Japonais auront vu un coin de la vraie France, c'est tout de même autre chose que le boulevard Haussmann.

Nous reprenons la route. Vierzon, la ferme donc (et en passant l'église bizarre où furent enterrés mes grands-parents). Les marronniers de la ferme n'ont pas été coupés (j'aavais rêvé qu'ils étaient coupés, j'avais rêvé aussi qu'il y avait eu un glissement de terrain au ras de la ferme, etc, etc); il y a des volets en plastique aux fenêtres de l'étage, nous ne voyons pas le bas de la maison caché par le portail, je ne veux pas m'approcher pour ne pas déclencher l'aboiement des chiens. Mais tout paraît à peu près inchangé, je suis rassurée. La mare est est très verte, mais visiblement inutilisée. Nous repartons. Il paraît qu'il devrait y avoir une ligne entre la Chine et Châteauroux, que des investisseurs chinois voudraient s'installer à Châteauroux. Si cela devait se passer, je me demande combien de temps ils résisteraient à la loudeur de la législation française. La Souterraine, déserte, (un sandwich), Le Dorat, magnifique collégiale à l'extérieur rébarbatif mais l'intérieur très équilibré. Ici se trouvent les reliques de saint Israël (saint Israël?) et saint Théobald. Cependant la collégiale s'appelle saint Pierre-aux-liens. Nous montons un peu dans la ville. Elle paraît à l'écart du temps, inchangée, pas d'enseigne moderne en plastique, pas de parabole, une impression d'années 50 ou 60. En vitrine chez un commerçant, une affiche annonce fièrement un concours international de tone de moutons (six nations) pour le week-end prochain (nous ne serons plus là). Il bruine par moments.

Bellac sous le soleil. Nous trouvons sans peine la maison de Giraudoux, dont l'harmonie dans les verts est gâchée par une pancarte rouge vif maison des illustres. Je découvre ce label créé par Frédéric Mitterrand et je me dis que 1/ RC est décidément beaucoup plus lu et écouté qu'il ne le croit dans les cercles intellectuels et politiques (ce qui explique d'ailleurs qu'il n'ait pas "le succès de Dieudonné": on attend/attendait autre chose de lui) 2/ si tous ces hommes de pouvoir ou d'influence avaient confié un musée ou une galerie à RC, le gâchis aurait été évité (il en sont donc partiellement responsables). Enfin bon, c'est trop tard.
Nous tournons dans Bellac à la recherche d'un monument aux morts que nous ne trouverons pas. Eglise, pancarte du lieu où fut écrit «La mouche du coche», monument dédiée aux six héroïnes de Giraudoux (nous n'identifions qu'Electre).
La vilel est jolie, pimpante, en travaux: elle prépare le festival de théâtre et d'autres festivités.

Prochaine étape Mortemart. Château des ducs. Mais nous sommes venus chercher autre chose, les éditions Rougerie. Le cafetier les connaît, nous indique l'adresse. Pas de plaque, aucune indication sur la maison. Les visiteurs ne sont pas désirés. Nous sonnons. Un chien aboit. Personne, ou personne qui souhaite être vu. Il est déjà tard, nous devons être à six heures à Rochechouart, il faut partir (d'autres détours que j'ai oubliés nous tentaient, trop tard, trop tard).

Rochechouart, j'ai un choc en apercevant le château, il est magnifique, l'archétype des châteaux forts, mais sans le côté mal dégrossi.
Jacques, Annie, Sun. Apéro au Morgon et au boudin aux châtaignes (un régal, j'en aurais bien ramené à la maison (mais il fallait aller à saint Yrieix (je crois) pas le temps, pas le temps). Conversation à bâtons rompus, Rochechouart est construit sur une métorite ce qui a des conséquences sur la réception du téléphone, cigares (ce n'est pas un peu dangereux, la cigarette, quand on est branché sur oxigène?)
Repas au restaurant, retour, Annie nous accueille à Surris, c'est en Charentes et non plus en Haute-Vienne, Annie est la Charentaise la plus fervente que j'ai jamais vue (mais je n'en n'ai pas vu beaucoup).

Paradoxe spatio-temporel

A : — Et donc en conclusion de ma dissert j'ai dit que bien que Rousseau parle comme Yoda…
V : — Plutôt l'inverse, non? Yoda parle comme Rousseau?
O : — Ça dépend. Après tout c'est dans une galaxie lointaine…

Dernier cours

Dernier cours ce soir. Un pique-nique improvisé est prévu à partir de 19 heures, mais je préfère aller au cinéma (c'est aussi ce que je faisais le mercredi avant les cours d'islam).

Broken city, très bien.

A la fin du cours, nous avons la surprise d'entendre O.Artus nous dire : «C'était la première fois que j'enseignais en Cycle C, je suis admiratif que des laïcs ayant une vie professionnelle s'investissent ainsi en théologie, je vous félicite.»
Nous le remercions. (Mon opinion est que c'est un grand timide, tenant ensemble beaucoup d'humilité et une grande assurance.
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