Emmanuel Régniez à la Maison de la poésie

Pluie. Pluie. Le RER prévu à 7h05 passe à 7h02, O. voit les portes se fermer devant lui. Une demi-heure sous la pluie, puis voiture bondée alors que la rame précédente était "relativement" vide (pour un jour de grève).
Je note les vilenies de la SNCF et de la RATP car j'ai un nouveau grief: il est désormais prévu une amende de cinq euros pour celui qui n'aura pas validé son pass Navigo. Et moi, qui ai plus de vingt ans de pass Navigo annuel à mon actif (au début il s'agissait d'un coupon de carte orange annuel), à quoi ai-je droit pour me dédommager des grèves, des rames en avance, des rames en retard, des rames supprimés, des voitures condamnées, des voitures non chauffées, des voitures surchauffées, des travaux nocturnes, des arrêts non marqués, des interconnexions supprimées, etc.?
Quand les peines prévoient toujours de frapper un seul des contractants, ces peines étant instaurées par l'autre contractant, j'appelle cela une tyrannie.

En fin d'après-midi j'envoie en catastrophe aux commissaires aux comptes pour relecture les trois derniers rapports qui seront soumis mercredi prochain au conseil d'administration. Je ressens une certaine lassitude. Le stage dans le Jura m'a fatiguée. La mort de Gabriel aussi.

Je n'avais pas revu Emm. depuis des années, je le vois ce soir pour la deuxième fois en six semaines, comme je n'étais pas revenue à la maison de la poésie depuis des années, et m'y revoici après y avoir vu Roubaud il y a quinze jours.

Très belle lecture. Dans l'obscurité, je me prends à tenter de reconstituer l'origine de ma "demande d'amitié" sur FB à Emmanuel. Le lien s'est fait à partir de la poésie sonore de Bernard Heidsieck. A l'époque, Emmanuel avait créé un groupe autour d'Heidsieck. Je me demande si ce groupe existe encore, FB a tant changé (un beau jour, les groupes ont été archivés par défaut, et tous ceux qui n'étaient pas sur leur garde ont perdu leurs groupes).

Poésie sonore, oui, it figures, c'est cohérent avec ce que je viens d'entendre ce soir.


Par ailleurs, je continue à documenter les transformations de la gare de Lyon:



Remords

Déjeuner avec D. Il y a des gens qu'on ne souhaite pas croiser tant ils sont une source de remords. (Celui qui pense qu'il vaut mieux des remords que des regrets n'a pas dû goûter aux deux.)
Le temps passe. Deux petits-enfants de plus. Apéritif ET vin : ce n'est plus de mon âge. Mal au crâne pour l'après-midi.

Quand j'arrive gare de Lyon où H. m'attend pour rentrer ensemble en voiture, il me dit que P. vient de lui envoyer un SMS: il est à l'hôpital pour passer un scanner, dos douloureux, son marathon des sables dans une semaine pour lequel il s'entraîne intensivement est une folie (c'est un sujet de conversation depuis quelques jours: course en autonomie dans laquelle on porte son ravitaillement; "chameau balai": tous ceux qui sont rattrapés par les chameaux sont éliminés, jugés trop épuisés (enfin, c'est peut-être un hoax1, ou une tradition en désuétude, car je ne retrouve pas ce point dans le règlement (pour rire, voir l'article 27: un plâtre entraînera deux heures de pénalité)).
Vers vingt-et-une heure, la nouvelle tombe: sans doute un AVC. H. est rongé d'inquiétude, j'essaie de le rassurer: «c'est arrivé à l'hôpital, c'est sous contrôle, tout va bien se passer». Même analyse de sa femme: «Heureusement que c'est arrivé ici et pas dans le désert». Oui, c'est le moins que l'on puisse dire.
N'empêche, quelle série en quelques jours.

Impossible de dormir. Nous regardons un film qui n'est pas fait pour nous apaiser: une histoire d'enfant disparue, de réseau pédophile et de sadisme psychologique, Captives (un choix fait par hasard, nous écrémons depuis quelques jours le filmographie de Ryan Reynolds, un acteur que je n'aime pas (c'est bizarre, les goûts: pourquoi la tête d'Edward Burns "me revient", et pas celle de Ryan Reynolds? Un problème de mollesse des traits, d'énergie transmise, sans doute)).


Note
1: deux jours plus tard: Non, on m'a précisé depuis que P. a montré des photos des chameaux. (Il va mieux. Pas vraiment un AVC, mais on ne sait pas de quoi il s'agit. Visage paralysé. Les médecins lui ont interdit le marathon.)

Mardi

Rien. C'est ce que j'ai envie d'écrire tous les jours: rien.

Suite de la rédaction du rapport de gestion pour l'arrêté des comptes lors du conseil d'administration du 6 avril. Je me bats avec la définition des prestations (quatre façons différentes d'y intégrer les frais.)
Bibliothèque. Grec III (est-ce une méthode pédagogique italienne (finalement la prof est italienne et non grecque) de toujours reprendre la traduction depuis le début tant qu'une traduction n'est pas terminée? puis dans sa totalité quand nous avons fini? ou la prof est-elle juste feignante?) et cours sur Grégoire de Nysse, très vivant.

Férié

J'aurais dû travailler — j'avais prévu de travailler — je n'ai pas travaillé.
Nous nous battons pour les lasagnes — plus de cacahuètes. Evocation d'anecdotes familiales.
Vers le soir, validation des inscriptions APB (admission post-bac). Il existe des cursus math-informatique à Paris 7 (Diderot) avec 47 ou 92 places, plus sélectifs que la prépa. Il existe des lycées qui demandent des lettres de motivation…
Je suis inquiète pour l'année prochaine. C'est comme si c'était mon premier enfant en études supérieures et non le troisième, tant le premier a fait n'importe quoi et la deuxième a été atypique. Je m'inquiète pour l'année prochaine.
Je suis obligée de fouiller dans l'ensemble de mes piles pour retrouver les notes de français d'O. Sueurs froides. Je ne rangerai pas avant juin (mais j'ai retrouvé le papier désiré).

Résumé

Journée décalée deux fois : une fois à cause du changement d'heure, une fois parce que mes beaux-parents qui devaient venir le midi viennent le soir. Longue journée de farniente, à bloguer, à ranger quelques bricoles, à peine.
Puis belote, cacahuètes, gigot d'agneau.

Genou

Ramé quinze kilomètres. A la nage du quatre (Sylvie, Gilles, Gwenaelle. Personne en ce week-end de Pâques). Franz a donné quelques conseils, dont un que je n'avais jamais entendu: la main gauche reste toujours devant la main droite, même au dégagé. Ainsi le bateau devrait cesser de gîter à babord. La correction de ce défaut me fait-elle appuyer différemment sur ma jambe droite (babord est à droite puisque nous reculons)? Est-ce pour cela que mon genou me fait mal? (Aimablement, les enfants soulignent qu'à mon âge, le corps s'adapte moins bien aux changements de posture.) La douleur est revenue. De l'avis général, ce serait les ligaments croisés du genou: deux à trois mois de repos. Zut alors. Et ma masse grasse?

La photo n'a pas été prise sur l'eau mais devant la piscine. Elle représente bien cette journée: les saules pleureurs annonciateurs du printemps, le désordre des branches matérialisant le vent et le ciel gris, toujours.



La photo suivante est prise à la tête de mon lit. Si vous regardez bien, vous verrez qu'il y a un coffre sous les piles de l'arrière-plan. L'emplâtre de Voltaren est dedans. Bonne raison de ranger.




Le titre du billet est une référence au cri des profs de muscu sur fond sonore de techno (indiquant qu'il faut lever haut le genou).
Et j'ajoute ce genou que je viens de découvrir (en retard, en retard).

Le luxe de dire ce qu'on a sur le coeur. (Ça surprend, mais ça soulage.)

— Cette semaine, j'ai dit à un mec que quand on veut faire un concours de bites, faut d'abord s'assurer qu'on a la plus longue pour être sûr de gagner.

H. est rentré hier mais nous n'avons pas eu le temps de discuter. Premier repas en famille depuis quinze jours.
— Euh… tu veux dire métaphoriquement ou littéralement?
— Littéralement. Tu sais que dans notre nouvel immeuble, je prends un locataire au rez-de-chaussée? On avait trouvé quelqu'un, on s'était mis d'accord, j'avais dit oui à tout, vingt pour cent de réduction de loyer, j'avais avancé les travaux pour qu'il puisse emménager le 1er juin, je l'avais même invité avec la maîtrise d'œuvre pour qu'il puisse choisir le carrelage…
O. remarque: — Ça va être pratique quand vous allez vous croiser sur le parking avec votre mètre-ruban…
— … et je reçois un mail de son patron qui m'explique que comme le déménagement va lui coûter de l'argent, il veut quatre mois gratuits parce qu'il va avoir des frais.
— Hein? Je ne comprends pas, c'est pas ton problème; s'il ne veut pas déménager, il ne déménage pas.
— Exactement. J'ai failli lui écrire, et puis j'ai décroché mon téléphone et je lui ai expliqué ma façon de penser.
— Il a dû être surpris…
— Il n'a rien dit.

Donc H. (la boîte dans laquelle travaille H.) n'a plus de locataire. Mais il n'est pas inquiet.


------------
Agenda
Maryvonne est partie en retraite. C'était un pilier de la cafétéria, je l'avais toujours vue (depuis 1996). Le paysage va changer, et l'ambiance (elle bougonnait beaucoup, ces derniers temps).

Le choc

Je suis la fille qui vient de comprendre dix jours plus tard en regardant de plus près le mur FB d'une amie (amie qu'elle n'a pas vue depuis quinze ans, avec qui elle ne discute jamais, mais à qui elle pense souvent, ne serait-ce que parce qu'elle a trois fils ayant l'âge de ses enfants) — qui vient de comprendre, donc, que son aîné est mort à vingt-quatre ans.

(Il y a dix jours, j'avais été heureuse de voir la photo de son fils sur son mur. Je l'avais écrit d'ailleurs. Et aujourd'hui seulement je comprends à quoi correspondait cette photo.)

Mrs Muscles (Missis Meusseulz)

La jardinier (désolée, la jardinière, ça ne le fait pas (maintenant quand j'écris n'importe comment, je me dis que cela fera du travail à un linguiste (Minaudier est passé par là))) m'a téléphoné vers deux heures, dieu qu'elle est bavarde. «J'ai taillé le vieux rosier, vous serez peut-être choquée. Est-ce que je tonds le gazon? ce serait dommage, il y a beaucoup de petites fleurs, si je les piétine, il ne restera rien.» Je lui assure que la pelouse tondue m'indiffère, ce que j'attends d'elle, c'est qu'elle "prenne soin".

En arrivant dans le jardin le soir, je suis stupéfaite: combien de temps a-t-elle travaillé? Elle a fait en six heures (mettons) ce qui nous prend deux semaines: déplacer cinq rosiers, en tailler, palisser et désherber trois autres ainsi que le grand et vieux rosier jaune (pourra-t-elle lui rendre un peu de sa splendeur, est-il trop tard? (pas cette année, non, mais dans un ou deux ans?)), donné une forme au laurier (à la scie, je pense), taillé les hortensias et l'herbe de la pampa et je ne suis pas sûre d'avoir tout vu. «Quelle femme!» dirait un ami.

Cela m'a fait sourire et redonné un peu le moral.

D'heure en heure

Avant sept heures, j'entends l'annonce d'une émission sur les droits de l'homme et je me dis que ce doit être Jean-Yves pour son dernier livre écrit avec Justine Lacroix, Le Procès des droits de l'homme.

A huit heures et demie à la cafétéria, deux femmes discutent devant moi: «je crois qu'il y a eu des explosions à Bruxelles, peut-être un attentat.»
Remontée au bureau j'en parle à ma collègue qui vérifie sur internet: trois bombes.

Vers deux heures H. m'appelle, découragé: «Personne ne travaille, les gens discutent autour de la machine à café. Tout à l'heure, les Mulhousiens ont voulu que j'annule la réunion de la semaine prochaine à Paris comme trop dangereuse. J'ai refusé.»
(S'il fallait s'arrêter de vivre à chaque fou… Ils sont nombreux, certes, mais… Toujours je pense aux anarchistes au début du XXe siècle. Mais eux visaient des personnalités au pouvoir, la comparaison n'est pas valable.)

Présence

J'ai terminé Poésie du gérondif. En fait, je ne comprends absolument pas comment il est possible de décrire une langue ou de l'expliquer à quelqu'un. (Nous parlions à midi d'un devoir de maths ayant consisté à décomposer le coup franc de Platini en 1978, en concluant que si Platini avait calculé tout cela, il n'aurait jamais réussi son coup de pied:eh bien pareil.)

Depuis quelques temps, une nuance m'intrigue: la différence entre «je suis ici» (spatial) et «je suis là» (ontologique?): il est possible d'être ici sans être là, et inversement. Comment expliquer cela?

Retour

J’ai été trop légère sur la pharmacie. Liste pour la prochaine fois :
- Casquette quelle que soit la saison
- Crème solaire (idem)
- Lunettes (idem)
- Dafalgan codéïné
- Doliprane
- Lotion de Foucaud (pour détendre les muscles, désinfecter les ampoules, vivifier par son odeur)
- Synthol en crème
- Emplâtre Voltaren 1% autocollant
- Homéoplasmine (pour les ampoules et petits bobos)
- Sparadrah micropore (idem)
- Vicks et boule quiès (de base)

Et donc je n’ai pas ramé ce matin. Je pense que j’aurais pu faire la moitié de la distance, mais il faut ensuite rentrer et nous sommes quatre dans un bateau. Je n’ai pas pris le risque de ne plus pouvoir ramer. (D’ailleurs ça n’existe pas de ne plus pouvoir ramer. On rame, on rentre. Ensuite on paie. C’est ce que j’ai voulu éviter.)

Je passe la matinée entre le ponton à donner un coup de mains aux uns et aux autres et la terrasse au soleil.
J’apprends que la vice-présidente du club, une femme de cinq ou dix ans de moins que moi à la silhouette juvénile, est à l’hôpital. rupture d'anévrisme? Personne ne sait exactement, la phrase est : «elle va mieux, on peut l’appeler, elle recommence à parler».
J’apprendrai que son ami en voyage à l’autre bout du monde avait trouvé qu’elle « disait des choses bizarres » au téléphone. Quelques heures plus tard, comme elle ne lui répondait pas, il a téléphoné aux pompiers qui ont défoncé la porte et l’ont trouvée recroquevillée en fœtus dans un coin de l’appartement.
Je ne parle pas de Jacqueline. Je ne dis rien. Je fais le vide, je me chauffe au soleil.

Repas, valise. Démontage des bateaux, amarrage sur la remorque.

Comme la camionnette et la remorque vont plus lentement que nous, nous arrivons à Dole les premiers et partons à la recherche d’un café ouvert. Il y en a deux, au-delà de la cathédrale.
Fête foraine au bord du Doubs. Il doit y avoir un club d'amateurs de Terre-Neuves, nous en voyons passer une dizaine, une quinzaine, au loin. C’est très impressionnant.

Remontage des bateaux, rangement de la remorque. Jacky nous offre un café au club qui utilise des tasses en porcelaine (don de rameurs qui se débarrassent de vieux services) : c’est joli. Achat de casquette. Retour en voiture.

Dans l'obscurité de la voiture je fais discrètement une attaque de chagrin: la nouvelle de l'anévrisme de L. liée au fait que j'ai ramé en double deux jours de suite… Et ces trois jours qui m'ont tant rappelé le stage à Cholet pour préparer la coupe de France, logées à quatre en caravane et cette horrible entraîneur… Je sais que j'espère voir Nathalie en allant ramer à Marseille en septembre, je sais aussi que je le redoute. Cette peur de me mettre à pleurer en disant: «Elle me manque tant» (ce qui est idiot: que signifie «manquer tant» alors que je ne la voyais jamais? j'ai parfois l'impression de faire du sur-place dans l'enfance. Qu'attends-je?)

J’ai presque mis autant de temps à faire Neuilly-Yerres que Dole-Paris (j'exagère, mais pas tant que ça): les RER ne s'arrêtaient pas entre Villeneuve-St-Georges et Melun mais ce n'était pas annoncé (et donc au lieu de prendre le premier train pour Villeneuve j'ai attendu le troisième qui allait à Melun…); j'ai réussi à prévenir Hervé alors que je n'avais quasi plus de batterie et lui a été bloqué par une intervention de pompiers sur la route entre Yerres et Villeneuve.

Lac de Vouglans

Nous avons interverti l’ordre des sorties : ceux qui sont sortis à huit heures et demie hier sortiront à dix heures et demie aujourd’hui.
Je regarde partir Luc et Nicolas dans le brouillard avec inquiétude : ils ne sont pas très aguerris et la « sécu » (le bateau moteur) est loin, il a suivi les quatre. (Luc est condamné à ramer en double… à cause de ses grands pieds : les chaussures intégrées ne dépassent pas le 44 dans les bateaux longs. Voilà un problème qui ne se pose pas à Neuilly ou Melun). S’ils se retournent, nous les regarderons sans rien pouvoir faire. L’eau est très froide, tiendront-ils, tiendraient-ils ?



En double avec Franck. Quelques bons moments.
Les compliments reçus au cours des mois passés ont cicatrisé mes complexes qui me rendaient si difficile de ramer en double; je ne me dis plus à chaque déséquilibre: «c’est de ma faute, je n’y arriverai jamais, pourquoi je continue, qu’est-ce qu’il doit penser de moi (etc.)» Les compliments, mais aussi la découverte que des personnes moins entraînées que moi avaient bien moins de scrupules et ne se remettaient jamais en cause (à l’aviron et ailleurs): ça suffit! (du sans-gêne et de la prétention comme outil pédagogique).

Après-midi à la nage du quatre. Cela ne se passe très bien, Franck m’a laissé cette place parce que nous avons bien ramé ce matin, mais le bateau ne me fait pas confiance. C’est très heurté.
Jacky corrige mon défaut (« Voilà pourquoi tu te tortilles. Tu ne le fais pas en double, il n’y a pas de raison de le faire en quatre » (si, il y a une raison : la peur des autres. Une timidité dévorante. Et c’est exactement cela: je me tortille): donc le pouce gauche au bout de la pelle gauche, la main droite bien descendue au dégagé.
Sans doute suis-je trop exigeante. Impossible de faire une manœuvre coordonnée, chacun n’en fait qu’à sa tête sous prétexte qu’il est inutile de se donner cette peine, il y a de place et pas de courant. Suis-je donc la seule à penser que c’est justement dans ces conditions-là qu’il faut s’entraîner pour être efficace dans les moments difficiles? (Question rhétorique: je sais que la réponse est oui. Je sais que je suis quasi la seule à aspirer à quelque chose davantage de l’ordre de la perfection que du loisir. Il est probable que j’ai tort, que je sois ridicule. Tant pis. Je sais aussi que je suis à la poursuite d’un rêve intérieur et qu’il ne faut pas abandonner trop tôt. J’ai souvent abandonné trop tôt.)
Jacky tient que le quatre est le bateau est le plus technique et le double le meilleur pour faire des progrès.

J’ai rattrapé mon sommeil en retard et ce soir je reste pour visionner les vidéos. En toute honnêteté, je ne vois pas les défauts, sauf les défauts de posture, et personne n’en a franchement. Se voir ramer est sans doute aussi désagréable que d’entendre sa voix. Se voir est désagréable (quel étrange métier qu’acteur). Dieu que je suis raide, on dirait que j’ai avalé un parapluie. Soudain je comprends ce que voulais dire Fred par « Détends-toi ».

J’ai mal au genou droit. Tendon ou ligament. Cela a commencé pendant que je ramais cet après-midi. Si je descends accroupie sur mes talons, ça ne me fait pas mal, mais si debout j’amène le talon à la fesse, c’est insupportable. Pourrai-je ramer demain ?

Vannée

Ramé dormi. C'est le tout de ma journée.

Soleil. Bassin superbe, sur lequel nous sommes absolument seuls.

Quatre un peu brutal le matin. L'entraîneur est sans pitié pour ma façon de compenser avec le corps la gîte à bâbord. Nous ramons un peu trop vite, "un peu brouillon" comme dirait Régis.

Nous sortons de l'eau à dix heures et demie pour laisser la deuxième équipe s'entraîner avant le déjeuner. Je n'ai aucun souvenir de ce que j'ai fait durant ces heures. J'ai pris une douche, lu, écrit un billet. Ai-je dormi? Impossible de m'en souvenir.

Tous les gens du groupe à part trois (nous sommes vingt-et-un) sont des rameurs du samedi; nous ne sommes que trois à ramer le midi. En tant que minorité je subis un interrogatoire en règle qui me fait sourire (c'est un progrès).

L'après-midi je demande à monter en double avec Olivier. Ce fut chaotique mais pas déplaisant. Le retour fut très dur, avec vent contre. Dès que le soleil est moins haut il commence à faire froid, mais j'ai ramé en tee-shirt cet après-midi. Je suis toute rouge, surtout sur l'arcade du nez, je n'ai pas pensé à prendre de la crème solaire (et nous sommes loin de tout).

Aujourd’hui 25 mars, j’ajoute: j’ai enfin compris l’impression ressentie sur le bateau alors que nous avancions entre les falaises sur le lac silencieux, une impression de fin du monde, d’oppression et de liberté: c’était l’impression ressentie dans le tunnel de La maison des feuilles, cette impression de temps ralenti et éternel dans un espace illimité et pourtant bordé de murs. Et le silence.



Vingt minutes de sieste après le déjeuner, une demi-heure après la sortie en attendant la seconde équipe. Il est 21h04 et je tape dans mon lit, j'ai abandonné les autres qui ont acheté de l'alcool et improvisent une soirée: je récupère mal quand je bois et j'ai trop de sommeil en retard.

Si j'avais mon ordinateur j'essaierais sans doute d'écrire quelques billets en retard, mais je suis sur iPad et je ne tape pas avec tous les doigts sur un écran tactile. Je vais simplement lire — m'endormir — et me coucher.

Arrivée

Rendez-vous place Péreire. Nous sommes quatre, dont deux qui étaient à Berlin. Trajet sans histoire et sans intérêt (autoroute), je dors pratiquement tout du long.

Passage par Dole pour démonter les quatre et les mettre sur la remorque. Arrivée à la base de Bellecin à la tombée de la nuit, nous entrapercevons à peine le lac et ses rives blanches. Centre de colonie de vacances, chambrées de deux.
Le repas est une surprise: à la cantine, au milieu d'enfants de huit à dix ans qui paraissent beaucoup moins étonnés de nous voir que l'inverse.

Je fais mon lit en hauteur (je n'ai jamais eu de lit superposé, je prends toujours les lits ou les couchettes du haut); je fais le lit de ma voisine qui arrivera très tard, mi par gentillesse, mi pour éviter qu'elle ne fasse trop de bruit.

Je m'endors d'un bloc, sans m'en apercevoir, tandis que je lis Poésie du gérondif. Je suis contente d'avoir emprunté l'ostrich pillow d'Olivier dont je me sers comme d'un banal oreiller (à la place de l'infâme polochon en kapok).
J'ai oublié de prendre la lampe frontale.

Aujourd'hui ma filleule a seize ans. Incroyable.

Sur le départ

Je pensais traduire le chapitre 3 de la seconde épître de Pierre ce matin et l'envoyer à la prof, mais quatre incursions FB plus tard (ce truc est maléfique), je ne suis allée que jusqu'au verset 9 (le cours a lieu ce soir: neuf par an et je vais en manquer deux cette année. La prof ne m'a rien demandé (je l'ai vu ravaler sa phrase "vous m'enverrez votre version" en se rendant compte que le cours était entièrement optionnel, gratuit, du loisir, en somme) et je l'admire tant, j'ai si honte de si peu travailler, que j'essaierai de lui envoyer dimanche en revenant. On verra.)

Une douche, un dépendage de linge (étendre le linge: extension du linge? contraction à l'inverse?) plus tard et je prépare ma valise, mon sac de sport plus exactement. Avant, je n'aurais pris que des affaires de sport (il est prévu de ramer quatre heures par jour) avec un gros pull et un jean, mais depuis l'entre-deux-rivières de juillet, je sais qu'il faut prévoir de quoi être coquette le soir (WTF?), un polo, un chemisier, une robe, et aussitôt ce problème (de poids, en poids, en volume): les chaussures: même en Bretagne, même entre provinciaux, même en camping, les gens "se font beaux" le soir. Je n'ai jamais appris cela (je veux dire chez moi, enfant), je n'ai jamais appris cette convention sociale qui me paraît tout à la fois ridicule (en camping? mais on s'en fout!) et respectable (cet effort de vivre ensemble).
Mais maintenant que je l'ai expérimentée, je m'applique à l'appliquer.

Ah tiens, j'ai oublié le Vicks et les boules quiès. Je rajoute et je pars.

Bleu

Peu de monde. Deux yolettes de quatre (ce qui est une anomalie: quatre rameurs plus un barreurs, cela fait cinq. Nous faisons deux yolettes de trois rameurs.)

Il fait encore un peu plus bleu que la semaine dernière.



Je réussis à convaincre tout le monde de voir Merci patron, et donc j'y retourne — je ne vais pas rester seule à la maison —, même si je n'ai pas envie d'éprouver à nouveau le goût amer que laisse le film.

Goûter («On va prendre un pot?») au Café Beaubourg, en face du cinéma. La conversation roule. Le film laisse tout le monde pantois, sauf O., qui n'arrive pas à croire que ce ne soit pas une fiction. Nous googlons le nom de l'homme politique pour le convaincre. Mais je le comprends : l'enchaînement des circonstances est incroyable. Est-ce que l'équipe suivait plusieurs familles et a filmé le cas qui a "pris" (comme une sauce)?
— La seule chose qui me paraît obligatoirement reconstituée, c'est quand Ruffin répond au téléphone: il ne pouvait pas prévoir qu'il allait être appelé justement à ce moment-là. (Et je n'ajoute pas que ces deux moments le filment en train de jouer avec des enfants, symbole d'innocence et de joie. Ce film est très habilement mis en scène.)

En fond sonore, de la techno. Machinalement j'essaie de battre la mesure, je me rends compte que j'y arrive encore moins qu'avant, dans un sens je ne comprends même plus ce que ça veut dire, mon cerveau ne sait pas quel ordre envoyer à mes mains. J'en fais la remarque à voix haute, esquisse un geste maladroit des mains, I., qui me découvre ce handicap, a les yeux qui s'exorbitent d'incrédulité (je crois que le geste de mes mains ne laisse aucun doute sur l'amplitude de mon inaptitude alors que le boum boum de la techno s'élève sans ambiguité). Les autres rient.

La conversation roule sur la musique. Chacun essaie d'expliquer à I. combien je suis nulle (charmant). Elle a du mal à prendre la mesure du phénomène. Je raconte mes années de flûte à bec au collège:
— Je faisais partie du club musique au collège (entre midi et deux: en grande partie pour échapper au froid dans la cour). Je jouais de la flûte alto, une grosse flûte. Je m'entrainais beaucoup, j'était devenue excellente sur la sortie des notes graves, plus jamais un couac, mais c'était horrible, je devais souvent partir la première et j'attendais les autres, j'avais peur qu'on m'entende, je n'arrivais pas à compter les blanches et les rondes.
Je vois O. réaliser quelque chose, ses yeux s'arrondir:
— Mais la flûte alto, c'est elle qui donne le rythme??!
Et il se met à rire, rire, d'un fou rire inextinguible.

Un déjeuner

TG sur Origène, les trois niveaux de lecture. Je l'ai lu il y a un peu trop longtemps et je n'ai pas formalisé mon travail par écrit, ce qui fait que j'ai un peu de mal à suivre.
Et je ne suis pas à l'aise avec le schéma décrit par la chargée de TG, il me semble que l'arbre des lectures ne se déploie pas au bon niveau. Tant pis.

Comme la chargée de TG trouve le dossier "léger", elle nous libère une heure avant la fin et je passe une heure à la Procure. Je craque pour Les Pères grecs et les Les pères latins de Campenhausen et les tomes 1 et 2 de L'histoire des conciles œcuméniques respectivement d'Ortiz de Urbina et Camelot. (Toujours cette illusion que les livres vont résoudre les problèmes. A quoi bon si je ne les lis pas?) Je me donne bonne conscience en me disant que cela ne coûte rien puisque je paie avec les bons cadeau du CE pour Noël.

Déjeuner chez Zvezdo qui a malicieusement invité Thomas, un délégué syndical marseillais de ma boîte (et néanmoins ami!). Nous discutons boutique (j'espère que nous n'avons pas trop ennuyé nos hôtes) et potinons, Thomas est très drôle quand il parle de ses histoires de famille (corse), il nous raconte l'association entre lui et ses frères et sœurs avec les enfants du compagnon de sa mère («On se détestait mais on a fait alliance pour que nos parents se séparent. On a été infernaux». Brrr, en tant que parent, j'en ai froid dans le dos).

La position de Thomas sur le syndicalisme est proche de la mienne: plutôt que toujours se plaindre, agissons. C'est vrai, c'est tout à fait ce que je pense, mais ce qui me retient (de me syndiquer), c'est la perspective d'encore me disputer avec tout le monde et d'encore me faire détester. Je suis fatiguée de cela, je souhaite être tranquille. (Mais il a raison.)

Je vais ensuite voir Merci patron, sur les conseils de Françoise. J'en sors sonnée, avec une envie de rire et de hurler de colère.
Allez-y, mais surtout, ne lisez rien avant, allez-y sans aucune information, découvrez le film dans la salle (un bon film d'espionnage, un mauvais sitcom, une bonne ou une mauvaise farce. Je ne veux pas spoiler et pourtant, il y en aurait des commentaires à faire. Dégoût et rires.)


Plus tard dans la voiture en rentrant, la radio m'apprend que PUF a installé rue Monsieur le Prince une imprimante qui vous "cuit" votre livre en cinq minutes à condition qu'il fasse moins de huit cents pages. Le catalogue PUF et tous les livres libres de droit sont disponibles.
Qu'est-ce que ça va changer? Cela devrait tout changer. Par rapport à une librairie traditionnelle, cela suppose que l'on sache exactement le livre que l'on veut. Comment se faire connaître quand on sera nouvel écrivain?

Roubaud

Le soir je vais écouter Roubaud à la maison de la poésie. En attendant d'entrer dans la salle, j'achète quelques livres à la librairie quasi-portative qui se trouve sur place: Les arbres de Marina Tsvetaieva pour l'étonnant format des éditions Harpo (encourager ceux qui prennent des risques), Conversations avec Kafka de Janouch, Ode à la ligne 29 des autobus parisiens de Roubaud (Minaudier, Régniez, Roubaud, je ne lis plus que du Tripode en ce moment) et Mandelstam, De la poésie. Le libraire me déclare avec satisfaction: «je valide tous vos choix», ce qui me fait sourire: ce n'est pas comme si l'ensemble des livres qu'il vend n'était pas du même tonneau.

Elisabeth, Maurice, Françoise dans la salle. La voix de Roubaud magnifique et ferme, la lecture nuancée et drôle, parfaite. Roubaud raconte la façon dont a été édité son premier livre: livre accepté, puis long silence, puis précipitation de l'éditeur qui veut imprimer immédiatement ce qu'il a en main que lui, Roubaud, considérait comme une ébauche. Mais jeune écrivain, il n'a pas osé protester de peur de remettre en cause l'acceptation du texte et le livre est paru ainsi: «Je me suis dit que je publierai tous mes livres ainsi, non terminés, et ce que je vous présente aujourd'hui, ce sont les compléments à ces livres inachevés». Anecdotes biographiques en éclats.

En sortant, je croise Jean-Paul Marcheschi que j'avais repéré dans la salle mais que je n'aurais pas osé aborder de moi-même (jai si peu de choses à dire). Il me salue et comme il attend des amis, nous discutons assez longuement, des mystiques, de FB, etc. Il montre toujours la même gentillesse et reste toujours aussi discret sur sa situation, tout juste me dit-il qu'il expose actuellement au 3 rue de Thorigny. J'ai le cœur serré, j'aimerais tant qu'il soit reconnu de son vivant. (Si je lui achetais un tableau, ma sœur accepterait-elle de "l'héberger"? Car je ne pourrais pas le prendre à la maison.) J'ai tant de mélancolie en le contemplant, que pense-t-il de RC, de l'évolution de RC? L'avait-il comprise depuis longtemps, cela lui brise-t-il le cœur ou cela lui est-il indifférent? Voit-il Rémi parfois, en discutent-ils? Autant de questions que je ne poserai jamais.

Je retrouve Elisabeth (dont nous conclurons qu'elle n'a que deux états, outrée ou hilare), Maurice, Françoise et des pataphysiciens à deux pas, au Quincampe, une adresse à retenir. Je me permets de dire du bien de Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu? (toujours cette difficulté à défendre le cinéma populaire dans une assemblée intello) tandis qu'on me conseille Merci patron.

Ambiance

Entendu à midi à la cafétéria :

—C'est pas k'sa va mieux, mais on s'habitue.

Grève

Grève, ça faisait longtemps.
C'est le jour que je choisis pour oublier ma carte Navigo. Je rachète donc un carnet de tickets, car c'est aussi le jour que j'ai choisi pour aller chercher des livres à la bibliothèque de l'ICP (c'est la lecture de Sur les psaumes qui m'a donnée des indications bibliographiques.

J'emprunte:
- Epektasis, mélanges offert au cardinal Daniélou (je vois arriver avec stupéfaction un livre de la taille d'un petit Larousse. Chapeau les éditions Beauchesne!)
- M.Canévet, Grégoire de Nysse et l'herméneutique biblique (je découvre la beauté physique des éditions augustiennes, l'encre et le papier)
- Balthasar, Présence et pensée, sur Grégoire de Nysse, un Balthasar qui paraît accessible.

Grève, donc.
Le matin, pas beaucoup plus de monde qu'un jour où deux trains ont été supprimés.

Le soir, ce fut plus comique. J'arrive en courant (pfff pfff) avec deux minutes d'avance sur le quai gare de Lyon pour attraper le dernier train qui part ce soir (21h45). Comme je l'avais anticipé (car c'est habituel mais attention, ce ne doit pas être considéré comme acquis, cela reste aléatoire, arbitraire, dans la grande tradition ératépéessencéef), le train ne part pas aussitôt.
Finalement, il partira avec quarante-cinq minutes de retard. J'aurais pu manger tranquillement mon dessert.

Car ce soir, il y avait cross booking, heureusement à deux pas de la gare de Lyon, sur le thème de l'humour et l'ironie chez les auteurs contemporains (l'organisatrice adore ajouter "contemporain". Impossible de creuser les sillons de la littérature classique, toujours elle nous impose les "contemporains".) J'ai présenté Hervé Le Tellier, Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable. Dommage que cette rencontre n'ait pas lieu un peu plus tard, après la parution de Moi et François Mitterrand, à venir dans les prochaines semaines.
Je l'ai présenté en courant et la première car il était déjà neuf heures, nous avions pris beaucoup de retard. Gentiment, le restaurateur m'a amené tous les plats quasi ensemble et je me suis brûlée avec mon crumble aux pêches. J'ai tout avalé et suis partie en courant (sens littéral).

Grégoire de Nysse

J'avais pensé choisir Athanase, mais une observation des rayons (deux façons de chercher: entrer le nom de l'auteur dans le catalogue informatique ou camper sur ses deux pieds longuement immobile devant les étagères la tête penchée pour déchiffrer les dos (on s'excuse en riant de croire au doigt de Dieu et de chercher ainsi l'inspiration, la désignation, mais en réalité, c'est le prétexte au plaisir pur de la lecture des noms et des titres (ou l'inverse, en fait je ne suis sûre de rien)) m'a fait ouvrir Sur les titres des Psaumes de Grégoire de Nysse. Enthousiasme immédiat : commenter les titres, et non les psaumes, quelle idée magnifique et bizarre! (Que l'exégèse était alors développée. Pourquoi veut-on nous faire croire qu'elle commence avec Schleiermacher?)
Je vais donc passer les quatre à six semaines à venir avec Grégoire.

Je découvre au passage l'existence de "chaînes exégétiques"1 sans trop comprendre ce que c'est. (Plantée devant les rayons de la collection "Sources chrétiennes", je lis: La chaîne palestinienne sur le psaume 118).

Une fois rentrée, je feuillette mon exemplaire des Psaumes traduits de la Septante (LXX pour les intimes), donc du grec2 et non de l'hébreu comme la plupart des Bibles contemporaines3 et la Vulgate (Bible traduite en latin par Jérôme). A vrai dire, je n'ai aucune idée de ce que sont les titres des psaumes, mais une note de bas de page sur la première page de Sur les titres des Psaumes commencé dans le métro est intrigante: «Celui qui lit ou prie les psaumes demeurera toujours perplexe face à ces titres qui obscurcissent plus qu'ils n'éclairent le contenu des psaumes. Vient un moment pour lui où surgit la question suivante: en fin de compte, suis-je sûr de bien comprendre ces textes dont les titres me sont si obscurs? Le contenu d'un psaume ne m'échappe-t-il pas si je n'en ais pas saisi le sens?» (cité par D. Bouguet in «La structure des titres des psaumes, Revue d'histoire et philosophie religieuses, t.61, 1981, p.109-110).


Note
1 : Mince alors, une recherche google plus tard, je me rends compte que c'était la spécialité de ma prof de grec de deuxième année.
2 : version privilégiée par les orthodoxes.
3 : Bible de Jérusalem dite BJ, TOB (traduction œcuménique de la Bible, unissant des savants catholiques, protestants et orthodoxes) pour citer les plus courantes. A noter les Bibles Osty, Segond et la traduction de la Pléiade réputée pour sa qualité.

Origène

«D'après la légende, Origène aurait commenté tous les livres [de la Bible] trois fois1», nous dit le prof. Et in petto, je me dis que c'est mieux que Chuck Norris, qui a compté jusqu'à l'infini deux fois.

Légende, car de l'œuvre monumentale d'Origène il ne reste que des morceaux ou des traductions plus ou moins fidèles (traduction en latin à charge de Jérôme, à décharge de Rufin (la fin d'une amitié).
(Il est possible de retrouver encore des manuscrits. En réalité, rien n'est moins clos que la recherche biblique ou patristique, susceptible d'être relancée à tout moment par une découverte archéologique ou philologique.)

Qui a dit (Strauss, r-Camus, Taubes?), et était-ce à propos d'Origène, qu'il fallait vraiment être hors du commun pour réussir à parvenir à la postérité à travers ses ennemis, quand on voit comment ceux-ci déforment votre pensée? Impossible de remettre la main sur la citation exacte.


Note
1 : par commentaires, par homélies, par scolies.

Un peu de bleu

Quelques rayons ce matin, et des taches plus claires quand on regarde les arbres. La Seine est encore très haute.



Quatre avec Franck, Jacques, Gérard. Franck me fait rire, il a mené un train d'enfer pendant trois mille mètres contre le courant et a épuisé tout le monde. Au retour, je pense que nous n'étions plus que deux à ramener le bateau… (dans le sens du courant, mais contre le vent, un vent puissant et froid). Ce qui me fait moins rire, c'est que dans ces situations difficiles, mon pire défaut s'accentue:
— Alors, c'était comment, votre quatre?
— On penchait pas mal à babord.
— Normal, c'est l'eau: t'as vu la Seine? Elle penche.
— Ah mais oui, suis-je bête!

Sieste comateuse, La Vache au cinéma de la ville. C'est mignon, plaisant. La salle était pleine, ce qui m'a étonnée.

J'emmène A. à la gare. J'essaie de vérifier si elle a compris ce que nous avons tenté de lui expliquer:
— Tu as compris le principe? Il ne faut jamais abandonner une activité ou un engagement certain sous prétexte que cela va gêner un projet incertain. Il sera toujours temps d'abandonner le certain si le projet se concrétise. Parce que sinon, tu te retrouves sans rien, à ne rien faire.
— Je m'étais dit que si je me réinscrivais au badmington, je serais obligée d'abandonner si je trouvais du travail.
— Oui, mais tu n'as pas trouvé de travail et maintenant tu ne fais pas de badmington.
— Mais ça aurait pu arriver.
— Oui, mais l'expérience prouve que non. Ce n'est pas logique, c'est expérimental. Si tu ne nous crois pas, essaie, tu verras bien. On aurait simplement voulu t'éviter de faire les expériences pour que tu gagnes du temps.

(Je n'ajoute pas que l'expérience prouve aussi que les projets incertains se concrétisent davantage quand on n'abandonne rien. Là aussi, cela n'a rien de rationnel, c'est empirique.)

Samedi

Pas grand chose. Je termine le premier Maigret. Je loue la voiture pour les vacances. L'après-midi nous passons un long moment dans la cuisine avec A., à la coacher sur la façon de trouver un job à temps partiel (nous souhaitons qu'elle en trouve un, d'une part parce que son école coûte très cher sans être reconnue en France, d'autre part parce qu'elle a énormément de temps libre et que cela tend à la désocialiser, enfin en prévision du monde du travail: sera-t-elle à son compte ou salariée, dans tous les cas elle va s'apercevoir de quelques réalités qu'elle n'a pas encore perçues).

Je fais l'erreur de parler de House of cards à H. qui en regarde cinq ou six épisodes de suite.

Le soir, sur les instances de H. qui aime beaucoup ce film, nous regardons Le Président, qui me déprime. Nous n'avons plus au pouvoir des magnats des colonies, mais le niveau ne s'est pas amélioré pour autant.

Mais quel bordel

H. a acheté un immeuble de bureau pour son entreprise (l'entreprise pour laquelle il travaille) à Tours. Il a fait venir un notaire de Mulhouse, ville où se trouve le siège de l'entreprise.
— Mais pourquoi? Un notaire local ne faisait pas l'affaire?
— Nous dépendons du droit alsacien. Il a fait ajouter des phrases sur l'acte de vente, même le notaire tourangeau1 ne comprenait pas: «Mais ça ne sert rien!» Apparemment si tu ne précises pas, tu achètes le droit d'acheter le bien et non le bien lui-même, ou quelque chose comme ça. C'est du droit allemand.
— Encore! Ils ne pourraient pas abroger tout ça, ça va bientôt faire cent ans!
— Sans compter qu'en Allemagne, la plupart des lois que nous appliquons encore a été abrogée dans les années soixante.

(Je n'en peux plus du droit et des juristes. Je n'en peux plus, je n'en peux plus, je n'en peux plus. J'en ai marre.)


Note
1 : sans x, comme Chenonceau.
------------------------------

Je suis allée ramer (petite victoire, la semaine dernière je n'avais pas eu le courage). Soleil, pas de vent, courant. Pascal, Frédéric (qui rame comme un manche mais ne paraît pas s'en douter), Florent et Marc. Nous avons remonté une autre yolette, rattrapé trois cent mètres sur deux kilomètres et demi. Je n'aurais pas cru cela possible (je n'aurais pas cru cela possible et je suis assez contente puisque j'étais à la nage).

Rien

Même pas piscine, même pas aviron (une flemme, ma doué!)
Un plombier est passé pour dire qu'il ne pouvait rien. Je m'en doutais, désormais je diagnostique les maux de mes canalisations à l'oreille.
Et un écart de 10% dans les effectifs entre les données de la paie et les "miennes" (chic, ça va nous occuper tout l'été (non, pas maintenant, pas le temps)).
Et sinon? Ben rien, je crois. Le couple le plus au nord de la Suède sur helpx.net est français. Il y a un ranch en Grèce qui attend de l'aide pour ses poulinages (et dans les îles Vanuatu, un élevage). Un Turc attend des Français pour faire la conversation (c'est un peu étrange). Je lis Maigret, Christoph Théobald et L'Exode (le beau-père de Moïse qui lui apprend à déléguer… non mais je rêve (Ex 18, 13-23)).

Allez mourir ailleurs

A l'origine ce billet a été créé le 23 février1 et devait apparaître ce jour-là, jour où j'ai entendu confusément dans la voiture qu'un camp devait être rasé (confusément car sans entendre exactement de quel camp il s'agissait, mais en supposant qu'il s'agissait de Calais: depuis le livre d'Haydée (Saberan), je suppose toujours que c'est Calais).
Le 23 était un mardi, j'avais fini le week-end précédent une biographie de Heydrich et un goût de désespoir m'a envahi: il y a tant de similitudes avec l'entre deux guerres, même si bien sûr, les Syriens ne sont «que» des civils fuyant la guerre et non un peuple fuyant les persécutions raciales2 (que dire à propos des Chrétiens d'Orient?3).

Je poste ce billet aujourd'hui, après avoir lu des tweets sur «les ruines [du camp] de Calais qui fument encore trois jours après» (?? je n'ai pas cherché à en savoir davantage), des photos des camps grecs dans lesquels s'entassent les migrants, à dix mille dans des camps prévus pour mille…
Devenu spécialiste de la question juive malgré lui, Heydrich avait amorcé, lors de sa venue à Genève, à la S.D.N., des tractations avec le haut commissariat des réfugiés de la Sociétés des Nations, tractations reprises ensuite par la Wilhemstrasse. Comme il n'était jamais à court d'idées, il avait suggéré à Hitler, Himmler, Goering et von Neurath, alors ministre des Affaires étrangères, d'expédier les Juifs allemands en Palestine. Son idée ne parut pas folle, car Hitler, avant la guerre, n'était pas antisionniste4. Malgré les démarches du grand mufti de Jérusalem pour le mettre en garde contre l'établissement en Terre sainte de trop fortes colonies privées juives, Hitler ordonna à Heydrich de mettre son projet à exécution. De 1933 à 1939, près de cinquante mille Israélites purent ainsi quitter l'Allemagne pour la Palestine, dans le cadre d'un accord, dit le Haavara («tranfert» en hébreu), conclu en 1933, et fort intéressant financièrement pour le Reich, car Heydrich savait dépouiller les gens d'une manière apparemment légale5.

«S'il n'y en eu pas davantage, écrit André Fontaine, la faute en revient aux Britanniques, qui à partir de 1937 limitèrent à une dizaine de milliers de personnes par an le nombre de Juifs autorisés à débarquer en Eretz et refoulèrent impitoyablement les immigrants clandestins.»

Heydrich demanda au Fürher de s'adresser aux Américains, qui, après la nuit du 8 novembre 1938, avaient fait une violente campagne de presse. L'affaire passa entre les mains inexpertes de von Ribbentrop qui ne sut pas en profiter. Si les Etats-Unis s'étaient indignés à titre privé, Washington parla «quota d'immigration» à titre officiel. Seuls 27000 Juifs allemands et autrichiens furent autorisés à immigrer. Malgré les demandes et les objurgations de nombreuses organisations, ce chiffre sera maintenu jusqu'à l'entrée en guerre des Etats-Unis contre l'Allemagne6. Mieux que cela: le 17 novembre 1938, sir Ronald Lindsay, ambassadeur de Grande-Bretagne à Washington, proposa à M. Summer Welles, secrétaire d'Etat au Département d'Etat, de renoncer à un certain nombre des 83.575 visas d'immigration auxquels Londres avait droit au profit des réfugiés du Reich. La réaction de Welles fut immédiate: il rappela que le président Roosevelt avait confirmé, quarante-huit heures plus tôt, qu'il n'était pas dans l'intention de son gouvernement d'augmenter le quota d'immigration octroyé aux ressortissants allemands. Les Britanniques, eux, ne pensaient que politique arabe et refusaient, comme on l'écrit plus haut, aussi bien l'accroissement de la colonie juive de Palestine que l'ouverture de leurs propres portes et celle des membres du Commonwealth. même après la «nuit tragique», M. Malcolm MacDonald, monistre des Colonies, rejeta l'offre des Juifs palestiniens d'adopter immédiatement 10.000 enfants allemands. Un mémorandum proposant d'accueillir 100.000 Juifs du Troisième Reich avait eu le même sort.

Toutes les portes se fermaient. Les particuliers, pourtant, ne se gênaient pas aux Etats-Unis et dans les démocraties de l'Europe pour crier leur indignation. Une conférence internationale se tint pendant l'été 1938 à Evian et diverses solutions furent envisagées, mais non réalisées. Elles ne débouchaient sur rien de concret.

Heydrich écrivit dans le Schwarze Korps que personne ne voulait des Juifs, et son article fut repris quelques jours plus tard dans le Völkischer Boebachter.

«Si personne ne veut de nos Juifs», suggéra alors Heydrich au Führer au cours d'un déjeuner à la chancellerie où se trouvaient réunis Rudolf Hess, Goering, Himmler, Goebbels et Bormann, «pourquoi ne pas demander demander à la France de les accueillir à Madagascar ou au Portugal de les recevoir en Angola. Ce sont des territoires sous-peuplés.»

Les gouvernements intéressés demandèrent le temps de la réflexion. La guerre survint. Heydrich reprit cette idée après l'occupation de la France, mais cette fois c'étaient les moyen de transports qui manquaient.

Georges Paillard et Claude Rougerie, Reinhard Heydrich, le violoniste de la mort, p.227-229, Fayard 1973
Je ne peux m'empêcher de penser que tout le monde se fiche que les Syriens meurent, tant qu'ils meurent ailleurs, et chez eux serait le mieux, loin des yeux et des caméras. De façon inattendue, j'ai l'impression qu'il n'y a guère que Merkel que cela émeuve. (Et les pays d'Europe de l'Est qui découvrent soudain que l'Union Européenne, ce n'est pas que des subventions à recevoir, mais aussi des devoirs à remplir, des notions juridiques à respecter…)

Et maintenant Donald Trump candidat républicain… Cela faisait des mois que je le voyais "monter" sur FB via mes contacts américains, et chaque fois que j'ai posé la question: «Mais que se passera-t-il si…», j'ai eu droit à: «Mais non, ne t'inquiète pas, c'est comme Marine, elle est au second tour mais elle ne passe pas.»
Ne pas m'inquiéter? Mais enfin, que ces deux-là soient élus ou pas, c'est tout de même bigrement traumatisant qu'ils soient considérés comme des options envisageables par une partie de leurs concitoyens respectifs.
Cela n'affole-t-il vraiment que moi? Qu'avons-nous raté, que pouvons-nous améliorer, cela n'intéresse-t-il personne?
Pourrait-on se bouger avant qu'il n'arrive une catastrophe quelconque? (Trump-Poutine, le casting de cauchemar.)


Notes
1 : car les billets sont ouverts avec deux trois mots-clés chaque jour mais je n'ai pas le temps de les rédiger — indication précise du nombre d'heures où je n'avais rien à faire dans les années passées.
2 : cette phrase étrange et de mauvais goût au cas où l'on viendrait m'opposer le récurrent «ce n'est pas comparable» (même si sur mes blogs, c'est peu probable). Non, ce n'est pas comparable aujourd'hui, quand on sait ce qui s'est passé après 1939, mais c'est tout à fait comparable si l'on se place en 1939.
3 : Ne jamais oublier que la définition juridique nazie du juif était religieuse et non raciale (tant ce concept est insaisissable: une reconnaissance par l'absurde que la race n'est pas un critère définissable de façon certaine) cf Raul Hilberg.
4 : Ehahu ben Ellisar, La diplomatie du Troisième Reich et les Juifs, (1969)
5 : Le Monde, 27 décembre 1969
6 : L'Aurore, J.-L. G…, 8 janvier 1970

Fermier au pair

A. m'a envoyé un sms pour me dire qu'elle faisait corriger son CV anglais par un professeur et qu'elle avait pris un rendez-vous pour renouveler son passeport: bref, elle a l'air très motivée par ma proposition de demander à Red Shuttleworth s'il n'aurait pas un ami possédant un ranch prêt à accueillir une Frenchie dans sa ferme pour l'été.
Cela m'enchante (comment ne pas penser à Mon amie Flicka) et m'inquiète un peu: pourvu qu'elle ne soit pas déçue, pourvu que Red ait quelque chose à nous proposer…

Alors, dans l'éventualité où ce canal ne donne pas de résultat, j'ai fait une recherche Google et j'ai trouvé ça: Helpx, des petites annonces pour aller donner des coups de main dans le monde entier contre le gîte et le couvert. Magique, je pourrais passer des heures à éplucher toutes les descriptions ("d'autres vies que la mienne"….)
Ah, comme je regrette que cela n'ait pas existé quand j'avais vingt ans. Sans doute aurais-je passé ma vie entière de lieu en lieu.

Beau comme l'antique

Ce soir-là, j'ai dit à un moment donné que notre époque me rappelait de plus en plus l'antiquité, déclenchant un échange de regards entre mes compagnons de table et un commentaire moqueur.
J'ai alors pris conscience que "l'antiquité" était chargée d'une telle aura positive que tout le négatif était oublié. J'ai renoncé à m'expliquer, "ce que je voulais dire, c'est que", renoncé à parler d'une société où seule une petite partie de la population avait la parole (commentaire goguenard en face de moi: «j'ai plutôt l'impression qu'aujourd'hui n'importe qui parle et qu'on n'y a pas gagné») — mais évidemment je parlais de la parole légitime, celle qui avait le pouvoir, celle du citoyen masculin par opposition aux femmes1, aux esclaves, aux étrangers —, une société qui noyait les problèmes dans les jeux et abêtissait la population plutôt que l'éduquer.

Cette semaine, j'en trouve une sorte d'illustration sur les murs du métro.
Photo station esplanade de la Défense, à travers les vitres destinées à empêcher les suicides:




Note
1 : Bien sûr, les femmes (en Occident) n'ont jamais eu autant accès aux postes de pouvoir et à la parole. Mais je songe aux programmes et discours lepéniste, trumpien ou trumpiste, à l'avertissement de Houellebecq dans Soumission, à la difficulté pour la mouvance de type zemmourien à vivre dans un monde qui n'est plus taillé sur mesure pour elle.
Les billets et commentaires du blog alicedufromage.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.