Boire, ça détend

En arrivant au bureau, je suis harponnée par Luc, le responsable de l'association sportive: «Venez voir, il y a une dizaine de bouteilles de whisky dans la benne à papier.»

Il faut expliquer que la mutuelle, l'association sportive et l'assistante sociale sont installées dans un monde parallèle: il faut pousser une porte à partir des couloirs principaux, arriver dans un couloir inattendu dont un un bras mort s'interrompt à la photocopieuse et les casiers du courrier tandis que le bras principal, lui aussi en impasse, permet d'accéder à chacune de ses extrémités à l'association et à la mutuelle (l'assistante sociale est entre les deux).

C'est donc un lieu relativement à l'écart (le plus drôle sont les gens qui n'arrivent plus à retrouver la porte pour sortir du couloir) et inconnu. Une benne à papier, — un chariot—, y a été entreposée car l'assistante sociale part à la retraite et vide ses armoires.

Dans la benne, des cartons de rame de papier A4, cartons idéaux pour ranger des livres en cas de déménagement, ce qui est le cas de Luc: il a voulu en récupérer et s'est rendu compte que chaque carton contenait une enveloppe en papier kraft contenant une bouteille de whisky.

Je déballe tout, expose tout. J'essaie d'imaginer ce qui s'est passé, quelqu'un qui part et a vidé ses armoires? Est-ce la consommation d'un seul ou d'un groupe? Pendant quelle durée, un mois, trois ans? (Le dernier déménagement date de 2013, je suppose que les bouteilles ne sont pas antérieures. Ce qui me frappe, c'est l'absurdité du procédé: il suffisait d'en sortir deux le midi, deux le soir, et en trois jours les bouteilles étaient évacuées. Pourquoi avoir pris ce risque puéril?

Luc est inquiet: «on va jaser». Cela me paraît absurde. Ma question est plutôt: prévenir la RH ou pas? Le fait d'exposer les bouteilles devraient nous prémunir contre une récidive. Est-il utile de provoquer du remue-ménage si cela reste une exception?


Est-ce que cela a changé quelque chose pour vous ?

Comme l'oral "officiel" avait lieu pendant nos vacances en Espagne, je le passe en séance de rattrapage à l'église St Julien le pauvre (rite grec melkite) dont notre professeur est le curé (autant dire que la période est épuisante pour lui: Pâques, baptêmes, mariages, examens…, tout cela à caser dans un seul emploi du temps).
Nous sommes plusieurs dans ce cas-là; nous attendons notre tour assis dans l'église en chuchotant. Nous tentons de nous rassurer mutuellement, nous dédramatisons: «ne t'inquiète pas, même s'il regarde sa montre et semble s'ennuyer…» (mais quelle drôle d'idée aussi de demander à un professeur qui a écrit sa thèse sur Grégoire de Nysse d'interroger des étudiants qui ont eu douze heures de cours de patristique et ont lu un livre pour préparer un oral d'une demi-heure).

Grégoire de Nysse justement, Sur les titres des Psaumes. Je parle de sa bienveillance (et c'est vrai: je pense que la lecture de Grégoire de Nysse remonterait le moral de n'importe qui (pour info, c'est l'un des premiers à avoir envisagé un enfer vide (apocatastase, puisque Jésus a vaincu et vaincra) — après Origène, mais lui sans se faire condamner, simplement censurer dans certaines traductions ou copies d'époque); je décris sa thèse qui est que l'ensemble du psautier serait une progression en cinq étapes vers la béatitude, l'accès au sein de Dieu. Je ne sais pas répondre à une question plus générale, mais dans l'ensemble ça se passe plutôt bien.

Nous allons ensuite prendre un pot devant l'église, à trois ou quatre étudiants. Je les connais peu, ils ne font pas partie de ma promotion initiale, ce sont des "quatrième année", je suis en cinquième.
Et soudain, l'un d'entre eux demande: «qu'est-ce que ça a changé pour vous, cette formation?»
Panique à bord. Ils ont tous des choses positives à dire: ils écrivent plus, ils lisent plus, etc.
Pas moi.
Je lis moins, j'écris moins. Je me suis coupée de mes amis, je suis embarrassée de faire état publiquement de ma foi (même si je m'y force). Je ne suis pas à la hauteur de ce que je voudrais être ou faire (c'est de l'orgueil, sans aucun doute). Qu'est-ce que cela a changé? La découverte de noms, de domaines inconnus. L'apprentissage du grec. Mais est-ce que cela compte vraiment au quotidien? Qu'est-ce que cela a changé? Je ne sais pas. Il me semble avoir plus perdu que gagné, je me dis que je dois m'y prendre mal, il y a quelque chose que je ne dois pas voir ou faire.

Raccourcissements

Pendant notre absence le couvreur a raccourci le toit de part et d'autre de la maison, sur chaque pignon. Il a coupé la partie de toit qui dépassait formant corniche car les soffites et les chevrons étaient pourris, pourris jusqu'à former des trous, ce qui fait que des merles avaient niché dans le mur deux ans de suite (c'était plaisant à entendre quand les oisillons grandissaient — mais peut-être pas très bon pour le mur).
J'aurais dû prendre une photo — je voulais en prendre une — j'ai oublié.

J'avais imaginé que le couvreur découvrirait le toit sur un mètre et remplacerait les chevrons (enfin, ferait un assemblage quelconque) avant de mettre des soffites neuves: eh bien pas du tout, il a coupé trente centimètres de toit de part et d'autres, posé des tuiles de rives et cloué du zinc sur le bout des poutres à nu.
Ce n'est pas franchement joli, mais je suis soulagée: cela fait quinze ans que je redoutais que le toit ne s'effondrât sur la tête des enfants — de préférence l'hiver et la nuit, bien sûr.
(Le danger était plus grand que je ne l'imaginais: pour une raison que je ne comprends pas, les dernières tuiles étaient solidarisées au toit par du ciment, ce qui signifie qu'un poids très lourd reposait sur du bois pourri… Parfois on a de la chance.)

Autre raccourcissement, extrême celui-là: le châtaignier. Il mourrait lentement depuis plusieurs années, aujourd'hui il a été coupé. C'est la dernière victime de la tempête d'août 2000 (une de ces tempêtes extrêmement localisées qui arrivent parfois): un chêne avait frôlé la maison en tombant, détruisant la cabane de jardin, un autre châtaignier avait été vrillé par le vent, tronc déchiqueté. Il était resté celui-ci, de plus en plus malade.



Cauchemar ce matin: je n'ai pas rendu des disserts, des TG, je ne comprends même pas de quels sujets il s'agit, je ne me souviens pas que j'avais cela à faire… Normal, c'était un rêve.

Ostéo

A. avait parlé d'un tendon à déplacer sur le boulet des chevaux pour guérir plus vite certaines tendinites, Aymeric de blessure de l'essuie-glace, j'ai donc pris rendez-vous chez l'ostéo, des fois qu'il y ait quelque chose à remettre en place derrière mon genou.
Evidemment, trois semaines plus tard, j'ai beaucoup moins mal (heureusement). Je pourrais presque retourner ramer (et raviver la douleur), mais un oral et une dissert sont de bons prétextes pour être raisonnable.
Quoi qu'il en soit, il a tout tripoté mais presque pas le genou (il a commencé par la nuque). Il a beaucoup insisté sur les étirements, mais pas aussitôt après l'effort, un peu plus tard sur muscles apaisés. Sans forcer, en prenant son temps.
Et au lieu de musique de daube genre chant de baleines zen, consultation sur fond de quelque chose de cubain assez entraînant.

Je n'arrive pas à me remettre à bosser. J'ai pas le moral. J'ai désinstallé Candycrush une fois encore, mais cette fois-ci, pour la dernière fois. Ça m'énerve de perdre mon temps. Mais je ne sais pas ce que je veux. Il faut que je prépare Grégoire de Nysse. Fini deux Maigret en deux jours.

Reprise

Pas retrouvé mon pass Navigo ni mon badge ce matin avant de partir (confiés aux garçons avant de prendre l'avion pour ne pas les perdre en voyage…), oublié ma clé de bureau parce qu'elle est sur le même porte-clé que la clé de la voiture et que j'ai pris le bus…
Pas de doute, j'étais motivée pour retourner travailler.

Public relations

Anniversaire officiel en famille + les voisins + l'émigré américain de passage, dans le nord de Paris (La Plage, en face du parc de la Villette, le long du canal) afin d'être plus prêt de Roissy d'où O. partait pour Naples en fin de journée.

Et maintenant Pour quelques dollars de plus, afin de vérifier qu'il n'était pas possible de faire le tour de la banque (il faut descendre l'escalier: tout va bien, tout est conforme à ce que nous avons vu).

Grenade-Madrid-Paris

Remontée par l'autoroute. A peu près trois heures. C'est bizarre, j'ai l'impression de voir plus de maisons et de villages dans ce sens-là, alors que dans l'autre j'avais eu l'impression d'un grand désert.

Nous nous arrêtons deux fois et achetons successivement des gâteaux aux amandes et du miel (de Castille! de la Mancha!)

Il pleut, il y a du vent. Oliviers à perte de vue. Un troupeau de moutons, un troupeau de vaches. Terre rouge.

Essai de photographie des oliviers (cela ne rend pas grand chose avec mon iphone):



Les nuages se condensent, pluie en arrivant à Madrid (il a plu toute la semaine, paraît-il). Nous repassons manger quelques plats sans intérêt place santa Anna (la devanture nous avait plu en début de semaine, mais la cuisine est médiocre. Pas de regret). Aéroport. Contrôle de l'identité d'un jeune homme devant nous dans l'avion, petit trot pressé de deux hommes soucieux à notre descente d'avion qui visiblement ne trouvent pas qui ils cherchent (le jeune homme a disparu), quatre douaniers menaçants à notre sortie des salles d'embarquement. Il se passe quelque chose mais nous ne saurons pas quoi.

Grenade

Matin : jardin du Generalife, palais de Charles Quint (la famille Tendilla), Alcazaba; midi, taberna de Jam; nuit : Alhambra.
Omniprésence des sources et des fontaines.
Il fait très beau.

Le désert de Tabernas

Ce matin, j'étais décidée à partir seule à Tabernas, partant du principe que si H. finissait aujourd'hui, nous pourrions visiter l'Alhambra ensemble demain.
Mais un bon gag réserve des rebondissements, et pris d'un doute à cause d'une phrase non cohérente avec le contexte, H. passa un coup de fil à quelqu'un de l'équipe chargée des installations: le développement urgent à finir ce soir pour débuggage dans les deux jours et installation lundi a en réalité été ajourné sine die mais les différentes équipes n'ont pas été prévenues: bref, H. a gâché sa journée d'hier pour rien (à cela près que le travail fait est fait). Well, well, well.

Nous partons vers dix heures, il fait très beau, c'est à cent quarante kilomètres, en chemin j'explique où nous allons. Nous ouvrons le dépliant sur mon portable, commençons à lire… Les indications ne sont pas très claires, sauf qu'il faut un 4x4 et non un cabriolet surbaissé, des chaussures de marche et non des tongs… Adieu piste d'Indiana Jones.
Je passe sur deux erreurs de direction (la première nous permet de voir un coyote, la deuxième un panneau (à l'usage des ouvriers d'un chantier qu'on voit au loin, probablement) que je regrette de ne pas avoir photographié: "araignées, serpents, scorpions venimeux dans le sable. Ne pas quitter la piste" (en anglais ou en espagnol, je ne sais plus). Nous remontons en voiture, tentons une autre direction, vers Tabernas, rond-point, tournons à la première pancarte indiquant "Western Leone".

Tout ce qui est raconté ici est vrai, le prix exhorbitant, l'endroit désert. Ce qui manque, mais l'auteur de ces lignes ne l'a peut-être pas vécu, c'est la dimension humaine: quel drame se joue dans ce village, ou n'est-ce que dans nos têtes?
Western Leone est donc deux décors accolés, celui d'un village de l'ouest (bois brun) et celui d'un village mexicain (pierre blanche). Tout cela tourne lentement à la ruine, attaqué par la pluie, le soleil et le vent. Il est impossible de rentrer dans la plupart des décors, nous photographions les planches du cimetière, la silhouette de la colline pelée. Cinq à six chevaux attendent sous un porche, dont un sellé. Un chien minuscule aboie quand nous passons, une perruche dans une cage trop petite pousse des cris. Des gens vivent ici, une famille peut-être, sont-ils salariés, et employés par qui?

Une consommation est comprise dans le prix du billet, nous entrons dans le saloon, un très vieux pousse un grognement pour appeler une très vieille; nous faisons simple et commandons un café. Elle comprend que nous sommes français et appelle; le vieux quitte son fauteuil, quitte le saloon; un jeune homme arrive dans un pull bleu ciel, vingt-cinq ans, les cheveux blonds trop longs, la lèvre tremblante, Klaus Kinsky plus mince, plus fiévreux, plus frêle; un instant je me sens découragée, oh non, c'est déjà difficile de faire face aux malades mentaux dans sa propre langue comment allons-nous faire en espagnol, qu'est-ce que c'est que ce freak; il saisit un gros livre sur le cinéma souvent feuilleté, il parle français, avec une certaine assurance même si son tremblement le rend incompréhensible, il ouvre à une page, nous montre la maison de l'assassinat du début d'Il était une fois dans l'Ouest, c'est ce saloon, il nous montre la pente du toit, oui, c'est bien ce toit, les autres maisons ont dû être construites plus tard ou le cadrage les cacher. C'est irréel, nous sommes dans le film sans y être, rien ne correspond, il ne s'agit pas du tout de la sensation éprouvée lorsqu'on rencontre des personnes rencontrées auparavant dans un livre: car ces personnes ont une vie autonome, alors que là, il n'y a rien — et il y a autre chose, ces gens dont on ne comprend pas ce qu'ils font ici, vivent-ils vraiment ici, dans la poussière et le silence? Cela ressemble à une malédiction, les oubliés du temps. (Et maintenant que j'écris quelques jours plus tard, il me semble que ce que je conserve de ce voyage, c'est l'image de ce garçon tremblant, disgracié, intelligent.)

Nous reprenons la route pleins d'interrogations, décidons de poursuivre vers Tabernas et arrivons à "Mini Hollywood", beaucoup plus professionnel (ou Disney amateur!). Plus cher aussi: il y a un zoo. Aucun doute, c'est la banque de Pour quelques dollars de plus. Nous comparons nos souvenirs, les miens sont flous, nous visitons longtemps l'ensemble de la ville (c'est magique, naïf et magique) puis une partie du zoo. Là encore, ce récit est digne de foi (je l'avais vu mais pas vraiment lu, compris, avant le voyage).



Vers trois ou quatre heures nous errons dans Tabernas pour déjeuner. Nous trouvons un restaurant, je fais l'erreur de commander du poulpe grillé, pensant obtenir à peu près ce que j'avais mangé au Portugal, je vois arriver un calamar entier de vingt-cinq centimètres, tentacule et bec compris… C'est fort en goût, très salé, un peu écœurant. Je fais l'effort de tout manger, pour ne pas désobliger la cuisinière qui a interrompu son propre repas dans la salle commune pour nous servir. H. est mort de rire.

Au lieu de faire demi-tour, nous continuons vers Almeira.



Bord de mer, ciel bleu, décapotable. Glaces, coup de soleil, arrêt en catastrophe pour acheter de l'écran solaire. Retour, mer de serres à perte de vue, incroyable (tentative de photo avec un téléphone: ça ne rend pas grand chose).



Traversée de la Sierra Nevada, la nuit tombe, il commence à faire froid, le vent soûle.
Retour au parking, retour à la Taberna de Jam. C'est décidément un merveilleux restaurant, par la qualité des produits et la gentillesse des serveurs (propriétaires?)

Grenade

Chambre d'hôtel. Aujourd'hui H. a cinquante ans. Il m'a annoncé au petit déjeuner qu'il devrait travailler toute la matinée. Soit. Puis je l'ai vu répondre à un SMS qu'il enverrait une version débeuguée ce soir tard. Ah. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

Je pourrais aller visiter seule. Mais en réalité ça me va bien de rester ici. J'ai plein de trucs en retard, j'ai amené du grec, j'ai un oral à préparer. Ça fait juste un peu cher de la journée enfermés; à ce prix-là, autant rester chez soi. Je le saurai pour la prochaine fois (je regrette de n'avoir pas tout simplement pris une chambre à Corinthe ou Tarente en face de la mer.)

En fait tout cela ne me gêne pas vraiment. C'est ma vie depuis toujours, H. en train de programmer, perdu dans un autre monde. Ce qui manque, c'est quand il n'est pas comme ça. Et je savais que je prenais un risque en organisant cette semaine, que cela avait une chance sur deux de ne pas coller. J'avais réussi à éviter qu'il soit jetlagué. Je ne savais pas comment éviter qu'il passe son temps au téléphone (ça, ça va). Je n'avais pas prévu qu'il aurait une livraison (produit à déployer chez un client) de plantée.

Je me souviens avoir vu La Boum tardivement, après mes trente ans. (Pour donner un repère, ce film est sortie quand j'étais en troisième. C'est le film que tous mes copains et copines allaient voir, avaient vu.) Je me souviens m'être dit que ce film ne correspondait à aucun de mes souvenirs personnels, mes souvenirs d'ado et de post-ado n'avaient aucun lien avec ce film, à une exception près: la grand-mère en train d'expliquer comment elle rencontrait son mari dans les gares, toujours en se croisant, toujours sur des trajectoires différentes. Mes souvenirs de vingt ans ressemblent rarement à ce que retracent les films, c'est pour cela que j'aime tant The big bang theory. Les nerds (plus que les geeks, qui sont la version gentille, accessible à tous).


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Interludes parce que mon nerd est gourmand:
- une tentative à la Taberna de Jam (devant laquelle nous étions passé la veille: Plaza de los Campos, 1) vers quatre heures. Je ne sais pas si c'était réellement ouvert, mais ils nous ont très gentiment servis, s'adaptant à notre absence d'espagnol, nous proposant de goûter des plats devant notre vive curiosité, nous consacrant tout le temps nécessaire;
- le soir repas d'anniversaire dans un restaurant marocain plus connu, le restaurant Arrayanes, (Cuesta Marañas, 4: goûtez absolument la limonade menthe-citron).

Prado

Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie autant en vacances, c'est-à-dire sans aucune obligation. Nous nous levons tard, passons un temps infini au petit déjeuner (ah tiens, on peut se préparer du gaspacho. Au petit déjeuner, c'est quand même difficile), décidons d'aller au musée du Prado à partir d'une heure et demie (heure conseillée pour éviter l'affluence — et effectivement nous ne ferons pas la queue) et remontons dans la chambre, H. programmer, moi surfer sur FB et jouer à Candy Cruch (heureusement, tous les trois échecs le programme s'arrête et me fait attendre vingt minutes dans l'espoir que le démon du jeu va me pousser à acheter des minutes — en fait ça me rend service et me permet de me mettre à autre chose.) Je devrais (je pourrais) télécharger le manuel en français de la voiture, préparer la visite du Prado, trouver un itinéraire pour les journées à venir, écrire le document que je vais devoir remettre puisque je n'ai pas assisté au TG samedi. Je ne fais rien de tout cela. Rien d'utile, rien de nécessaire, rien d'efficace. Ah ça fait du bien!

Prado de l'autre côté de l'hôtel (comme c'est agréable ces larges avenues, cet espace. Les deux sens de circulation de l'avenue sont séparés par un très large terre-plein qui les transforment en deux sens uniques, et sans doute parce que nous sommes dimanche, l'une des artères est neutralisée, interdite aux voitures et rendue aux piétions. Cela donne une intense sensation de vacances, vacance. Il y a du vent, il fait gris et bleu, un peu froid.

Prado. Ce musée a une particularité surprenante et un peu dérangeante: il sent les pieds, le vestiaire (est-ce constant ou sommes-nous tombés un jour où la ventilation ne fonctionnait pas? surprise aussi par la température, moi qui suis tant habituée à ce qu'il fasse un peu froid, conservation des œuvres oblige).

Maintenant que j'ai fait ma Française de base en rouscaillant, disons-le: nous avons eu une chance extraordinaire: exposition Georges de La Tour, trente-et-une œuvres sur les quarante connues à ce jour, et c'est magnifique.

Pour le reste, nous nous concentrons sur les Goya (de toute façon, comme tous les grands musées, il faut une "fréquentation", pas une visite isolée: inutile de jouer les stakhanovistes). Trois étages de Goya, une production prolifique. Ce qui surprend, c'est la diversité des genres. Ce qui se dégage au total, c'est l'impression d'une intense liberté: il peignait ce qui lui plaisait comme il lui plaisait, scènes de campagne colorées, cauchemars sombres, diable oriental sur fond de paysage à la Turner, grands de la cour, allégorie du commerce… Je me demande si une biographie confirmerait cette impression. Le troisième étage est consacré à de cartons de tapisserie, j'aimerais bien voir celles-ci car je peine à les imaginer. Nous sommes si loin des tapisseries des châteaux français, éternellement mythologiques ou cynégétiques.

Choc du Greco (ce blanc, quel blanc. Littéralement illuminé de l'intérieur, un blanc phosphorescent), les Velasquez, la Madeleine de Ribera. Je me surprends à des réflexes à la Swann, découvre des ressemblances entre tel portrait et telle personne de notre connaissance. A la fin de la visite, je m'aperçois que je n'ai pas vu les Dürer et tandis qu'H. déclare forfait, je me perds, plan à la main, pour aller contempler l'autoportrait.

Dîner dans un restaurant cubain à deux pas. Caïpirinha et bananes frites.


Écrit entre deux et sept heures du matin. Le café (très bon), la cuisine cubaine? Indigestion. Une telle envie de tout goûter, un estomac trop petit pour toutes ces envies. (Et pourtant, je n'avais pris qu'un thé le midi (déjeuner à quatre heures dans le musée, après un petit déjeuner paléo à dix heures) en prévision du dîner. Se souvenir de ne pas prendre de dessert! (mais j'ai entendu "lecche", je me suis dis que c'était peut-être de la confiture de lait, et je n'ai pas résisté. Je blogue (ça ne se voit pas, je mets de l'ordre dans les profondeurs des soutes) et je joue à Candy Crush.)

Un oncle d'Amérique

J'ai testé un nouveau service de la poste (cela a progressé car ce service n'était pas disponible dans ma ville en janvier): imprimer son bordereau d'expédition, déposer son paquet dans sa propre boîte aux lettres et laisser le facteur le récupérer pour l'envoyer. Incroyable, mais ça a l'air de marcher!

— Qu'est-ce que tu as envoyé?
— Un cadeau pour N.
— Qu'est-ce que c'est?
— Un livre.
— Un livre? Ça c'est étonnant!
— Bon, j'ai mis quelques billets dedans, mais je lui ai demandé de ne pas trop en parler.
— Pourquoi?
— Parce que C. n'en a pas fait autant pour vous et je ne voudrais pas qu'elle soit gênée. Pour l'instant je suis la tante pleine de pognon.
— Ah mais oui! Et papa l'oncle d'Amérique!


C'est stupide, mais cette découverte m'enchante. J'avais toujours rêvé d'un oncle d'Amérique, mais je n'avais jamais imaginé que cela puisse être nous. Eh bien, si (enfin peut-être, ça va dépendre des mois à venir, mais rien que cela puisse être possible me ravit).

Panama Papers

J'ai l'impression que les Panama Papers font davantage rire les Français (source de plaisanteries, de dessins, reprenant cette remarque de Balzac que je ne me lasse pas de citer: «En France, tout est du domaine de la plaisanterie, elle y est la reine : on plaisante sur l’échafaud, à la Bérézina, aux barricades, et quelque Français plaisantera sans doute aux grandes assises du Jugement dernier.») qu'ils ne les scandalisent (ce qui n'est pas pour me déplaire, d'ailleurs. Je préfère cela aux bougonneries perpétuelles).

Peut-être n'est-ce que moi qui suis fataliste et désabusée depuis que j'ai appris qu'en 1932, la révélation de comptes cachés en Suisse a permis, non pas la condamnation des fraudeurs, mais la chute du gouvernement. (J'en ai déjà parlé, je pense, car cela m'a accablée: à quoi bon les déclarations de principe, les puissants ne sont mis en cause que par les révolutions (et c'est alors dans le sang. Or je ne souhaite pas de sang, et la révolution me fait peur. Comme dirait H., quoi qu'il arrive, nous serons du mauvais côté: pour la gauche (la vraie) nous serons riches, pour la droite, nous serons intellos.


PS: 11 avril. J'ajoute ces pastiches à la Panamanière. Voir aussi chez Elisabeth et Guillaume.

Rien (encore)

Un conseil d'administration rondement mené. C'était celui de l'arrêté des comptes, j'avais prévenu la commissaire aux comptes que nous avions un pinailleur susceptible de prendre longuement la parole — et puis rien, il avait un train ou un rendez-vous, tout a été plié en deux heures (ce qui respecte la loi expérimentale suivante: tout est à peu près prévisible mais rien ne se passe comme prévu).

J'apprends que l'assemblée générale du 28 juin sera précédée d'une assemblée le 21 juin (tant nous sommes sûrs de ne pas avoir le quorum requis): ç'aurait été gentil de me prévenir, malgré tout, détail, c'est moi qui suis en charge des relations avec la poste (fabrication des enveloppes T), le service courrier (mise sous pli) et l'huissier (réception des votes par correspondance). Et puis il faut trouver une salle (l'enfer est dans les détails). Bon bon bon. Moi qui pensais pour la première fois depuis quatre ans avoir maîtrisé les délais, j'ai désormais une semaine de retard.


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Agenda:
Dans les bonheurs du jour, j'ai commandé des livres (est-ce que ça compte?) (et des draps (au bout de quinze ou vingt ans les nôtres se déchirent spontanément et finissent en chiffon pour les rails d'aviron) et des cartouches, mais ça, ça ne compte pas).
Bon évidemment, j'en achète toujours un peu, mais maintenant (à partir d'il y a quelques jours) je sais que je vais pouvoir les ranger: H. fait réaménager l'ensemble des locaux de bureau que sa boîte vient d'acheter et il va récupérer… des étagères, une bibliothèque, qui part à la casse: Noël!! (Vous me direz que nous aurions pu acheter de nous-mêmes des étagères: oui mais non, car cela aurait été entériné officiellement l'idée que j'achète des livres, alors que je jure mes grands dieux que non, j'ai arrêté. Alors que là, ça tombe du ciel, ce n'est pas du tout pareil. (De ma difficulté à ne pas rire quand on me parle de l'homme rationnel et de la rationalité des choix)).

Moment suspendu

Le treize ou le quinze avril, je ne sais plus, se tient l'assemblée générale de Cerisy. Comme je ne pourrai pas y être, j'ai envoyé un mail au secrétaire avec qui j'avais sympathisé pour savoir si je pouvais lui donner ma procuration.

Réponse non, car il ne sera pas là non plus. Et il me suggère de l'établir… au nom de Ricardou.

Ça m'a fait un choc.


(C'est compliqué: inutile que j'explique à ceux qui comprennent, et inexplicable à ceux qui ne comprennent pas. Essayons tout de même: Ricardou, c'est l'homme qui écrit des points-seuil que j'ai étudiés après mon bac, pas un pote à qui je donne ma procuration!)

Robinson

Cette année les cours commencent plus tôt — huit heures au lieu de huit et demie — et c'est la demi-heure qui change tout: il est beaucoup plus rare de se retrouver à la brasserie du coin pour prendre une bière ou manger sur le pouce que les années précédentes. J'en suis toute déconfite, car c'est la première fois que cela me serait possible depuis longtemps, ayant eu les années précédentes des heures de grec ou de latin avant le cours principal.

Hier, peut-être du fait du changement d'heure qui permet qu'il fasse encore jour à sept heures, nous nous sommes retrouvés à quatre, un retraité, un proche de la retraite, moi, un trentenaire. La conversation roule sur les vacances, le plaisir et l'ennui de deux semaines de farniente au bord de la mer. D'autre part, nous évoquons les Panama Papers, le monde comme il va mal, je regrette de n'avoir nul lieu sur la planète où échapper à la folie et au dysfonctionnement ambiants. L'un d'entre nous rit:
— J'avais un ami, ils s'étaient mis à plusieurs, ils avaient acheté une île au large de Madagascar. C'était très bien, mais c'était loin de tout, il n'y avait rien, il avait réussi à installer un groupe électrogène, il fallait tout emmener en pirogue, pendant trois semaines tu vivais comme un Robinson.
— Tu dois t'ennuyer, sans rien avoir à faire.
— Si tu dois pêcher ta nourriture et tout faire cuire au feu de bois, ça occupe, tu sais.
— A condition qu'il y ait du bois sur l'île.
— Comme ça tu es heureux de rentrer, de retrouver le métro, les embouteillages…
— C'est une chose que je me suis toujours demandé: pourquoi les gens qui reviennent enchantés d'un lieu dans le monde n'y reste pas. J'avais un collègue qui ne rêvait que de Brésil. Il avait épousé une Brésilienne qui venait d'une région éloignée des métropoles, il adorait cet endroit et les gens. Pourquoi il n'y était pas resté? Quand je lui avais posé la question, il m'avait dit que c'était pour les enfants. Mais si cet endroit le rendait heureux, pourquoi ne pas vouloir que ses enfants soient heureux?
— Mais il n'y a pas que ça. L'homme est grégaire, sociable. Il ne peut pas vivre loin de tout.
— Mais il ne vivait pas loin de tout. Il y avait la famille de sa femme, il n'était pas seul.
Et le plus jeune de dire:
— Le problème, c'est l'emploi. Tu as besoin d'argent, pour l'école, l'éducation des enfants. Tu t'imagines vivre sans internet?
Je le regarde, il est très sérieux, il est en train d'évoquer une situation insupportable, inimaginable. Je me mets à rire:
— En fait, ça nous est arrivé. Tu es trop jeune, mais nous, nous sommes nés avant internet. Donc je peux témoigner et nous nous en souvenons: il est possible de vivre sans internet. C'est même la forme naturelle de la vie.




(Minute people: Filippot et sa suite sont entrés dans la brasserie pour dîner. Je ne l'ai pas vu (je tournai le dos à la porte et quoi qu'il en soit je ne l'aurais pas reconnu) mais c'est ce que m'a dit mon vis-à-vis. Etrange impression, une envie de se lever et partir, davantage peur d'être contaminée que si j'étais en présence de déchets radioactifs. Il y a des gens que je ne souhaite pas croiser.)

Week-end studieux

Mon genou me fournit le prétexte nécessaire à ne plus sortir de la maison du week-end. Je ne photographierai pas l'arrivée du printemps.

Blogage, devoir de grec (sacré Paul: je me demande si toute la théologie chrétienne n'est pas établie sur des erreurs de traduction. Style tout en balancements: je ne suis pas ceci mais je suis cela, ce n'est pas cela mais c'est ceci, etc) et Grégoire de Nysse. Normalement l'oral de patristique a lieu le 21 avril, mais ma tutrice a eu la gentillesse de me relancer (normalement c'était à moi de le faire et j'en avais abandonné l'idée) et je me suis engagée à lui envoyer quelque chose ce week-end avant de la rencontrer mardi.
Engagement que je suis en train de ne pas pouvoir tenir malgré des heures de lecture de Grégoire. Trop court. Tout cela est assez frustrant et mauvais pour l'estime de soi.

Tristan à l'ICP

En attendant le début du colloque, je m'installe au café et je surfe. Je découvre une vidéo de Guillaume Cingal qui traduit sur le vif Red Shuttleworth, un poète américain qui finira un jour par être connu en France (il est difficile à traduire car il écrit de façon extrêmement condensé. Il me pose souvent le problème de savoir s'il invente une expression ou s'il en utilise une très connue aux US, mais non écrite (pas toujours politiquement correcte) — inconnue en France).
En écoutant Guillaume, je remarque à ma courte honte (tant pis) qu'il fait attention à la forme du poème, tandis que toujours je me précipite vers le sens, sans m'arrêter à l'objet posé sur la page.

Neuf heures et quart est l'heure officielle du début de la journée d'étude sur "Crise(s) et critiques de la démocratie libérale, de l'entre-deux-guerre à la crise du XXIe siècle" à l'ICP. J'y vais pour écouter Tristan Storme, spécialiste de Carl Schmidt. J'ai beaucoup perdu de mes réflexes depuis l'époque où je lisais Taubes, Schmidt, Storme sur Schmidt, Pranchère sur Maistre, en 2011 ou 2012. Il est difficile (en fait impossible) de suivre tous ses amis dans leurs différents centres d'intérêt, entre les philosophes, les mélomanes, les littéraires, les amateurs d'expositions et d'architecture, les historiens, les psychanalystes… Entre théologie et aviron, j'ai un peu décroché.

J'en suis à attendre la fin de ces huit ans (j'en suis à cinq) comme une libération, la possibilité de faire ce que je souhaite sans entrave.
Je résume cela par: «Vivement que cela soit fini, que je puisse enfin travailler», voulant dire: lire un seul auteur, mais correctement, au lieu de les survoler tous bien trop vite (c'est une fausse excuse. Je pourrais commencer en juin). Parfois je me demande si c'était une bonne idée d'abandonner un domaine où je commençais à saisir deux ou trois notions (la littérature) pour m'aventurer dans un domaine où je ne connais rien (la théologie). Il faudrait que je travaille plus sérieusement, cette phrase est un mantra, un leitmotiv, un regret. (Sur la tombe d'O. on écrira "c'est pas très grave", sur la mienne "j'aurais dû travailler plus sérieusement".)

A midi je m'éclipse, toujours cette peur de m'imposer, d'embarrasser (ce qui fait qu'ensuite je me demanderai si je n'ai pas été impolie en partant trop vite. Le scrupule est un rongeur.)

Mojito bien tassé au café du Métro , ce qui fait que j'arriverai un peu partie au comité financier de l'après-midi. (Mon actuaire préféré nous présente le gérant de notre portefeuille qui doit être davantage habitué aux chiffres qu'aux gens: j'ai rarement vu de telles plaques rouges dans l'échancrure d'une chemise (de l'utilité de la cravate), il doit être terriblement timide.)

En passant devant la boutique St-James à Madeleine, j'achète une casquette rouge (pour le CNF. Jean-Pierre m'en promet une depuis longtemps mais je n'y crois plus).

Le monde comme il va (c'est ainsi qu'Allah est grand)

France Inter, 6h50, j'écoute la chronique qui résume l'actualité culturelle de la semaine:

- lundi, nomination d'Amanda Lear et Michel Leeb à la Comédie française pour une antenne décentralisée à Sartrouville pour se rapprocher des jeunes.
- mardi, je ne sais plus.
- mercredi, Woody Allen annonce qu'il veut faire touner Julie Gayet et Valérie Trierweiller dans un "Midi à Paris". Trierweiller a déjà dit oui, Julie Gayet réserve sa réponse.
- jeudi, le centre Pompidou va être installé à Singapour.

C'est à ce moment-là que je me suis dit que quelque chose ne collait pas. Ah oui, premier avril!
Le plus effrayant, c'est tout de même que tout le reste paraisse possible.
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