Volos

Pas travaillé ce matin car je devais lire un article que j'ai téléchargé sur Cairn : donc comme j'étais sur mon ordinateur, j'ai surfé. Damné wifi.

Un peu d'hésitation, que faire ? Finalement ce sera Volos (avec un bêta prononcé vé), porte d'accès au Pélion, région montagneuse dans laquelle se cacha Jason. Le guide bleu nous promet un circuit d'une beauté extraordinaire, deux cent trente kilomètres sans dépasser le trente à l'heure… Nous savons aussitôt que nous n'irons pas bien loin, il est midi passé quand nous atteignons Volos.

Nous cherchons la rue "du bazar". Même si trente ans après l'écriture du guide elle a disparu, son emplacement se reconnaît à une animation certaine. Comme toujours, tous les Grecs sont en train de prendre du café (un frappe) en terrasse à l'heure de l'apéro. Ils ont sorti les pulls et les doudounes, il fait froid (18°). J'achète des collants pour éviter d'acheter un pull (si, c'est logique: en couvrant les jambes j'arrête la sensation de froid).

Nous mangeons trop, encore, dans un restaurant choisi d'après sa clientèle (des groupes de Grecs en tous genre, jeunes et vieux. Est-ce qu'ils ne travaillent jamais?) et son nom : Ouzo therapy.
Je pense avoir compris ce qu'il faut faire ici : les plats sont conçus pour que tous y pioche, il faut en commander un ou deux qui intéressent tout le monde, puis en recommander au fur à mesure, et non commander comme en France, entrée, plat, dessert. Sinon on se retrouve avec des quantités bien trop importantes que l'on n'ose pas laisser, pour ne pas gaspiller, pour ne pas vexer, et parce que c'est bon. Et lorsqu'on nous avons réussi au bord de l'épuisement à achever les plats commandés, le restaurateur grec vous achève : à l'orientale, il vous apporte, en cadeau, gratuitement, un dessert… qu'il faut manger puisque c'est un cadeau (du moins nous ne pouvons imaginer qu'il en soit autrement).
Nous commandons un café, nous le choisissons grec, bien sûr, et nous voyons notre hôte, qui a acquiescé à notre bon goût, sortir chercher deux tasses au bar à côté.

Nous grimpons quelques kilomètres du Pélion. La végétation change selon le versant des collines, verdoyante ou râpée. Nous surplombons la mer. La route est très étroite et très raide, bordée de maisons de place en place (mais pourquoi habiter là? C'est joli mais pas pratique, en hiver ce doit être terriblement dangereux quand il gèle). Le Grec reste grec et se gare en double file absolument n'importe où, à l'entrée ou à la sortie des virages, il traverse de même, et il arrive qu'il double (ce qui est plus étrange car la conduite ici est nonchalante, ce n'est pas l'Italie pressée) dans des endroits impossibles.
Je crois qu'une petite voiture jaune qui montait a dû avoir la peur de sa vie quand à l'entrée d'un virage elle s'est trouvée nez à nez avec un car ukrainien qui descendait la montagne, debout sur le frein (H. le suivait, en seconde).

Nous rentrons. Arrêt à Larissa que nous aimons beaucoup, retour dans "notre" restaurant, The Alley. Mes magasins sont fermés. Après étude, il apparaît que les magasins privés ouvrent à peu près de 9 à 14 heures. Les lundi, mercredi et vendredi, ils rouvrent entre 18 et 21 heures (c'est ce qui donne des rues si animées). Les édifices publiques ne rouvrent pas. Quelques musées ouvrent jusqu'à 17 heures mais c'est plutôt rare. Cela ressemble à Venise, la culture exige de se lever tôt. Voilà qui rend les musées quasi inaccessibles à des gens comme nous, surtout s'il y a d'abord une ou deux heures de route.
Séance de cartes postales au restaurant, en buvant un Coca pour digérer (difficile de trouver des cartes, des timbres. A Volos, j'ai photographié la queue à la poste : il y a des chaises et des tickets pour les ordres de passage).

Le soir bagages en regardant d'un œil Le surfer d'argent. C'est insupportable de nullité, même sous-titré en grec.

Thessalonique

Deux heures de F Dosse sur la terrasse, enveloppée dans une couverture. Les vagues font tant de bruit que j'ai conservé une boule Quiès.
Certeau, une star en Amérique latine.

Thessalonique. Treize kilomètres d'allers-et-venues, nous disent nos téléphones. Nous nous garons (par hasard) non loin de l'église Saint Dimitri (Hagios Demetrios). Visite. Très beau sous-sol au plafond de briques (anciens thermes romains). Ici les cierges à acheter ne font pas trente centimètres mais un mètre trente. Devant le reliquaire de saint Dimitri se trouve un chaudron rempli d'huile (dit-on saint chrême en orthodoxie?). Des cotons tiges sont à disposition, pour se signer (s'oindre) supposè-je.

Nous descendons vers la mer. Agora (les Grecs avaient prévu une place et des bâtiments publics, au premier coup de pioche ils sont tombés sur des ruines. Ce doit être épouvantable de construire quoi que ce soit ici), hammam (trop tard pour le visiter). La ville présente une grande unité d'immeubles que je qualifie in petto "d'immeubles des années 70" (en réalité je n'en sais rien). Elle est vivante et gaie, le ciel est dégagé et même si ce n'est plus la confortable chaleur d'il y a une semaine, il fait doux. Les chiens grecs sont omniprésents version flaques, allongés n'importe où mais à l'ombre, bien décidés à ne pas bouger. (Le chien est à la Grèce ce que le chat est à Venise).
Coca-Cola semble très friendly ici, il y a une édition spéciale pour la ville.
Promenade le long de la mer (le mont Olympe en face est dans les nuages), vin blanc, tour blanche (pas le courage de monter), statue d'Alexandre, rue piétonne, monument aux Arméniens ou des Arméniens (pour remercier les Grecs? pure supposition), petites rues, très bon et très agréable minuscule restaurant crétois en face d'une église rue (odos) Manousogiannaki, librairie (Wilde, Nietzsche, Kafka, Kavafis — en grec, rien acheté), la rotonde (très bien, belle lumière sur les briques, belles proportions), musée d'art byzantin (quelques cartes postales, maigre butin), meringue avec fraises et crème infusée au basilic (excellent, restaurant (du musée) chaudement recommandé).

Il fait nuit, nous rentrons le long de la mer qui friselise (rien de commun avec les rouleaux de Platamonas). Nous sommes épuisés, je pousse à rentrer directement sans s'arrêter à nouveau pour dîner.

Autoroute, chambre. La télé passe Sully sous-titré en grec (le comble du snobisme). Nous nous installons devant avec un thé avec notre wrap et ne tardons pas à nous regarder avec incrédulité: tout le milieu du film a disparu. Nous voyons le début jusqu'au moment où Sully a sa femme au téléphone qui vient de comprendre que son mari a risqué sa vie, puis pub, puis retour au film au moment de l'audition générale et de la première simulation de vol. Tant de désinvolture avec l'œuvre de l'auteur me sidère.

Il paraît qu'une tempête se prépare en Méditerranée.

Epiphanies astronomiques

En regardant le soleil se lever, je me dis soudain: «ce n'est pas parce que la terre tourne autour de soleil que le jour se lève, c'est parce qu'elle tourne sur elle-même».
(Dans ma tête j'entends X. exaspérée: «Mais Alice, JE SAIS que la terre tourne sur elle-même».
Oui. Je sais (que tu sais). C'est juste que soudain je me suis dit qu'on utilisait souvent la mauvaise explication.
Mon excuse est que j'étais en train de penser à ce dialogue entre Wittgenstein et un élève:
W : Pourquoi croyons-nous que le soleil tourne autour de la terre ?
L'élève: parce que c'est ce que nous voyons.
W: Et que verrions-nous si la terre tournait autour du soleil?
)

En deux ou trois minutes le soleil sort de la mer et en autant de temps disparaît dans les nuages bas sur l'horizon — ce qui fait que devant la mer ensanglantée quelqu'un qui n'a pas assisté au phénomène ne peut pas savoir si le soleil est derrière la mer ou derrière les nuages.
Et devant la vitesse de cette apparition-disparition, deuxième réflexion bête: «c'est vraiment très rapide. Pour qu'il faille douze heures pour faire un demi-tour (de l’aube au crépuscule), il faut que les distances soient énormes».

(C'est tout pour les illuminations du jour.)

Equinoxe

Le vent est tombé assez vite mais la mer s'est creusée en vagues de deux mètres: c'est sans doute peu pour l'Atlantique mais pour la mer Egée s'est énorme, elle qui clapotait au pied de l'hôtel. Désormais les vagues se couronnent d'écume y compris en pleine mer.

Mon problème est le froid: j'ai préparé ma valise trop vite (en faisant trop de choses à la fois) et j'ai oublié de prendre un pull. Je n'ai que des robes sans manches et des sandales. J'enfile l'un sur l'autre deux tee-shirts sur une robe… Il y a une table dans la chambre mais pas de chaise, nous descendons travailler dans le hall de l'hôtel. Il n'y a personne, nous sommes en train de faire le contraire de tous les autres: rester quand il fait froid et partir quand il fait beau et que nous pourrions profiter de la mer.

Je passe deux heures à faire une fiche de lecture sur l'article de Lemieux lu en début de séjour. Me reviennent en mémoire les recommandations de Thibault Joubert en 2014: «faire de la théologie, c'est écrire». Or j'ai bien moins écrit depuis le début de ce cursus qu'avant.

Après-midi paresseuse. Nous allons à Platamonas à pied. Deux coups de fils professionnels: un rendez-vous plein d'espoir pour moi, une déception pour H.

Dion et le mont Olympe

F.Dosse deux heures. Fin de la première partie. Remarque de Dosse à propos de l'accident de voiture qui a tué la mère de Michel de Certeau en 1967: il est possible que cette mort, source d'une profonde culpabilité (le père conduisait trop vite car Michel avait mis la famille en retard), ait par ailleurs libéré la parole, la pensée, la plume de Michel de Certeau qui n'aurait peut-être pas écrit de la même façon du vivant de sa mère.
J'ai pensé à Proust.

Matinée en chambre un peu patraque, ce qui nous a amenés à choisir une excursion proche: le site archéologique de Dion, totalement inconnu de nous.
Les panneaux indiquent "parc" archéologique et c'est vraiment cela: plusieurs hectares de fouilles dans un endroit serein dont la douceur m'a rappelé Olympie. Il s'agit d'un lieu riche en sources au pied du mont Olympe qui a connu successivement un culte à Demeter puis Zeus puis une ville romaine et les débuts du christianisme: mille ans d'histoire (-600 à 400 après JC) sont exposés là (à vrai dire on ne sait pas toujours ce qu'on regarde) parmi les joncs sous le soleil à l'ombre des platanes.
Fin septembre, nous sommes quasi seuls. Les fondations des bâtiments et les voies romaines ont été dégagées, quelques colonnes et statues ont été redressées; le tout est intime, proche, émouvant parce qu'il est compréhensible: on voit les murs, les routes, les bains, il est possible de se représenter la vie ici, vie détruite comme souvent dans la région par des tremblements de terre — aubaine des archéologues puisque tout est conservé par strates.

Une grande mosaïque a été déplacée dans un bâtiment tout neuf derrière l'église, à côté du musée archéologique qui lui contient les statues et poteries trouvées là ainsi que le contenu de tombeaux de Katerini (c'est l'autoroute qui est à l'origine de ces découvertes relativement récentes). Je découvre un ancêtre de l'orgue fonctionnant grâce à la force hydraulique.
Les Grecs ne sont pas des gens intéressés: au lieu d'essayer de nous vendre quelques "souvenirs", ils ferment le gift shop l'après-midi… Ce n'est pas comme ça qu'ils vont devenir riches! (De même, hier, pas de boucliers en carton et de pilum en plastique à côté des Termopiles… bande d'orthodoxes, vous n'avez rien compris au capitalisme et au tourisme.)

Dion est à quelques kilomètres de Lichotoron, et sans même nous en apercevoir, nous nous engageons sur une route de montagne qui serpente vers le mont Olympe (en fait c'est un massif plutôt qu'un mont, ou plutôt une montagne à deux sommets). Nous montons assez vite à mille mètres et prenons un thé (thé de l'Olympe, une tisane qui ressemble à du tilleul) dans un café-refuge, le "Stavros". Toute la plaine est devant nous à vingt kilomètres à la ronde, avec la mer pour horizon.
Pas de carte postale (denrée rare) mais du miel.

Nous rentrons. Je ne sais pas pourquoi je suis si fatiguée le soir. Le vent, le soleil, l'iode?

Le vent se lève pendant le dîner. A l'heure actuelle il souffle suffisamment fort pour que le bruit des vagues ne s'en distingue plus. Demain la température devrait perdre dix degrés.

Les deux champs de bataille

F. Dosse deux heures. J'aime la lumière avant qu'apparaisse le soleil. Il n'y a pas d'oiseau. La même nageuse qu'hier apparaît aussi tôt et aussi longuement (je la reconnais à son bonnet de bain bleu marine).

Départ à 9h30 pour Pharsale (le petit déjeuner est servi à partir de 8h30). Nous quittons assez vite l'autoroute et nous nous retrouvons sur une petite route qui serpente au milieu des champs moissonnés. C'est une plaine haute, à peine vallonnée. Apparaissent des champs de plantes qui ressemblent à des pieds de pomme de terres (quarante centimètres, cinquante, peut-être). C'est du coton. Il y a des boules pelucheuses blanches le long des routes, dans les mailles des grillages des remorques vides tirées par les tracteurs. H. s'arrête pour que j'en ramasse une. Du coton! Comme dans Autant en emporte le vent!

Pharsale est dans la plaine, étendue au pied de collines hautes. J'ai dans l'oreille le leitmotiv de Claude Simon, le grand-père ou le père regardant l'enfant qui sèche sur sa version, et plus tard la recherche du champ de bataille — mais par qui, par RC ou par Simon? Je ne sais plus — la recherche les traces de la bataille, allant jusqu'à interroger les clients d’un café (Cela m'avait paru le comble de l'extravagance: interroger un autochtone à propos d'une bataille ayant eu lieu deux mille ans auparavant…)
— Et qu'est-ce qu'on va voir là-bas?
— A priori rien, à moins que ça n'ait changé depuis les années 70.

Nous arrivons vers onze heures et demie. Il fait déjà très chaud. Nous garons la voiture dès que possible et marchons. Nous sommes dimanche. Les terrasses sont pleines. Avant-hier à Larissa, hier à Katarini, aujourd'hui à Pharsale, la population de tous âges, élégamment vêtue, envahit les terrasses pour boire du café ou de la bière. C'est joyeux et bon enfant.
Sur la place se dresse une statue d'Achille. Elle date d'août 2013. Dimanche prochain aura lieu la sixième édition du semi-marathon de la ville. J'aimerais trouver une carte postale mais je ne me fais guère d'illusion.
Nous nous arrêtons nous aussi prendre un verre en terrasse puis nous rejoignons la voiture par un autre chemin: beaucoup de bâtiments abandonnés de cet abandon particulier des choses écrasées de soleil et des boutiques neuves et pimpantes. Ici, on est meccano ou serveur — ou peut-être cueilleur de coton.

Nous repartons. Les gens conduisent à la grecque, c'est-à-dire en se serrant le long du bas-côté pour vous laisser passer, en s'arrêtant n'importe où sans prévenir, en doublant sur les lignes blanches. Le stop est un céder le passage, les chiens sont suicidaires.
Direction Thermopiles. Nous grimpons, franchissons un col, changeons de plaine. Il y a des camions, des radars, la route est quasi déserte. La montagne est plus haute, nous franchissons un col, dans la plaine le paysage est plus vert, des arbres fruitiers et des oliviers apparaissent.
Nous voyons trop tard le monument à Léonidas, de l'autre côté de la route. Il est deux heures, l'heure de déjeuner. Tant pis, nous continuons jusqu’à la prochaine ville au bord de la mer.

Kamena Vourla. Place à l’ombre au bord de la plage, mer bleu, vent léger, carafe de vin blanc. Paysage de carte postale. Nous sommes merveilleusement bien. J’ai choisi le restaurant sur la chemise blanche d’un client. A ce même client je vais demander quel plat il a choisi car celui-ci me plaît.
Indigestion de friture de poissons variés. Ne plus jamais prendre « mégalé », petit suffira.
Chemise blanche viendra nous dire avant de quitter la gargotte qu’il nous a offert le vin. « Malicieux et fraternels » dit le guide bleu Michelin à propos des Grecs.

Pour (tenter de) digérer, nous longeons la rue qui suit la côte. Soleil, chaleur, et miracle, quelques cartes postales.
Plus tard, vers cinq heures, nous retournons à Thermopiles, descendons, explorons le lieu. La mer a beaucoup reculé en deux mille ans. Devant le monument en haut de la colline nous rencontrons un Québecois. Nous prenons un chemin plus loin, grimpons, trouvons un peu par hasard les ruines d’une fortification.
Malgré les explications je ne comprends pas bien ce qui s’est passé ici, je ne visualise pas les moments de troupe.

Nous rentrons par l’autoroute. Deux cents kilomètres vers Athènes, autant vers Platomonos.
Soleil ou indigestion, je suis épuisée.

L'impossible foi

Deux heures de théologie au lever du soleil, entre sept et neuf heures. Je finis l'article de Lemieux et je reprends Dosse.
Comment faire de la théologie, pourquoi faire de la théologie, je tourne ces questions comme un sujet possible de mémoire de licence. En 1966 Roustang se fait virer de Christus parce qu'il prévoit l'indifférence des générations futures.
Si l'on n'y prend garde et si l'on se refuse à voir l'évidence, le détachement à l'égard de l'Eglise, qui est largement commencé, ira en s'accentuant. Il ne revêtira pas alors, comme dans le passé, la forme d'une opposition ou celle d'un abandon, mais d'un désintérêt tranquille à l'égard, disent-ils, de cette montagne d'efforts qui accouche inlassablement d'une souris.

François Roustang, «Le troisième homme», Christus, n°52, octobre 1966, p.567, cité par F. Dosse, Michel de Certeau, le marcheur blessé, p.87
Je repense à H. en 2012, son effarement, son incompréhension devant mon cursus de théologie: «Mais enfin, ta religion, elle est morte!»
J'ai raconté cette anecdote plusieurs fois, choquant certains. Comme l'a souligné un élève, «bref, tu n'es pas soutenue à la maison». Ce qui est difficile à expliquer, c'est que dans un certain sens je préfère cela. Je préfère cela à ceux qui paraissent vivre dans un monde que je ne connais pas et qui m'effraie (de l'extérieur), un monde où tout le monde est chrétien, croyant, pratiquant, où la foi, les rituels, la connaissance des Ecritures vont de soi. Qu'est-ce que ce monde, où se trouve un monde pareil, s'agit-il d'un "vrai" monde, en prise avec la réalité, avec les Pokémons et Instagram?
Dans mon monde à moi croire ne va pas de soi, c'est plutôt une anomalie, pour ne pas dire un signe de bêtise, de léger attardement mental. Dans mon entourage, certains pensent que tout le mal vient des religions (comme si les hommes ne trouveraient pas autre chose pour se faire la guerre!) et Jacques, que j'aimais tant, semblait bien convaincu que tous les curés étaient pédophiles.
Je préfère vivre dans ce monde-là qui ne comprend pas comment il est possible de croire (titre d'un groupe Facebook: «Je n'ai pas d'ami imaginaire») parce qu'à vrai dire, je ne suis pas sûre de comprendre non plus.
Mais je crois, c'est ainsi.
Pourquoi? (non, pas de psychologie à deux balles, please).


Petit déjeuner, une heure de nage dans la mer, sieste, déjeuner, bataille avec l'informatique (le peu de photos que je prends est devenu inutilisable, je n'arrive pas à les transférer de mon téléphone), blogage, dîner à Katerini où nous sommes les seuls touristes. La place principale est joyeuse, tout le monde est dehors, les gens élégants, les enfants jouent pendant que les parents dînent, on est bien.

Objectif Météores

J'ai vu l'aube rouge sur la mer, je me suis recouchée.
J'ai lu une heure (théologie) dans le bruit des vagues sur la terrasse au soleil déjà presque haut. La musique a repris à huit heures du matin.
Petit déjeuner à base de feta et concombre. Deux fois j'ai appuyé sur l'appareil pour avoir de l'eau chaude dans ma tasse (car je n'aime pas les faux-cols). Deux fois c'était trop, j'en ai mis partout. La serveuse m'a gentiment montré comment arrêter (bouton stop sur la machine d'à côté) l'eau la deuxième fois. Je me suis souvenue la façon dont je m'étais fait engueulée à l'auberge de jeunesse de Berlin pour exactement la même raison.
Je n'aime pas les faux-cols.

Dix heures, direction les Météores, étape Larissa.
— Gare-toi là !
Docile, il s'exécute puis demande : — Pourquoi on s'arrête ?
— Ben je ne sais pas, c'est toi qui a programmé une étape Larissa sur Waze.
— Mais c'était une étape dans la définition du trajet, pas pour s'arrêter !

Nous sommes malgré tout descendus de voiture. Ville aux rues en travaux, ville vivante, amusante, aux rues ombragées. Nous avons acheté un short, du thé, des filtres à thé, des lunettes de soleil (Gucci !), un fil pour tenir les lunettes quand on fait du sport (avec flotteurs pour ne pas les perdre dans l'eau), du Canderel. Nous avons pris une Guinness en terrasse et mangé un risotto et une salade agrémentée d'une sauce purée de framboise/vinaigre. Le café s'appelle Bukowski et parmi les "strong drinks" classe l'eau gazeuse (mais propose aussi des "stronger drinks", et même des "strongest", heureusement).

Deux heures. Plein ouest. Il fait trente dans la voiture (la température ne descendra que dans la nuit, à vingt-sept, vingt-cinq). Route droite, paysage pelé. Quatre voies séparées par un terre-plein: voie de gauche à 90, voie de droite à 70, voie qui quitte la route à droite à 50. Oublions ces râleurs de Français. Les Grecs sont toujours les mêmes au volant, bienveillants et négligents, s'arrêtant n'importe où pour faire n'importe quoi — mais ne klaxonnant jamais quand vous en faites autant.

Puis la ville sous les rochers, à flanc de rocher, les rochers nus, abrupts, immenses, noirs-bruns, arrondis par la pluie. La route continue. Premier monastère, Sainte Barbara, tenu par des religieuses. Nous montons, nous visitons. Beaucoup de slaves, des Russes. Une nonne orthodoxe strictement voilée à l'entrée. Un panneau recommande (en grec, anglais et russe) d'être vêtu "modestement". Des peintures dans l'église, nouveau testament, peintures des martyres des saints. Nous déchiffrons les caractères grecs, reconnaissons quelques martyrs aux instruments de torture (les flèches, le gril, etc).
Le jardin en contrebas est très beau.
J'achète du miel, forcément, toujours du miel dans les monastères, et quelques cartes postales.

Nous escaladons la montagne (cyclamen sauvages rose pâle), redescendons, allons au monastère suivant, puis le suivant. Ils sont fermés depuis une heure, nous montons, descendons, une passerelle, une atmosphère de photos chinoises, de monastères bouddhistes… Les chiens dorment au soleil et se déplacent à peine quand la voiture arrive. Les animaux sont faméliques et confiants. Impression de silence et de solitude au milieu de la poignée d'égarés qui comme nous montent les marches en sachant la porte close.

Retour à Larissa, les rues sont animées, dans le parc un concert apparemment dédié à réclamer l'accueil des réfugiés. Des caricatures font froid dans le dos qui dénoncent la collusion de l'Eglise orthodoxe et de l'extrême-droite. Que se passe-t-il réellement ici?
Il est huit heures, il fait nuit. Les terrrasses sont pleines de gens qui boivent un verre, nous nous installons, un ouzo, une planche… En attendant les plats je colle un timbre sur les cartes postales, timbres que H. a trouvés dans une gargotte où il est descendu acheter de l'eau:
— Vu où je les ai achetés, tu ne devrais pas lécher ces timbres pour les coller.
Je ris: — T'inquiète; regarde, je bois un peu d'ouzo pour désinfecter…
Il est franchement dégoûté: — Mais non, je t'assure, la vieille a soufflé dessus avant de me les donner.
Je ris et continue.

Larissa est vraiment étonnante, est-ce toujours ainsi, ou seulement le vendredi? Tout le monde est dans la rue, avec les enfants de un ou deux ans si nécessaire.
Une pharmacie affiche "Sophie la girafe" sur son panneau lumineux: mais pourquoi? (et je songe à Nancy, février 2017).
Nous rentrons, autoroute à 120.
Je suis fatiguée, trop de soleil, trop de vent.

Platamonas

Aujourd'hui O. a vingt ans. La semaine dernière, sur le quai du RER, j'avais commencé à lui demander s'il voulait organiser quelque chose, inviter des copains au restau. Devant son manque d'enthousiasme, j'avais réfléchi trois secondes: «Ah mais non, c'est un mercredi, tu préfères être devant ton écran, c'est une soirée avec ta guilde!» Soulagement visible de O., j'avais compris sans qu'il ait eu à m'expliquer, à s'expliquer. «Tu sais, ça irait plus vite si tu me le disais, ce serait plus simple. Ce n'est pas comme si j'allais te faire la morale ou te reprocher quelque chose.» Il avait hésité puis s'était lancé: «C'est juste que… ça me paraît une telle perte de temps…»
Sous-entendu: fêter ses vingt ans. J'ai les enfants les plus pragmatiques du monde.

Vers treize heures, départ pour Orly. Nous prenons l'avions entre quatre et cinq heures. Arrivée après sept heures, une heure de décalage avec Paris. Pas de jolie voiture cette fois-ci, il n'y en a plus, mais une Skoda Octavia bleu roi.
Nous roulons dans la nuit noire sur des autoroutes sans défaut. Plusieurs péages, quelques pièces à chaque fois; cela ressemble à l'autoroute de l'Est (vers Reims) autrefois.

Platamonas, remparts sur la colline, descente raide, hôtel au ras des vagues, chambre itou (bruit pénétrant, impossible de dormir la fenêtre ouverte), restaurant très fréquenté. Nous dînons.

Je suis, nous sommes, en vacances.

Vacances

Dernier jour avant deux semaines de vacances.
J. me demande : — Alors, vous faites quoi ?
— Pour l'instant rien. Mais ce n'est pas grave, j'ai de quoi m'occuper à la maison.

(Cette année je n'ai pas organisé de vacances donc rien n'est prévu. C'est aussi une expérience: si je ne fais rien, que se passera-t-il, rien, ou quelque chose? Ma façon à moi de refuser absolument toute charge mentale depuis que les enfants sont grands (ils ont beaucoup soulagé cette charge pendant leur adolescence).)

Un comité financier dans l'après-midi, une réunion de caté le soir, cette fois-ci en présence des prêtres (toujours pas de dates. Ça va devenir compliqué avec les sorties prévues à l'aviron.) Le soir quand je rentre, H. a pris des billets d'avion pour Thessalonique. Il a choisi un hôtel le long de la plage à Platamonas. Il reste à le réserver, ainsi qu'une voiture, ce que nous faisons ensemble.
J'enverrai un sms à J. demain, pour la faire sourire.

Pour en finir avec cette mauvaise série

British Airways fête l'anniversaire de Freddie Mercury.

La holding du groupe est redevenue société mutualiste en juin dernier (après être passée SA en 2003 dans le but d'une introduction en bourse, projet qui a volé en éclats d'abord avec la crise des subprimes de 2008, puis avec une mauvaise notation en 2012).
Une offre de poste vient de passer en interne pour travailler dans ce domaine (le mutualisme). Ce matin j'ai peaufiné mon CV avec H. au téléphone et cet après-midi j'ai postulé en m'appliquant, c'est-à-dire en appliquant les conseils reçus en atelier de l'APEC en juillet dernier.

C'est mal parti

Réunion préparatoire de catéchisme pour cette année. C'est la deuxième réunion après celle de juillet et je n'en sors pas plus avancée: nous n'avons toujours aucune date de rencontres avec les enfants.

«Il y a des parents qui n'étaient pas contents, mais moi je dis, Jésus n'était pas pressé. Il faut que chacun s'exprime, et c'est vous qui devez dire les horaires qui vous conviennent.»
J'essaie de faire intervenir un principe de réalité: «Certes, mais une fois qu'on a pris en compte le calendrier scolaire (les dates de vacances) et le calendrier liturgique (les grandes fêtes, Pâques, l'Ascencion, la Pentecôte) et les différents rituels (mariage, baptême, première communion, profession de foi), le calendrier se déduit de lui-même.»
Mais elle reste sur son idée.

Deux réunions, trois heures, et je n'ai toujours pas de dates — sauf celle d'une autre réunion, avec les prêtres cette fois. J'espère qu'ils auront davantage de sens pratique.

Je repars déprimée: tandis qu'une maman catéchiste émettait l'idée qu'«il fallait se mettre à la hauteur des enfants», j'ai fait l'erreur de répondre que je ne voyais pas les choses comme ça, que j'essayais à l'inverse d'élever les enfants, que j'expliquais beaucoup, que les enfants s'ennuyaient à la messe parce qu'ils ne comprenaient pas, qu'il leur manquait beaucoup de vocabulaire et que par exemple ils n'apprenaient plus le passé simple.
Qu'avais-je osé dire ? Je me suis vu rétorquer quasi avec fureur qu'on pouvait très bien comprendre en étant sénégalais ou italien (What? Quel rapport?), que les enfants ne s'ennuyaient pas et que nous n'étions pas des instituteurs. (Je me suis abstenue de répondre que j'essayais de donner plus qu'instituteur: j'essaie de faire des liens, de donner des pistes pour décrypter ce monde incompréhensible, mais aussi d'apporter de la culture gé, parce qu'être chrétien, ce n'est pas vivre dans un monde à part, mais vivre au milieu du monde.)

J'ai abandonné. Dans quel monde vivent-elles, quel est ce monde où les enfants ne s'ennuient pas à la messe? Certes, je ne m'ennuyais pas à la messe, mais moi, j'écoutais, et ça ne fait pas si longtemps (trois ans?) que je ne m'ennuie plus durant la prière eucharistique: depuis que j'en ai compris l'origine et la transmission, depuis que je suis fascinée par son enracinement dans une longue tradition et que j'ai l'impression d'être absorbée, de me réabsorber, dans une longue lignée de croyants avant et après moi, depuis que j'ai l'impression d'être un maillon insignifiant et indispensable dans un grand tout.

Je suis rentrée à la maison entre déprime et colère. (Pas très chrétien tout ça.)

Assommée

Premier "atelier" ce soir. Cette année il s'agit d'atelier destiné à nous soutenir dans notre rédaction de mémoire de "baccalauréat canonique" (BC) qui est l'autre nom de la licence théologique (il me semble).

Il fallait venir avec son sujet, ses lectures de l'été, avoir plus ou moins articulé sa problématique. Je m'en suis rendu compte vendredi soir en mettant à jour Google agenda.
Catastrophe, je n'ai rien fichu cet été et certainement pas fait des "lectures d'été" puisque je ne savais pas qu'il fallait en faire (à vrai dire, l'aurais-je que cela n'aurait sans doute pas changé grand chose: je n'ai pas passé mon week-end à lire les Confessions comme j'aurais pu le faire.)

Je n'ai pas franchement d'idée de sujet. En juin j'avais évoqué le repos, mais je me rends compte que je ne pourrai jamais problématiser un tel sujet, il me faudrait prendre à bras-le-corps trop d'apories, faire face à trop de colères (prendre à mon compte, exposer, la colère de H., par exemple, qui cite souvent Pennac: «si Dieu existe, j'espère qu'Il a une excuse». Est-ce que cela a un sens de vouloir se faire la voix de ceux qui ne croient pas, ou plutôt, qui sont en colère?)
Bref, un travail bien trop important pour mon courage, courage face au travail (courage contraire de paresse) mais aussi courage face aux questions et aux réponses (courage contraire de lâcheté). Je n'ai pas ces courages.

Qu'est-ce que je vais faire? Dans le groupe, deux veulent étudier Laudato Si (l'un dans sa réception à Madagascar, l'autre dans ses conséquences pratiques dans une paroisse française), un les procédures de canonisation (y a-t-il trop de saints, des saints trop locaux? (il paraît répondre oui)), une étudiante se propose de traduire des inédits de Basile ou Grégoire (je ne sais plus) pour réfléchir à ce qu'il effectue quand il nomme Dieu (!!? Mazette!).
Nous nous rencontrerons tous les quinze jours et sommes censés le jeudi précédent mettre en ligne un résumé de nos avancées en problématique et lecture et bibliographie.

Que vais-je faire, comment vais-je m'en sortir?

Dimanche de rentrée

Belle sortie en quatre à Neuilly pour préparer la traversée de Paris. La Seine comme un lac. Une sortie comme cela me redonne espoir.
Sieste, vacherin, lessives (profiter des derniers week-ends de beau temps pour faire sécher les draps en lin dehors (pas des draps domestiqués du commerce, des draps septuagénaires épais et lourds, brodés à la main)).

J'apprends la mort de Jacques Theillaud . Comme ils n'ont aucune idée de la réalité, ceux qui vous affirment péremptoires: «ce que je n'aime pas sur Facebook, c'est le mot "ami". Comment peut-on être amis sur FB?» Eh bien, ce serait trop long de vous expliquer, surtout si vous partez avec cette conviction (à quoi bon tenter de vous convaincre?). Mais ce soir j'ai envie de pleurer.

Nous dînons très tôt. Je m'installe devant le Mission impossible disponible sur Netflix — donc gratuit (le 3, très mauvais) et je trie, classe et jette les deux cents mails de ma boîte de réception. Je mets à jour mon emploi du temps dans Google agenda: il n'y a que trois ou quatre TG (travaux en groupe) cette année, dont deux sur des week-ends où je me suis engagée dans des randonnées d'aviron.

Puis quatre épisodes de la saison 2 des Mistfits. Qu'est-ce qui rend cette série si attractive? La beauté des jeunes gens, la véracité des dialogues, la logique déjantée de la fiction?

Samedi enfui

Levée avec de grandes ambitions de travail, farnienté, couchée vers deux heures du matin (en sachant que je dois me lever pour m'entraîner à Neuilly demain matin) après avoir la saison 1 de The Mistfits et le début de la saison 2.
Cela me rappelle Pushing Daisies par le côté déjanté, sans doute aussi à cause de la contrainte intenable dans le temps de créer un personnage qui doit éviter tout contact physique.

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