Billets pour la catégorie 2006 :

Mes coïncidences égloguiennes

Varig

Mes parents sont des gens casaniers, sans grande fantaisie (euphémisme). Cependant, depuis dix ans, ils partent à l'autre bout du monde (enfin, surtout l'Afrique et les Amériques centrale et du Sud) deux semaines par an pour observer la faune et la flore (en d'autres termes, ils se perdent dans le désert ou la jungle). Cette année, pour la première fois, ils ne sont pas partis en voyage organisé, ils ont réservé leurs billets d'avion et pris contact avec un guide brésilien qu'ils connaissaient pour retourner dans les franges de la forêt amazonienne.

Je reçois jeudi soir ce message (sic) :
«merci pour la reponse, pourriez vous passer chez varig 38 boulevard des champs elysees pour leur demander unesolution pour notre retour. il faut leur donner notre reference de reservatio : code xxxxxxxxx . cela suffit pournous retrouver sur leur planning> Nous serons a l aeroport le samedi 29 a partir de 19 heures. ils peuvent nous fairepasser par ou ils veulent. on sait que la compagnie a ete rachetee donc ils sont tenus de trouver une solution> mais il faut y aller et insister nos talents en portugais ne nous le permettent pas et les avoir au telephone est impossible. ils sont ouverts de 9 a 17 heures sans interruption. faites nous savoir si vous avez pu faire quelque chose. nous avons 6 heures de decalage horaire. nous regarderons demain soir. nous sommes a 1/2heure de petit avion de toute civilisation et le clavier n est pas comme nous.....bises»


Dupin
Rémi a obtenu le prix Charles Dupin (c'est très proustien, je trouve) pour son livre Leçons de droit social. Chic!
(C'est digeste à petites doses : je conseille un chapitre par semaine. Très instructif sur le mécanisme des retraites, le financement de la Sécurité sociale ou l'Europe sociale. Le droit des contrats ou le droit du travail me passionnent moins).


Private joke
« Et je voulais parler aussi du prénom d'Alice. » Été p. 308
(C'est le genre de coïncidence qui me fait du bien)


Avec retard (hors Eglogues !)
Et pour finir, un peu de googlebombing (je cite un post de Chondre) : "Comme déjà indiqué par Kozlika, Samantdi et Matoo, un petit malin n'ayant rien à voir avec l'équipe dotclearienne a acheté le nom de domaine dotclear2(point)com. Lorsqu'un internaute tape dotclear2 sur google, il tombe (pour l'instant) sur le site du parasite. Seule solution (avant de récupérer le nom), faire un bombing et permettre de renvoyer toute personne tapant dotclear2 ou dotclear 2 sur le site officiel de dotclear."

Blonde attitude

Mes grands-parents paternels étaient polonais.

Le gène polonais étant apparemment aussi têtu que les Polonais, il réapparaît à la quatrième génération, et les réunions de famille offrent une impressionnante collection de petites blondes de un à huit ans, le plus souvent aux yeux bleus.

Le frère, impressionné : — Vous avez vu toutes ces petites blondes ?
La sœur, furieuse : — Je ne suis pas blonde, je suis châtain !
Le frère, définitif : — Toi, tu es blonde intérieur.

Chaises musicales

La dernière chambre que l'on visite à Nohant est la chambre qu'a habitée la petite-fille de George Sand, Aurore Lauth-Sand, morte en 1961.

Cette chambre ne ressemble plus à ce qu'elle était du vivant de sa dernière occupante. En effet, lors de travaux de restauration récents, on a découvert sous trois épaisseurs de papier peint le papier qui couvrait les murs du vivant de Gabrielle, la sœur puînée d'Aurore. Ce papier, fort beau, d'inspiration orientale, a été choisi pour couvrir désormais les murs de la chambre. Les meubles de Gabrielle retrouvés au grenier ont été réinstallés dans la chambre tandis que les meubles d'Aurore les remplaçaient au grenier.

La chambre est fort belle, répétons-le, mais je suis un peu choquée. Comme il a fallu peu de temps pour chasser des murs l'âme de la dernière occupante.

La comtoise

Une fois à la retraite, mon grand-père répara la comtoise du salon. Il était le seul à avoir droit de la remonter, le seul d'ailleurs à savoir où était la clé.
Quand mon grand-père est mort, il n'y a eu plus personne pour remonter la comtoise. Ma grand-mère était sourde, elle ne s'en rendait pas compte, cela ne lui manquait pas. Quant à moi, le silence du salon me frappait chaque fois au cœur.
Je n'ai jamais osé demander où était la clé pour remonter la pendule. La mort de mon grand-père fut le silence des horloges.
Quand ma grand-mère est morte, mon oncle, de par son droit d'aînesse, emporta la comtoise. Avec la petite somme d'argent tirée de l'héritage que mon père me donna, j'ai acheté une comtoise.
Je ne supporte pas qu'elle s'arrête.

Copieuse

Ce matin, en commençant le numéro de L'Arc1 consacré à Herman Melville, je sélectionnais déjà mentalement les passages à recopier ici.
Puis je me dis que c'était tout de même un peu exagéré, de tant recopier, c'était un peu trop facile, de remplir un blog avec des extraits.
Puis je me rappelai que c'était pour moi l'intérêt principal d'internet : y mettre en ligne tout ce qui m'intéressait, pour l'avoir partout sous la main, et indexé, en plus (évidemment, cela n'aurait nul besoin d'être public, mais ne compliquons pas).
Puis je me dis que j'avais toujours copié, et que je ne voyais pas pourquoi, sous prétexte qu'il s'agissait d'un blog, je devrais arrêter.
Et je m'aperçus que c'était vrai : je recopie des livres depuis très longtemps.

Lorsque j'avais sept ans ou huit ans, nous passions les deux mois de grandes vacances chez nos grands-parents, paternel et maternel, alternativement. Il fallait nous occuper, et j'avais déniché la machine à écrire qui avait servi aux études de BEP sténo-dactylo de ma tante dans les années 60. C'était une Underwood monumentale, sans doute des années 30 ou 402 sur laquelle je me mis à taper. Ma tante, perfectionniste, me dégotta une méthode et je me mis à apprendre à taper à la machine (dfg jkl, et variations, des pages entières, je m'en souviens encore). J'adorais le bruit de cette machine, et son odeur. J'écrivais de petits contes et mon grand-père réussit à me vexer et à me flatter d'un même mouvement en m'accusant de les copier.
Non, pas encore.

Quand j'eus neuf ans, mon grand-père nous offrit à Noël une petite machine portable Olivetti. Je ne réussis jamais à inventer le moindre texte sur cette machine : c'était l'Underwood ou rien. Mais quelques années plus tard (onze, douze ans (je date exactement mes souvenirs car je sais où ils se sont déroulés)), j'empruntais un livre à une amie, La cachette au fond des bois, d'Olivier Séchan (je m'en souviens bien, car je me demande encore s'il s'agit du frère de Renaud). Ce livre me plaisait, il était introuvable, je n'avais qu'une solution : le recopier.
Je commençai donc à recopier ce livre de bibliothèque rose à la machine à écrire (je ne comprends pas bien pourquoi je lisais des bibliothèques roses à onze ans, mais bon. Je lis bien encore des bibliothèques vertes…). J'ai dû en taper la moité, je pense. Il m'a fallu dix ans pour éclaircir ce mystère : pourquoi les fins de lignes dans le livre étaient-elles alignées tandis que celles que je tapais à la machine, même si je ramenais le chariot au moment adéquat, ne l'étaient jamais?

Il faut croire que l'expérience ne m'avait pas convaincue car l'autre livre que j'ai recopié, je l'ai recopié à la main : La Bague d'argent, lui aussi épuisé. Celui-là avait été emprunté à une voisine de ma grand-mère paternelle. (Il y avait très peu de livres chez mes grands-parents, on empruntait pour moi aux voisines les livres de leurs garçons de vingt-cinq ans : j'ai lu un peu plus de livres de scouts des années 50 qu'il n'est habituel pour une petite fille). Je me souviens de peu de choses, une amitié, le maghreb colonial, le désert, une fin dont le coup de théâtre était prévisible dès la page 50 quand on était une habituée du Bossu et du Capitaine Fracasse… Il y avait dans les premières pages de ce livre le dilemme de la torture : résister à la torture, certes, mais avait-on le droit de ne pas parler lorsque c'était un ami qui était torturé ?
J'ai vérifié ce soir, ce livre est disponible chez quelques libraires.
Je l'ai recopié dans un carnet à petits carreaux, sans sauter de ligne (je suis en train de me dire que je devais quand même beaucoup m'ennuyer).

J'ai peu à peu abandonné ces solutions extrêmes pour me mettre à la copie extensive des extraits que j'aimais dans les livres que je lisais. J'ai des pages entières de Kundera, Hemingway, Thomas Mann ou Karen Blixen, copiées minusculement dans un carnet à tranche violette... Je m'en sers encore, je l'ouvre, j'ai l'impression de retrouver de vieux amis.

Maintenant j'ai à disposition un scanner de compétition. Ce n'est certes pas le même charme, mais ce n'est pas aussi automatisé qu'on pourrait l'imaginer. La reconnaissance de caractères nécessite une relecture et des corrections minutieuses : l'important dans la copie, c'est le temps et l'attention incorporés.
Ce qui est magique, c'est de pouvoir retrouver un mot parmi des centaines de pages. Cela n'en finit pas de me ravir.


Notes
1 : J'ai appris ce soir en passant chez mon libraire que les éditions Inculte rééditaient certains numéros de L'Arc.

2 : Je l'ai demandée à ma grand-mère pour mes trente ans. Elle est sous mon bureau. J'attends de trouver une solution pour la faire réparer.

Les 90 ans de ma grand-mère

J'ai désormais deux bagues anciennes :
- l'une est la bague que mon grand-père paternel offrit à ma grand-mère pour leurs 50 ans de mariage. Ma grand-mère avait laissé cette bague à ma mère en lui demandant de me la remettre après sa mort.
- l'autre est la bague de fiançailles de ma grand-mère maternelle ; elle me l'a donnée hier.

Lorsque je tends les mains, je vois deux destins; l'émotion m'étrangle.

Mort dans un accident de voiture

Jean d'Orgeix est mort mardi dans un accident de voiture. Pourquoi cela me paraît-il particulièrement stupide de mourir dans un accident de voiture à 85 ans? Comme s'il y avait des morts plus intelligentes que d'autres…

Je suis triste.

Je vais faire un tour sur le site d'allège-idéal, l'association qu'il avait fondée. Je lis quelques messages sur le forum, une discussion sur la décontraction de la mâchoire. Remonte à ma mémoire une phrase de Jean-Louis, mon moniteur d'équitation : «Valérie, tu connais la différence entre du steack hâché et de la viande hâchée ? Eh bien, tu es en train de faire de la viande hâchée» (décryptage : si heureuse d'avoir compris comment décontracter une mâchoire que j'en faisais trop, évidemment. (De temps en temps je prononce cette phrase mentalement : «C'est de la viande hâchée!» Qui comprendrait?))

Des petites phrases : « Toujours aussi inefficace, Valérie! », des notions comprises tellement plus tard (c'est avec le rock que j'ai compris l'importance de la tension du bras, de l'équilibre et de la vitesse, l'importance d'une main fiable sur laquelle on puisse s'appuyer et la grande exactitude du terme de "cavalier" pour un danseur), des souvenirs idiots, un jeu de tarots usé en un été, le curage des écuries en pantalon blanc, un figuier, des haricots verts moisis, des querelles d'amoureux (protestations au matin de l'amant éconduit: «pas ici tu fais mal, pas ici tu chatouilles, pas ici t'as pas le droit», éclats de rire et rougeur de la dulcinée…), etc, etc.

Obsèques à Auxerre le 11 juillet à 15 heures. Je réfléchis.
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