Billets pour la catégorie Etats-Unis 2012 :

De Baltimore à Philadelphie

Première réveillée, je tape sur mon blog le plus longtemps possible. Comme tout le monde se plaint d'être fatigués, je laisse dormir. De toute façon, de moins en moins de choses sont prévues pour la fin du voyage, deux visites à Poe à Baltimore et Philadelphie, et finalement une rencontre avec un vieil "ami" Facebook, de l'époque où Gunther intervenait beaucoup, je pense (aujourd'hui, je n'accepte plus beaucoup d'amis totalement inconnus). Il restera un Australien et Red Shuttleworth à rencontrer.

Hier soir, nous avons donc dépassés Baltimore d'une dizaine de miles. J'insiste pour faire demi-tour et aller sur la tombe de Poe.
La highway est mauvaise, les voitures en mauvais état, tout est miteux et pauvre. Les maisons sont basses, d'un seul étage, mitoyennes, à l'anglaise ou comme dans les corons. Pas de végétation. Nous passons dans un quartier grec (panneau indicateur à l'appui), approchons de la ville.

«This year thousands of men will die from stubbornness.» J'aime bien cette pub sur le bord de la route rencontrée pour la première fois en quittant les chutes du Niagara (c'est en fait le nom de la ville, Niagara Falls).

Parking. Galerie marchande. La première enseigne que nous voyons est un Cheesecake factory:
— Regarde, comme dans Big Bang Theory!
— Quoi? De quoi tu parles?
— Mais si, tu sais bien, c'est l'endroit où travaille Penny.

Et comme il est onze heures et demie, nous déjeunons dans un Cheesecake factory sur le port. En face de nous se trouvent des pédalos, dont de merveilleux pédalos en forme de dragons. Nous déjeunons (très bien) en décidant qui feraient du dragon (quatre places) et qui pédaleraient (deux des quatres places).





Hélas, tous nos plans minutieusement élaborés tomberont à l'eau (ou plutôt pas) car la passerelle d'accès nous sera fermée au nez: le bateau à moteur (celui qui justement aurait dû nous récupérer si nous tombions à l'eau) est en panne. Déception.

Dans notre dos, l'immeuble de The Examiner: — Ah tiens, c'est le journal de la fin du Diable s'habille en Prada.

Nous partons pour la tombe de Poe, guidé par l'iPhone.
— Le cimetière devrait être ici.
Je suis arrêtée à un feu rouge. Hôpital en diagonal à gauche, hauts immeubles massifs (nous sommes en plein centre ville), briques rouges à droite, briques rouges à gauche.
— Mais si regarde, c'est une église, le cimetière est autour!

C'est minuscule, en plein cœur de la ville, exactement l'inverse du cimetière découvert hier soir dans mes phares. Cette situation a elle seule valait le détour. La tombe se situe tout de suite à l'entrée, sorte de monument plutôt vilain. Poe la partage avec sa femme Virginia et sa tante qui l'avait accueilli quand il s'était fait renvoyé de West Point. Mais en avançant dans le minuscule cimetière envahi de lierre (très joli contre la brique rouge), nous découvrons tout au fond la première tombe de Poe, à côté de celle de son grand-père. Celle de l'entrée a sans doute été érigée quand Poe est devenu connu.

Etape suivante, la maison de Poe, ou plutôt celle de sa tante. Maintenant je veux la voir, je veux voir sa situation même si selon internet elle sera fermée (mais après tout, nous ne sommes pas "à l'abri d'un coup de chance"). Ce qui m'intrigue (ou plutôt ce qui me laisse présager de ce que nous allons voir) ce sont les dernières lignes du site donnant des indications de lieu: «Note: Use caution when parking in an urban environment. Common sense dictates that you lock your car and keep any valuables out of sight» (Soyez prudents quand vous vous garez en environnement urbain. Le bon sens recommande de fermer sa voiture et de ne pas laisser d'objets de valeur en vue): c'est évidemment toujours vrai, mais habituellement on ne l'écrit pas.

Effectivement, en s'éloignant de la tombe, nous quittons très vite les hauts buildings administratifs. Maisons basses mitoyennes comme elles sont de règle ici, quartier noir, pauvreté (mais pas de tags ou de vitres cassées, ce n'est ni sale ni délabré; c'est pelé sous la chaleur, personne ou presque dans la rue, pas de végétation sauf de l'herbe trop haute dans les arrières-cours, cela donne un sentiment de solitude, d'éloignement, comme si l'on avait glissé dans une autre réalité. A quoi tient une impression d'opulence? A quelques coup de pinceau, des rideaux aux fenêtres, un air pimpant dont je n'arrive pas à déterminer la cause.)

La maison est à un angle de rues, face à un terrain vague. C'était donc la maison de la tante de Poe, minuscule si l'on compte qu'au moins quatre personnes y vivaient (la tante, sa fille et sa mère, Poe). Personne dans les rues, des voisins bruyants se disputent dans une maison mitoyenne, porte ouverte (il fait très chaud). Briques rouges.
Fermée.

Nous partons pour Philadelphie.
Pour une fois nous arrivons tôt, nous prenons un motel à quatre heures de l'après-midi à Essington, près de l'aéroport. (Deux jours: nous n'aurons pas à faire et défaire les valises demain matin, cela repose). A. et O. préfèrent rester ici, nous partons faire un tour à Philadelphie avec Déborah.

Surprise, Love de Robert Indiana au détour d'un buisson, sur une place.
Nous errons, achetons une carte mémoire pour appareil photo dans un magasin indien dont un mur entier est tapissé de boîtes de bâtons d'encens et un autre de bouteilles d'essence de parfum (la mémoire de l'odeur me prend à la gorge); dans une vitrine des poudres de perlimpimpin pour bander plus longtemps (une corne de rhinocéros sur l'un des paquets qui ressemble à des paquets de tabac à priser).

Voiture. Avant de rentrer, j'émets le vœu de voir le boathouse row signalé par le guide vert (et soudain je comprends que "row" veut également dire "rang" ou "en file", tandis qu'à Mystic Port l'homme des barques avait utilisé "crew" («Oh, you crew»), c'est-à-dire "équipe": very appropriate). Le plan d'eau est magnifique, paisible, serein, des doubles glissent sur l'eau, la route le suit et semble quitter la ville très ville (je veux dire que nous ne sommes plus en milieu urbain, mais que d'un point de vue administratif, ce doit être encore Philadelphie).
Il est temps de faire demi-tour et de rentrer. Mais c'est moi qui guide et H. qui conduit, et cela sera notre perte: je ne suis jamais très inquiète, partant du principe qu'on finira bien par rentrer («We are lost, we are French!» ont appris à crier les enfants en chœur quand je conduis) tandis que H. aime la précision et rentrer directement en suivant les instructions de l'iPhone.
Les gens conduisent vite, plus vite qu'on ne l'a jamais constaté en ville; je n'ai qu'une crainte, c'est de prendre une route qui nous fasse traverser le Delaware sur le Whitman Bridge. Je ne comprends pas ce qu'indique l'iPhone, je donne une indication un quart de seconde trop tard, nous nous retrouvons à rouler vers le nord, de l'autre côté du plan d'eau. C'est très beau, mais étroit, eau d'un côté, roche de l'autre, impossible de faire demi-tour.

Demi-tour malgré tout au niveau du zoo. Errance, visiblement les routes que nous voulons atteindre sont en tunnel dont nous ne trouvons pas les entrées. Nous finissons par croiser un panneau indiquant l'aéroport (ce n'est pas si facile, il n'y a qu'une seule route, puisqu'il faut réussir à monter sur un pont, un autre pont que le Whitman (d'où ma crainte de me tromper). Tant qu'on ne monte pas sur ce pont, l'aéroport est hors de portée). Nous rentrons, il fait nuit.

Il y a un Denny's à côté du motel. Nous nous réjouissions de pouvoir tester les repas après les petits déjeuners.
Grave erreur (ne jamais vendre la peau de l'ours): trois quart d'heure d'attente (ce fut si long que j'étais résolue à aller voir en cuisine et à m'en aller si je découvrais qu'aucun plat n'était en préparation contrairement aux promesses répétées de la serveuse. J'étais en train d'y aller quand les plats sont arrivés) et une nourriture détestable (pour ma part un goût atroce d'huile trop utilisée).
Nous partons dormir, laissant H. faire la peau de l'assistant gérant.

Washington - la bibliothèque et le Congrès

Tout est dans le titre.

Nous sommes à l'hôtel près du terminus de la ligne orange, à New Carrolton. Nous mettons quelques minutes à déterminer s'il nous faut des billets ou un forfait journée, pour finalement opter pour des billets qui ne sont pas des billets, mais plutôt des sortes de Monéo que l'on charge du montant que l'on souhaite, et qui se décharge à chaque passage dans les portillons.
En effet, il n'y a pas de prix fixe de billet, il varie en fonction des jours de la semaine et des heures creuses ou de pointe. (Une autre façon de gérer les heures de pointe est à l'œuvre sur certaines highway: la file la plus à gauche est réservée aux voitures contenant deux personnes ou plus. Il s'agit de favoriser le covoiturage.)

Bibliothèque du Congrès. En arrivant je suis amusée par les sacs transparents longs comme des sacs à pain destinés aux parapluies mouillés.





L'intérieur est splendide, nous repérons côte à côte dans des cartouches mitoyens Poe et Whitman, ce qui nous fait deux sur deux, les enfants sont ravis (il faut encourager les troupes). Nous déambulons. Nous sommes très fiers de nous être entendus répondre qu'en tant que Français, nous n'avions pas besoin de participer à un tour (visite guidée), qu'il nous suffisait de nous promener, notre culture générale suffirait (n'empêche que je n'ai reconnu Estienne que parce que Dolet était à ses côtés) et que certains noms (Petit, il me semble, par exemple: qui est Petit?) ne me disent rien.

En exposition, LA une Bible de Gutemberg. 1455. Je n'en reviens pas. Elle se compose de trois tomes, exposés tour à tour (tous les six mois) pour ne pas exposer les mêmes pages à la lumière trop longtemps. Température contrôlée, lumière basse fréquence, photos strictement interdites, lutrin absorbant également le poids du livre pour ne pas abîmer la reliure. Vendue en 1930 par l'Autriche.
— Mais comment peut-on vendre ça? Tu crois que c'est la crise des années 30 qui les y a obligés?
— Je ne sais pas, mais tant mieux, ça lui a permis d'éviter la guerre et les bombardements.

Nous voyons la salle de lecture de la galerie surplombante, entièrement vitrée pour ne pas déranger les chercheurs (la salle est pratiquement vide).

Nous voyons deux expositions, une sur l'exploration des Amériques et ses conséquences avec des cartes magnifiques.
Je reste interloquée devant trois globes successifs, le premier aux environs de 1507, le suivant vingt ans plus tard: sur le premier l'Amérique est une longue bande de terre, sur le deuxième, la forme générale du Nord et du Sud est donnée, leur rattachement par un isthme, le décalage selon la longitude (l'Amérique du Sud plus proche de l'Europe ou de l'Afrique), la baie du Saint Laurent bien dessinée. Travail extraordinaire en si peu de temps avec les moyens de l'époque.%%% — En vingt ans les Espagnols ont cartographié le monde.

L'autre exposition concerne les livres qui ont donné forme à l'Amérique ou qui ont formé l'image de l'Amérique aux yeux du monde extérieur. Jusqu'au aux années 1920 je connais pratiquement tout et j'en ai lu un tiers ou la moitié, ensuite cela devient plus difficile. Je constate avec amusement que certains me sont connus grâce au blog de tatouages que j'aime bien.

La dernière salle expose les livres vendus par Jefferson à la bibliothèque après sa destruction par les Anglais. Un tiers sont d'origine, un tiers sont des dons de la BNF, un tiers provient de divers achats et donations (la bibliothèque a de nouveau brûlé dans les années 1850).

Pas d'accès à la salle de lecture, mais on peut la contempler d'en haut, à partir d'un balcon, sans faire de bruit. Je n'arrive pas à reconnaître le décor de Quand l'esprit vient aux femmes. Je lis le nom des bustes tout en haut sous la coupole mais je les ai oubliés (Moïse, il y avait sans doute Moïse, ce serait trouvable sur internet).

Un tunnel relie la bibliothèque au Congrès. Pas le temps de finir. Je mets cela en ligne en attendant, parce que je finis par douter de pouvoir rattrapper mon retard. Il faudrait d'autres vacances pour tenir mon blog.
Je reprends le 7 avril 2013. Les anecdotes vont être moins précises, tant pis.


Je me souviens qu'il fallait jeter tout liquide contenu dans les sacs à dos entre la bibliothèque et le Congrès. Finalement, il n'y aura qu e dans les monuments officiels de Washington que nous aurons droit à des mesures de sécurité telles qu'on les connaît à Paris.
Nous déjeunons au sous-sol dans un self qui ressemble beaucoup à celui du Met. En catastrophe au milieu du repas nous allons acheter un tee-shirt souveuniir à O. qui a aspergé son tee-shirt blanc de sauce bolognaise. Comme toujours nous avons froid, la clim est insupportable.

Tout est gratuit, il suffit de s'inscrire, de prendre un ticket, d'attendre le guide qui se chargera de notre groupe. C'est très bien organisé, à la fois efficace et bon enfant, sans nervosité.
Nous attendons dans un vaste hall, je regarde les statues, hommes politiques, Américains célèbres, Indiens. Je contemple avec plaisir la statue d'Anne Keller (j'ai songé à Matoo (moi je connais le livre depuis mes années de collège — pas le film (plus tard notre guide nous dira que cette statue constituait deux premières: la première statue d'enfant au Congrès, et la première statue d'handicapée)) et celle de Sacagawea dont j'avais entendue parler quelques jours auparavant par Ruth: c'est l'Indienne qui accompagna l'expédition de Lewis et Clark; Ruth avait émis l'idée que nous allions voir la statue à eux dédiée, mais le projet n'avait pas abouti.





La visite commence par un film qui raconte l'histoire du Capitole, la décision de le construire, les incendies qui l'on détruit, la construction de la coupole ininterrompue par Lincoln pendant les années de la guerre de Sécession. Comme le résumera O. en sortant (ce n'est pas si facile pour lui, il n'a qu'un an d'anglais derrière lui): «Si je comprends bien, ils employaient des esclaves pour construire le Capitole pendant qu'ils faisaient la guerre contre l'esclavage».
Oui, il a bien compris.

Nous montons dans les étages, passons près d'une étoile blanche dans le sol qui porte bonheur si l'on met le pied dessus.
Nous visitons la salle aux statues dans laquelle je repère Webster. Six mois plus tard je me souviens surtout de deux choses: notre guide ne pouvait concevoir la vie sans la climatisation et bénissait chaque jour le sénateur ou le représentant (j'ai oublié son nom) qui avait décidé de climatiser le Congrès («Vous imaginez! Travailler ici sans clim!» Et l'on sentait que toute son admiration allait à ces vaillants pionniers, ou encore «Vous pouvez visiter la coupole et monter dans la galerie (tout là-haut sous le plafond), il suffit de s'inscrire quelques semaines à l'avance, mais attention, il n'y a pas d'ascenseur ET PAS DE CLIM». Et l'on sentait qu'il en transpirait rien que d'y penser); et deuxièmement, il vouait une admiration sans borne aux films patriotiques de Clint Easwood.

Il nous indique qu'il faut écrire à son député pour visiter la salle des représentants. Nous sommes désappointés, mais H. décide de ne pas se laisser décourager et aborde le bureau des visites: si les Américains doivent écrire à leur représentant, que doivent faire les étrangers?
Réponse: rien, ils peuvent entrer immédiatement (!!!)

Pour entrer dans la salle des représentants, il faut de se débarasser de tous ses objets, téléphone, appareil photo, mais aussi portefeuille, papier d'identité, sac à mains, tout ce dont on ne se sépare pas volontiers aux mains d'inconnus. Les objets sont recueillis dans des sortes de grandes boîtes à chaussures en échange de ticket de vestiaire (cela m'a marqué, d'une part parce que le sentiment de nudité est assez étrange, d'autre part parce qu'un homme sortira paniqué de la salle des représentants: ticket perdu, aucun moyen de prouver son identité, et la perspective que toutes ses affaires aient été récupérées par un autre).
La salle est plongée dans la pénombre. Au ras du plafond des portraits, parfois surprenants (Moïse, Napoléon 1er, Hammurabi, Saint Louis, Maïmonide). Nous nous asseyons sur des sièges et écoutons des explications qui ne m'ont guère marquées.

Je ne sais plus où nous avons dîné le soir. Mais je me souviens m'être dit à un moment: «Mais nous sommes dans un hôtel pour Noirs!», non seulement parce qu'il n'y avait que des Noirs, ce que je n'aurais sans doute pas spécialement remarqué, mais à cause de leurs réactions: ils avaient l'air surpris et très heureux, l'un d'entre eux dans l'ascenseur m'a demandé d'où nous venions.
Je me suis dit qu'il devait y avoir des codes non écrits qui devaient désigner ces hôtels, codes et signes auxquels nous étions ou serions totalement imperméables en tant que non initiés.
Mais il s'agit d'une supposition gratuite.

De Virginia Beach à Annapolis

Je ne sais plus très bien ce qui était prévu ce matin, peut-être de partir de partir à onze heures. Quoi qu'il en soit, Ruth est venue nous chercher à huit heures et nous avons passé la matinée à prendre le petit déjeuner à papoter en terrasse d'un hôtel en regardant les dauphins (je n'aurais jamais pensé qu'ils s'approchaient si près des côtes).
Les enfants sont restés à la plage pendant que nous allions faire un tour à l'ARE que H. voulait voir. (C'est à cause de Cayce que je me suis retrouvée à Virginia Beach en 1984: j'avais écris que je souhaitais visiter le centre). Le bâtiment présente un étrange mélange de recherches sérieuses (études des "lectures", travail de recension, hôpital adjacent) et de parfum de charlatanisme ou de naïveté.

Retour à la maison. Les enfants sont déjà douchés, nous mangeons des restes de pizzas d'hier (il en restait deux entières), je retourne une dernière fois dans "ma" chambre que je ne reverrai jamais puisque la maison va être vendue, nous partons tard, à deux heures passées.

Direction le pont de Chasepeake Bay, l'une des sept merveilles du monde moderne. Le pont se transforme en tunnel en deux points, afin de laisser passer les bateaux. Nous regardons les cargos se suivre, étonnés par leur nombre.

Je n'arrive pas à trouver le nom de l'immense presqu'île comme un doigt pointé vers le bas qui délimite Chasepeake Bay[1]. La remontée du doigt est interminable, il doit y avoir ici de très belles plages, sauvages et désertes, il n'y a presque aucune habitation, je repère l'indication de deux églises catholiques.
Nous nous arrêtons pour prendre de l'essence. Les cartes postales en vente me permettent de situer précisément la région des poneys sauvages dont nous avait parlé Chip hier: les poneys Assateague, juste avant que le doigt ne rejoigne le poing fermé.

La remontée de la presqu'île nous prend quatre heures à 55 miles à l'heure, qui deviennent 45 à l'abord des villes, de plus en plus nombreuses dans le poing. De la pêche et du tourisme nous passons à l'agriculture, champs de maïs et d'une plante verte et feuillue d'une quarantaine de centimètres que nous ne parvenons pas à identifier de la voiture: pommes de terre? (Nous envisageons un moment de nous arrêter pour tirer dessus, mais je ne sais pas très bien ce qui se passerait si l'on nous trouvait à déterrer les patates…)
Cambridge, direction Annapolis, plein ouest, ponts, le soleil descend, c'est magnifique.

Le centre historique d'Annapolis, tout en briques rouges, a beaucoup de charme. Mais après deux tentatives infructueuses (un hôtel, un distributeur de billets), une consultation de l'iPhone, un passage par le port, absolument délicieux mais sans une place pour se garer, nous abandonnons: nous sommes fatigués, tout a l'air cher et upper class. Nous sortons de la ville, trouvons un hôtel sur une aire d'autoroute et allons tester les hamburgers de Wendy's (très bonne salade aux myrtilles. Je me demande par ailleurs si je ne bois pas un peu trop de jus de cranberries.)

Le soir, H., qu'Annapolis intéressait surtout par l'école navale, découvre que seuls les Américains peuvent la visiter.

Notes

[1] la Péninsule de Delmarva, voir le commentaire de Gv.

Williamsburg et Virginia Beach

Déception à Williamsburg, un peu par notre faute (partis beaucoup trop tard de chez Ruth, nous avons longtemps bavardé autour du petit déjeuner), arrivés presque à midi à Williamsburg, payé une fortune les billets pour la journée, pour découvrir que la plupart des "attractions" (toujours sur le mode jeu de rôle en 3D) se terminaient à dix-sept heures... eh bien sûr nous avons pris le temps de manger colonial dans l'une des auberges, ce qui a encore diminué notre temps utile. Je crois que cela énerve passablement Déborah. Moi aussi. Williamsburg m'a beaucoup déçue, sans doute parce que j'en avais un souvenir idyllique, venue ici dans le petit matin il y a plus de vingt ans.
Tant pis. Nous ferons mieux une autre fois, nous nous organiserons, nous partirons plus tôt, nous mangerons plus vite. Ou nous ne reviendrons jamais.

Toujours en vertu de mes souvenirs, nous avons tenté de trouver une statue de Pocahontas. Las, l'i-phone nous a conduit… au débarcadère d'un bac permettant de traverser un lac, ou un bras de rivière (tout est très vert, très irrigué, nature luxuriante). Nous avons fait demi-tour tant bien que mal, paniqués à l'idée d'être obligés de rester sur le bateau, de traverser la rivière, de devoir revenir, d'être en retard ce soir, de… (galope, galope l'imagination paniquée).

Peut-être avons-nous aperçu Pocahontas de loin. Une fois de plus c'était un parc historique (je n'ose écrire d'attractions), et il était fermé. Peut-être celui de Jamestown. Ruth cherche à démontrer que ses ancêtres faisaient partie des premiers colons de Jamestown: «C'est encore plus prestigieux que les descendants du Mayfloyer», nous dit-elle.

Nous apercevons une biche et deux faons tachetés de blanc; trop loin, pas de photo.

Direction Virginia Beach, c'est loin, sans doute parce que cette journée fut décevante.

Rendez-vous dans la maison où j'ai passé un mois il y a vingt-huit ans. Elle est vide, Ruth et Chip attendent que le marché immobilier remontent pour la vendre. En attendant ils font des travaux. Le jardin est impeccable, il doit y avoir un jardinier qui passe. Comme d'habitude, je suis impressionnée par l'absence de clôture, de volets: qui laisserait sa maison vide ainsi sans protection en France? Y a-t-il des alarmes? Ou sont-ce les voisins qui surveillent le quartier?
En nous attendant Ruth et Chip ont gonflé des matelas pour les enfants, nous dormirons dans le seul lit de la maison. Avec un pincement, je montre aux enfants ce qui fut ma chambre; c'est la dernière fois que je la vois, je suis revenue juste à temps.

Nous avons rendez-vous à Virginia Beach le soir. Soirée pizza chez la fille de Ruth. Elle a deux ou trois ans de moins que moi. Quand j'étais venue à dix-sept ans, elle semblait bouder, un peu jalouse de l'attention que me portait sa mère — qui me consacrait absolument tout son temps. Au milieu de mon séjour, elle s'était retrouvé aux urgences: mononucléose, grande faiblesse et grande fatigue, et j'avais culpabilisée d'avoir tant accaparé sa mère, et d'avoir mis sur le compte de la bouderie ce qui était peut-être la marque de sa fatigue (mais c'était peut-être malgré tout de la jalousie, puisque j'étais pour un mois la fille idéale, qu'on pouvait emmener dans tous les musées et maisons des environs sans que mon enthousiasme diminuât).

Mais tout cela est loin. Soirée pizza, beaucoup trop de pizzas du fait de l'angoisse maternelle de Ruth. Kara vit avec un musicien dont la fille travaille comme serveuse à Los Angelès (elle n'a pas trouvé d'emploi avec son diplôme de marketing; Chip pense qu'elle devrait poursuivre ses études). Elle téléphone tous les jours à son père, et celui-ci revient excité et désespéré: «Vous savez ce qu'elle m'a demandé? Si je savais qui était Neil Young!! Si je sais qui est Neil Young?»
Sa fille croise beaucoup de stars, Georges Clooney a très bonne réputation, il laisse des pourboires royaux.

Les enfants s'endorment sur le canapé. Il est tard.

Richmond

Musée de la Confédération

H. est gêné par le caractère partisan de ce musée qui est une ode à la gloire de l'armée conférée, je suis émue par le soin quasi-religieux avec lequel nous sont présentés l'uniforme de Lee, son lit de camp, des objets ayant appartenu aux différents généraux (j'ai oublié tous les noms), le sabot d'un cheval blanc légendaire pour les faits accomplis (mais lesquels? J'ai oublié aussi): reliques amoureusement conservées, nostalgie, robes des dames, vêtements de veuvage, famine, incendie… Comment ne pas penser à Autant en emporte le vent?

Le soir Chip nous dira sa fierté d'homme du sud, «Je ne peux que condamner l'esclavage, et je ne peux pas regretter cela, mais je regrette ces hommes, leur élégance morale, leurs façons de vivre…»
Nouveaux riches contre aristocratie de vieille lignée, nord contre sud, bourgeoisie contre noblesse, le capitaine de Borodino contre Saint Loup.



Musée Edgar Poe

Le plus grand musée Poe, annonce fièrement le tract. Si c'est réellement le cas, c'est effrayant: une petite pièce plus des objets. Il faut dire que Poe bougeait beaucoup, plus encore que Joyce: neuf lieux d'habitation en treize ans de présence à Richmond.
J'apprends que Poe s'était enrôlé comme soldat, et qu'il avait acquis en deux ans le grade de sergent-major, grade le plus haut qu'un engagé pouvait atteindre, généralement en dix-sept ans. Devant ce succès, Poe s'inscrit à West Point, mais n'ayant pas les moyens financiers d'y rester, il s'en fit renvoyer.
Je ne savais pas qu'il avait cette fibre militaire.

Il épousa sa femme quand elle avait treize ans, elle mourut à vingt-quatre (sa mère et son frère sont morts à cet âge), il mourut deux ans après, en 1849 (né en 1809: je me souviens que Poe est l'un des exemples donnés par Humbert Humbert, avec celui de Byron. Et puis bien sûr Annabelle Lee).

Poe n'a pas habité là mais dans la mesure du possible les meubles présentés l'ont connu. Tout est rassemblé là aussi avec un soin infini, l'histoire des objets nous est racontée (ainsi nous voyons sa canne parce que Poe l'a laissée chez un ami quelques jours avant sa mort, emportant par erreur celle de l'ami qui la conserva à titre de souvenir après la mort de Poe. D'héritage en héritage, elle parvint à un descendant qui en fit don au musée ou à la fondation). (Malheureusement les photos sont interdites à l'intérieur (parce que le musée ne possède pas tous les copyright, nous explique-t-on) et il n'y a pas de carte postale disponible pour compenser cette interdiction (ce qui est pour moi incompréhensible: à quoi bon interdire les photos si ce n'est dans le but d'en retirer quelque argent?)

On nous informe que le mur du jardin contient des briques du bâtiment qui abritait le journal où travailla Poe, que les tessons de verre en haut du mur reproduisent un dispositif décrit dans William Wilson… (Photos ici) Là encore, une disposition de l'ordre du sentiment religieux est à l'œuvre. Au total, c'est un minuscule musée à visiter pour le soin infini que l'on sent mis à toute chose, mais aussi parce qu'il donne le sentiment que la vie de Poe était moins lugubre qu'on tend à se l'imaginer (il faut se souvenir que Poe est l'inventeur de la mise en scène de sa propre vie à des fins de promotion littéraire), entre sa femme vive et gaie, ses collègues journalistes, ses années militaires.



Soirée

Le soir repas de fête avec Ruth, Lucy et leurs maris. Chip m'impressionne par son calme et sa gentillesse. Nous rions beaucoup et racontons beaucoup d'anecdotes. Dans les années 90, nous avions hébergé Ruth et Chip chez ma sœur à Paris et ils ont conservé un souvenir émerveillé de... un yaourt au citron laissé dans le frigo par ma sœur!
Jeux de mots, prononciation, souvent lorsque se présente un problème je tends à ma précipiter sur mon ordinateur. Je suis tout de même très accro.

Quand j'avais quitté Ruth en juillet 1984, elle avait pour projet d'apprendre le russe, parce que, m'avait-elle dit, elle voulait utiliser un autre alphabet que le nôtre. (Elle mettait ce désir sur le compte d'être née au Japon).
Elle l'a fait, et visiblement a passé plusieurs semaines en URSS (à l'époque) pour parfaire son russe.

Elle nous raconte un souvenir extraordinaire: elle était à Moscou lors du coup d'Etat contre Eltsine en août 1991. Les rues étaient bordées de chars, son avion partait le jour même, elle a pris un taxi avec ses amies, elle pensait «nous n'y arriverons pas, nous allons rester ici», le taxi roulait, tout était silencieux, les chars bordaient la route, ils sont arrivés à l'aéroport.
— Bien sûr, nous n'avions pas le droit de prendre les chars en photo. J'ai fait semblant de pendre une amie et Natalia en photo, je leur faisais signe de la main de se serrer, en fait je cadrais le char derrière elle.

Et je pensais qu'elle était follement téméraire, que c'était un coup à finir dans les geôles soviétiques.

Monticello, la maison de Jefferson

C'est la deuxième fois que je la visite, l'impression n'est pas aussi vive que la première, mais cet endroit est absolument délicieux. Jefferson a construit sa maison comme d'autres se taillent un vêtement: entièrement sur mesure, au point que le lit fait un pouce de plus que lui.

Le domaine était entièrement autosuffisant, le cuisinier avait appris la cuisine française en suivant Jefferson à Paris. Le domaine me fait songer à Cirey et Voltaire. L'esprit des Lumières souffle ici, entre l'écriture de la Déclaration d'Indépendance (tous les hommes sont créés égaux et ont droit à la vie, la liberté et la recherche du bonheur) et les recherches scientifiques en physique ou en botanique.

Jefferson mourut accablé de dettes et le domaine fut vendu, y compris ses six cent esclaves. Il fut acheté par des admirateurs de Jefferson et remarquablement entretenu; tout ici est pratiquement d'origine, sauf les quelques livres exposés (la bibliothèque de Jefferson est à la base de la bibliothèque du Congrès à Washington).

Lafayette et Jefferson se sont rencontrés à Monticello. La légende veut qu'ils aient vidé toutes les bouteilles du domaine en dix jours.





Pas de carte postale, trop tard. Les musées ferment à cinq heures, parfois à six, ici nous avons le droit de nous promener dans le jardin jusqu'à sept parce que c'est dimanche, mais la boutique est fermée lorsque nous rentrons.

Nouvelles locales

Expression non politiquement correcte apprise au petit déjeuner:
There are feathered-Indians and dot-Indians (les indiens à plumes et les indiens à point). Et si vous le pouvez, grattez les indiens à point pour vérifier si vous avez gagné quelque chose.

Explication du panneau «You cannot afford D.U.I»: c'est «Driving under influence», alcool ou drogue.

Nouvelles lues dans un journal trouvé sur le siège arrière de la voiture de Chip:

Everglades City, FLA.
Wally Weatherholt, âgé de 63 ans et capitaine d'un hydroglisseur, a tenté d'attirer un alligator avec des chamalows afin de permettre aux touristes de faire une photo de choix. Quand il a commencé à frapper l'eau avec les sucreries, un alligator a surgi et lui a arraché la main gauche. L'animal a été abattu et une tentative de greffe a échoué. Weatherholt risque une amende ou la prison pour avoir nourri l'alligator.

Wilmington, N.C.
La police poursuivait Travis Keith Glaspie pour de nombreuses infractions. Au cours de son arrestation, Glaspie stupéfia les hommes de Wilmington les plus endurcis en arrachant presque l'oreille du K-9 Maxx[1] avec les dents. Glaspie en fut quitte une morsure de chien dans la cuisse et une accusation d'agression sur un animal des forces policières, tandis qu'il fallut quinze points de sutures pour réparer l'oreille de Maxx.

source:Blue Ridge Outdoors, august 2012

Notes

[1] K-9: ca-nine, canine, une unité militaire entraînant des chiens, par extension un chien policier

La (longue) blague du week-end

Deux mille-pattes s'en vont bras dessus, bras dessous, bras dessus, bras dessous, bras dessus, bras dessous,...

De New Stanton à Charlottesville

Breakfeast en self-service, cette fois j'essaie le porridge à la cannelle. Acceptable. Le micro-ondes est une pièce de collection.

Sud-Est, Est. Je suis fatiguée d'entendre la voiture peiner, ma boîte de vitesse me manque. 65 miles en descente dans les virages sans rétrograder, je n'y arrive pas, cela m'effraie. Et la direction assistée est trop assistée, le volant n'est pas assez lourd, je n'ai pas l'impression de tenir les roues. Tout cela me démoralise, j'ai l'impression de non assistance à voiture en danger, elle peine et je ne peux pas l'aider. Je laisse le volant (et j'écris: hier j'ai conduit, je n'ai pas écrit).
Les oiseaux ont changé (aux chants: on ne les voit pas), les grillons sont toujours aussi présents. Plus de circulation, plus de Harley, la température s'élève peu à peu.

Traversée du Potomac (fleuve de Washington D.C.). Peut-être parce que nous sommes dimanche, peut-être parce qu'il fait beau, nous croisons beaucoup de bikers en Harley (je ne suis pas sûre que ce ne soit pas un pléonasme), dont une femme ayant derrière elle un chien portant des lunettes de soleil roses.



Pause déjeuner. Martin au McDonald, cheveux blancs, nous écoute patiemment passer commande et nous demande si nous sommes français ou belges. Plus tard, il réussira à s'éclipser de sa caisse pour nous dire qu'il est allé à Paris il y a cinq ans et nous prévenir d'être prudents sur la route: nous allions changer d'Etat et les limitations de vitesse étaient plus strictes en Virginie.

Parc national de Shenandoah, les cent miles les plus au nord de la Skyline drive, rien que le nom fait rêver (mais nous n'irons pas dans les montagnes bleues).



Un ours, trois biches, des chipmunks (Tic-Tic et Tac-Tac), un cerf, des MacMahons (papillons), des fleurs.
Au pied des chutes d'eau d'Hollow creek, à huit cent mètres de la route au bout d'un chemin très escarpé un bel exemple de... De quoi? Tolérance, intégration, melting pot? Indiennes en sari et puritaines en bonnets de tulle.

Virginie, il fait bon, le soir tombe. Nous sortons au bout de cinquante miles et non cent, la randonnée jusqu'aux cascades a pris beaucoup plus de temps que prévu et je ne veux pas arriver trop tard chez Ruth.

Soirée comment dire? Soirée souvenirs. Photos, moi à dix-sept ans à Virginia Beach, moi à trente-et-un an sur la Tour Eiffel (J-179 avant l'an 2000, c'est noté sur la photo (c'est la dernière fois que j'avais vu Ruth)) que je n'avais jamais visitée avant d'y accompagner Ruth... Les enfants sont séduits par sa gentillesse (et O. par le fait qu'elle chasse les écureuils au pistolet à eau (pour protéger ses oiseaux)), et moi je n'en reviens pas d'avoir autant de chance. Tout ça parce qu'à dix-sept ans, quand il a fallu écrire une lettre de présentation pour les familles d'accueil, j'ai écrit quatre pages au lieu d'un quart... Et j'ai été envoyée chez Ruth.

Trois biscuits chinois

O: «Dieu vous aidera à surmonter toutes les difficultés.»

H: «Gardez les pieds sur terre quelles que soient les flatteries de votre entourage.»

moi: «Vous trouvez de la beauté dans les choses les plus ordinaires. Ne perdez pas cette faculté.»

Des chutes du Niagara à New Stanton

Lever neuf heures au lieu de sept heures pour compenser le coucher tardif, et petit déjeuner chez Denny's. («Il y a Denny's à deux pas», nous avait indiqué la jolie rousse comme une promesse de plaisirs inouïs, et comme cet atout était également proclamé sur la pub du coupon, nous étions curieux de voir ce qui faisait rêver cette jeune femme.)
Quand nous poussons la porte vers dix heures (il nous a fallu un peu de temps pour réorganiser les valises (basiquement vider un sac de sport dans les autres pour avoir moins de volumes à tétriser dans le coffre)), nous sommes surpris de découvrir une salle pleine: est-ce comme cela tous les jours, ou un week-end réussi commence-il par un breakfeast chez Denny's?
L'ameublement est celui d'un fast-food, mais ce n'est pas un fast-food: on s'assoit comme au restaurant, on consulte la carte et on commande.

Et ça vaut le détour; nous consommons suffisamment de calories pour tenir la journée (et tant mieux, car c'est à peu près ce qui va nous arriver).
Je laisse tomber le menu "pancakes aux fraises" (aucune envie de manger de la glace à la vanille et de la chantilly avec mes œufs brouillés) et prend le "new" menu "pancakes aux myrtilles". Un peu lourd pour un estomac français normalement constitué, on mange avec la sensation qu'on ne le devrait pas, mais basta, demain (et même aujourd'hui) nous serons loin, profitons.
La preuve que ''Denny's'' est grand, c'est qu'il ne sucre pas les boissons à priori. (Le sucre semble être aux Américains ce qu'est le piment dans d'autres parties du monde.) Je remarque une fois de plus des plats où seuls le blanc d'œuf est utilisé dans l'omelette, le cholestérol semble plus redouté que de diabète.

Nous prenons la route à onze heures, ce qui est bien trop tard pour ce que nous avons prévu de faire. Je viens d'écrire à Ruth que nous arriverons à Charlottesville demain soir, et que ce soir nous serons au-delà de Pittsburgh (avec une "h", précise wikipedia, à ne pas confondre avec Pittsburg).

Routes 219 puis 119, plein sud. Pennsylvanie. Nous entrons dans la forêt des Alleghanys, ou quelque chose comme ça. Pour résumer, nous aurons sur une distance Paris-Poitiers ou Paris-Bordeaux (la vitesse réduite à laquelle nous roulons pertube mon appréhension des distances qui n'est déjà pas excellente) une densité de peuplement qui ressemble à celle entre Lamotte-Beuvron et Vierzon (pour ceux qui connaissent).
Les maisons apparaissent de loin en loin au bord de la route, forêts. Des acres sont à louer, apparemment la région (du moins les particuliers) vit de la vente du bois et des sports d'hiver. Ce n'est que vers la fin de la journée que nous atteindrons davantage de prairies, de vastes étendues gazonnées tondues à la Suisse.

Nous nous arrêtons vers deux heures dans une station-service après Salamanque, presque à la frontière de l'Etat de New York et de la Pennsylvanie. Nous cherchons une carte, mais il n'est pas prévu de souhaiter descendre vers le sud par cette route: les cartes concernent les comtés du nord. L'employée, une dame très ridée, est née à Maastricht (Car dès que nous disons que nous venons de France (en réponse à «Haï gaïs, where d'you come from?», les connexions européennes affluent: j'ai un frère, un oncle, l'année prochaine nous allons, l'année dernière ma fille…)). Ce n'est que bien plus tard que je ferai le lien avec l'occupation américaine en Allemagne.

Les routes du sud de l'état de New York sont mal entretenues, oui, «adopt a highway», car elles sont abandonnées. "Rough road" indique une bretelle d'accès à une quatre voies, et la chaussée est pleine de cicatrices, de pansements de goudron, il y a une fente entre les deux files dans laquelle apparaît de l'herbe ou de la mousse.

Les panneaux me plaisent beaucoup: «Chasseurs de dindes, soyez sûrs de votre cible avant de tirer» (à prendre au premier degré), «Buckle up for the next million miles» (Attachez votre ceinture durant le prochain million de miles) et aussi, plus effrayant «Blessé dans un accident? Appelez le 888-8888», pub pour un avocat.
Ah, et le pictogramme "ours", nous faisant rêver à une traversée de grizzlis devant le pare-choc…

Sept miles avant Punxsutawney, un pictogramme sur un panneau nous enjoint de faire attention aux carrioles tirées par des chevaux (vitesse limitée à 55 miles) et "sur comme la mort" nous arrivons derrière un cheval au grand trot conduit par deux enfants. Ils se garent le plus possible mais je ne suis pas pressée de les doubler, nous les prenons en photo. Amish (malgré tout ils se modernisent car le soir à l'hôtel je trouverai une affichette publicitaire pour leur artisanat.

Punxsutawney. Qui a deviné pourquoi nous avons fait ce détour? La première chose que nous voyons en arrivant est une gigantesque marmotte (qui ressemble à un castor) sur un surpermarché.

Deux déceptions: cela ne ressemble pas du tout au film et tous les magasins de souvenirs (souveuhnirrr) sont fermés (il est quatre heures un samedi). Petit tour sur internet à partir du wifi du McDo local: le film n'a pas du tout été tourné ici, mais dans une ville de la région des grands Lacs.
Oui, nous sommes là à cause du Jour sans fin, et quand les enfants le comprennent enfin, ils sont absolument navrés par tant de bêtises (les ados qui vous expliquent comment vous comporter rationnellement me laissent toujours perplexe).
Deux satisfactions: la caissière du supermarché, après avoir murmuré rêveuse «Je n'ai jamais eu de clients venus d'aussi loin» nous indique l'endroit où trouver la marmotte (nous ne savions pas qu'il y en avait une) près de la bibliothèque municipale (et la pelouse centrale ressemble enfin au film) et au grand désespoir des enfants nous nous photographions près de la statue d'une marmotte géante.

Voir Punxsutawney et mourir (d'ennui). Ce ne doit pas être drôle de grandir ici (6000 habitants, une ville jugée digne de figurer sur la carte Michelin 930 des Etats-Unis comme seule grande ville à des miles à la ronde). Et c'est plutôt laid.

Ensuite le paysage devient plus plat et moins boisé. Les maisons sont entourées de prairies plutôt que de pelouses, et nous croisons régulièrement des animaux écrasés (deux biches ou chevreuils, des ratons-laveurs). A Burrell, nous avons la surprise de voir surgir entre deux lignes de crêtes trois immenses cheminées, plus hautes que les deux tours de refroidissement de la centrale nucléaire qu'elles surplombent («Quatre tranches», dit H.). L'ensemble est inmanquable, installé en hauteur dans le paysage.





Pittsburgh. Notre projet était d'y dormir et de visiter le musée Warhol demain (à l'origine cet après-midi, mais la route a été beaucoup plus longue que prévu), mais tous les hôtels sont complets: convention aéronautique, nous explique une réceptionniste, nous ne trouverons rien à quinze miles à la ronde.
Nous consultons les enfants, seront-ils très déçus de manquer les Warhol? Non, je ne suis même pas sûre qu'ils aient vraiment identifié Marylin au MoMa (ces quelques visites dans les musées me font constater une fois de plus à quel point leurs livres scolaires manquent d'images mythiques, de Monet, de Warhol, de pas de l'homme sur la lune, de visage d'Henri IV ou François Ier, de choses que l'on est tout heureux de découvrir soudain dans la réalité).

Tant pis pour Pittsburgh. Nous devons être à Charlottesville demain soir, je l'ai dit à Ruth, et je veux prendre une section de la skyline drive. Hôtel ou motel à vingt miles à l'est de Pittsburgh, le jeune homme de l'accueil nous fait une réduction «parce que c'est nous», je me demande si c'est vrai car c'est la deuxième ou troisième fois que cela nous arrive (est-ce notre accent français?), j'ai l'impression d'être dans un système SNCF où le prix dépend du remplissage de l'hôtel (bref, la chambre est à soixante-cinq dollars contre cent trente-neuf affichés, soit vingt de plus que le taudis d'hier).

Celui-ci nous plonge dans Barton Fink:





Les filles ne veulent pas manger, je sors avec H. et O. rejoindre à pied (à pied!) le restaurant chinois à cent mètres.
Intriguée, je choisis des "wallnut shrimps" (crevettes aux noix), plat que je n'ai jamais vu en France. (J'aime bien comparer les cuisines étrangères dans les pays étrangers. Naïvement je pensais qu'elles étaient toute pareilles, que manger indien en France ou en Suède était la même chose: et bien non). Le plat est décrit comme crevettes à la mayonnaise avec des noix, mais je me dis que ce doit une autre définition de la mayonnaise.
J'avais tort. Crevettes frites par deux de façon à former un cercle, recouvertes de miel puis de mayonnaise, avec des noix confites qui se décomposent sous la dent.
C'est atroce. Je ris aux larmes. «Pauvres bêtes, Astérix» (Astérix et les Bretons).
— Ils auraient mieux fait de continuer à tenir des blanchisseries!
— «Dès que j'aurai fait assez d'économies j'ouvrirai un restaurant».
— C'est dans quoi, ça?
Le 20e de cavalerie.
Je gratte la mayonnaise et par politesse, je mange les deux tiers du plat.

J'insisterai même pour laisser deux dollars de tip, car je ne voudrais pas qu'ils se doutent d'à quel point c'est mauvais.
Mais j'ai sans doute tort, ils ne doivent pas manger leur cuisine. Ils devraient essayer, une fois.

— «Avec du miel?»
— «Il y a même de la graisse d'urus».
— Ah mais oui, tu as raison, c'était une orgie! (Astérix en Helvétie, pour ceux qui ne connaissent pas.)

Rentrée à l'hôtel, j'écris des cartes postales en regardant Men in Black II. Je n'ai plus de timbres.

Les chutes du Niagara

Il fait frais — en fait il fait bon, une vingtaine de degrés. J'ai oublié de dire qu'hier nous avons suivi l'Hudson durant plusieurs miles, c'est un fleuve puissant dès sa source. La région est très verte, très humide. Les maisons sont toujours en bois, comme sur la côte, mais leurs couleurs varient tandis que dans le Massachussets elles étaient grises. Nous avons traversé quelques villes pimpantes (Dalton City, Williamsburg) donnant une vague impression de décors (trop de films vus, décidément. Hier un camion s'est calé derrière nous pour profiter de notre vitesse constante puis s'est arrêté à la même aire que nous: Duel), le reste du temps les maisons sont éloignées les unes des autres. Nous croisons des schoolbuses jaunes et vides et nous nous demandons où ils vont, si éloignés de tout à des heures aléatoires.

Le motel où nous étions hier soir résume mon impression depuis celui de Sandwich: tout est conçu pour les voyageurs au long cours qui ne rentrent pas chez lui. Les chambres (moyenne gamme) proposent un fer à repasser, un frigo (et un seau à glaçons — mais la vie sans glace leur est inconcevable), un radio-réveil, un four à micro, une télé, une cafetière, mais le tout utilitaire, pratique, pas spécialement moderne, donnant parfois l'impression qu'il s'agit de l'ameublement de seconde main d'une maison secondaire aménagée avec les appareils un peu usés qui finisse leur vie ici tandis qu'ils sont remplacés par des neufs dans la maison principale. Sur fond de moquette brun rouge et de papier peint uni ou à fleurs, tout cela est curieusement chaleureux, ni intime ni impersonnel, bienveillant.
D'autre part les motels proposent des machines à laver en libre service. Il semble acquis que vous pouvez vivre dans votre chambre quelques jours, y faire la cuisine (au micro-ondes), votre lessive, repasser, etc.

Le ciel est blanc. Il est 10h23. Il pleut depuis le matin, adieu tongs, basketts pour tout le monde. Je retourne à l'écriture des billets en retard (trois, il me semble). En face de nous un bouchon impressionnant est en train de se former (plusieurs miles), nous avançons en croisant les véhicules qui vont se prendre dans la nasse. Impossible de les prévenir. N'écoutent-ils pas la radio?
La faune change, marécages, roseaux, les arbres sont moins haut. Premiers "vrais" champs cultivés (je veux dire d'une taille conséquente, et non coincés entre deux forêts), maïs et sans doute céréales. Pas de bétail. Depuis un moment déjà, à mon grand bonheur, les granges sont rouges.

Nous réservons sur une aire d'autoroute une visite organisée des chutes pour l'après-midi: quatre heures de promenade. L'intérêt à priori est d'avoir des billets coupe-file pour échapper à une foule grouillante (en réalité nous aurons beaucoup de chance: où sont passés les gens, il y avait peu de monde) et des explications. Nous devrions être en groupe de vingt maximum, nous ne serons que cinq, ce qui fait que cela se transformera en visite personnalisée.

J'admirerai la progression dans l'élaboration de la visite: d'abord les gorges en aval des chutes, où l'eau atteint plus de 60 km/h (j'y vais prudemment avec les chiffres, car entre le fait que je ne les comprends pas avec suffisamment de sûreté et le fait qu'il faut convertir mentalement des miles en kilomètres, puis se souvenir du tout, j'ai toujours peur d'exagérer). Ici se trouvent les rapides les plus rapides du monde. Le lit fait ensuite un coude de cent trente cins degrés et à l'endroit du coude l'eau a creusé une vaste piscine circulaire appelé "the whirpool": la vitesse de l'eau, sa température et le changement de direction produisent à cet endroit deux courants circulaires en sens opposé, très dangereux.





Sur la rive canadienne, un téléphérique permet de passer au-dessus de cette marmite infernale à l'air paisible.
Plus bas, l'eau rejoint le lac Ontario, puis le Saint-Laurent, qui représente vingt pour cent des réserves d'eau douce du monde. Ensuite les îles en amont de la chute: île de la chèvre et îles des trois sœurs. L'eau qui arrive du lac Erié se sépare ici, vingt pour cent passe du côté américain et quatre vingts du côté canadien, où la falaise est en forme de fer à cheval.
Nous ne voyons plus la rivière dans son état naturel, nous ne voyons que trente à cinquante pour cent de l'eau qui devrait couler ici: le reste est détourné dans des turbines souterraines, des côtés américain et canadien, pour produire, en ce qui concerne le côté américain, neuf mégawatts (gigantesque statue de Telsa sur l'île, devant l'arc de triomphe qui rest de la première usine installée ici au dix-neuf siècles). La quantité d'eau prélevée varie entre le jour et la nuit, l'été et l'hiver: en un mot, il en est prélevé davantage quand il y a moins de touristes. De même, l'eau est rejetée loin en aval, où sont installées les centrales hydrauliques, de manière à ne pas abîmer le site.

La falaise est composée d'une couche meuble et d'une couche plus dure, par-dessus, ce qui fait que l'eau creuse d'abord la couche meuble, créant une caverne, jusqu'à ce que le toit de cette caverne s'effondre. Lorsque toute l'eau se déversait, la falaise reculait ainsi d'un mètre cinquante (five to six feet) tous les ans, maintenant, avec les prélèvements d'eau, c'est plutôt trente centimètres (one foot). Dans les années soixante, un rocher de deux cents tonnes s'est ainsi effondré du côté américain, et les ingénieurs de l'armée sont venus dégager les rochers et reconstituer l'angle droit de la falaise afin que l'aspect spectaculaire de la chute ne soit pas affecté (je n'arrive pas à imaginer comment il est possible de travailler au-dessous d'une eau aussi puissante. Voilà une expérience qui doit être riche d'enseignements). C'est également l'armée qui à cette occasion a établi certains des ponts entre les îles.

Le parc sur les îles a été aménagé par le même architecte que celui de Central Park qui a voulu en préserver l'aspect naturel, et les abords sont peu abîmés. Il s'agit ici du plus vieux parc naturel (zone protégée) des Etats-Unis créé en 1887 (? à vérifier) par expropriation des propriétaires privés qui possédaient les terrains le long de la rivière et faisaient payer les visiteurs pour la vue.
Cela explique l'aspect très différent des rives américaine et canadienne: au Canada les immeubles sont construits (presque) au bord de la rive. La brume d'eau est si dense qu'elle s'élève jusqu'à moitié de leur hauteur.
Le guide nous a déposé au nord du parc et laissé vingt minutes pour arpenter les îles des trois sœurs. En amont des îles, l'eau est encore à son plus haut, mais en étant obligée de se séparer (il faut supposer que la roche au niveau de l'île est très dure, sinon, pourquoi et comment ces îles? Sans doute étaient-elles beaucoup plus vastes il y a des centaines d'années), elle commence à acquérir de la vitesse. Ce qui est impressionnant, c'est la quantité d'eau, pas réellement sa vitesse dont on ne parvient pas à avoir une conscience claire. Trente secondes d'ici aux chutes, or il doit y avoir une centaine de mètres.





Progression toujours, nous sommes enfin admis à voir les chutes, la chute canadienne en l'occurrence, à partir de l'île de la chèvre. Bruit et bruine, vapeur intense qui fait que l'arête de la chute n'est pas parfaitement visible (des immeubles canadiens on ne doit rien voir). Puissance de l'eau. Ce n'est pas tant beau qu'effrayant. L'eau est verte et blanche, le rocher transparaît au niveau de l'arête, on dirait une vaste avancée de roche noire, plate et mince scintillant sous l'eau transparente et verte.
Ce qui est difficile à saisir, à concevoir, c'est que cela ne s'arrête jamais. D'où vient toute cette eau? Pas de pitié, pas de repos, machine à broyer perpétuelle, avec remous, éclaboussures et allégresse, force joyeuse.
(Que faisaient les Indiens ici? Ils ne pouvaient pas traverser (où alors l'hiver? Les petits bras peuvent-ils geler et permettre le passage?). Je regretterai d'avoir posé la question au guide qui expliquera que cet endroit fut longtemps interdit aux Blancs. Les chutes étaient leur dieu et il lui sacrifiait une vierge de temps à autre, en l'abandonnant en amont sur un canoë (d'où le nom des bateaux: the Maid of the Mist).

Fin des explications théoriques, passage aux attractions touristiques: la grotte des vents (qui n'est pas une grotte, nous dira le jeune homme dans l'ascenseur qui nous descend au pied de la falaise. (Beaucoup d'étudiants ici, je pense, à l'air infiniment las et prisonnier. Mais c'est peut-être moi qui projette mon inconfort à passer en vacances devant ces jeunes gens à l'air triste)). On nous distribue des sandales dans une sorte de polystyrène (exactement la matière qui sert aux boudins pour apprendre à nager, les "frites").
— Tu crois que nous pourrons les garder?
— Ils jettent systématiquement les couverts et les assiettes, jeter des sandales ne doit pas les gêner.
(Il aura raison. Ça va faire très chic, des sandales "Niagara Falls" sur mon ponton d'aviron à Neuilly).
Sandales, donc, et poncho jaune imperméable (entièrement recyclés, eux, à déposer dans des poubelles dédiées). Promenade sur des pontons à flanc de falaise, au pied puis à environ un tiers de la hauteur de la chute américaine. Nous sommes trempés comme si nous étions passés sous la douche. La violence de la chute devient une évidence en la voyant et l'entendant frapper les rochers à quelques mètres sous nos yeux.
Le ponton est détruit au début de chaque hiver et reconstruit après le dégel. Le froid fait éclater la structure interne du bois. Il est couvert d'algues par endroit (toujours cet émerveillement devant la vie obstinée dès qu'une circonstance favorable se présente dans un environnement hostile). Je contemple l'un des pieds posés sur le rocher qui tremble sous la puissance de l'eau. Comment cela peut-il tenir une saison entière, avec en outre le poids des touristes?

Fin en apothéose avec un tour en bateau au pied des chutes canadiennes. Poncho bleu. Inattendu: le vent. Au pied des chutes, une partie de l'arête est invisible tant la brume d'eau est importante. Pluie et vent. (Un fou a tenté de franchir les chutes en jet ski dans les années cinquante: il avait l'intention d'ouvrir un parachute une fois passé l'arête de la falaise. Je pense aussitôt que la portance de l'air n'est pas suffisante, mais le problème ne s'est pas posé: sous le poids de l'eau dans l'air, le parachute ne s'est pas ouvert.) Ce que je n'arrive pas à imaginer, c'est la descente ensuite, dans les gorges que nous avons vues au début. Une partie de soi est attirée, à envie de savoir: et si on essayait, pour voir, pour savoir, tandis que l'autre raisonne, mais ça ne va pas la tête, on t'a dit ce qu'il en était, as-tu vraiment besoin de vérifier? (réponse: oui), tandis qu'une troisième voyage, imagine le sentiment de vertige, de perte, d'impuissance…

Ce qui m'impressionne le plus finalement, ce sont les hommes. L'attraction sur le bateau existe depuis le milieu du XIXe siècle, elle se faisait en bateau à vapeur (!). Dans les années cinquante, l'un des bateaux a pris feu pendant les réparations de l'hiver, il n'en est resté que quelques morceaux dans lesquels ont été taillés des "nickels" devenus de rares objets de collection (ils sont fous ces Américains). La ligne appartient à une seule famille.
Dans les années vingt, les touristes passaient derrière la chute (the Briddal Fall, une "petite" chute à côté de l'américaine, séparée par une langue de terre) visiter la grotte naturelle derrière le rideau d'eau (je pense à Tintin et il me semble comprendre l'origine de tous les romans où l'entrée de la chambre au trésor se trouve en arrière de la chute), mais la grotte s'est effondrée et elle n'existe plus.

Le soir nous revenons pour le feu d'artifice tiré le vendredi et le dimanche de la rive canadienne et du motel au feu d'artifice, nous avons longé l'usine électrique, magnifique dans la nuit (je ne suis pas sûre qu'il était prévu qu'un touriste se trouve là («Vous ne devriez pas être ici», mais confier l'iphone à O. permet des trajets inattendus).





Nous avons trouvé un motel miteux (pas toujours une bonne idée, les coupons). J'ai failli dire à H. de laisser tomber en apprenant que les coupons n'étaient pas valables le vendredi et samedi, qu'il fallait du cash car la machine à carte bleue était out (mais y en a-t-il jamais eu une?) et en lisant sur le comptoir "No refund" au gros feutre noir. Mais la demoiselle était rousse avec des taches de rousseur (— Mais pourquoi vous avez pris les chambres, alors? — Parce que la demoiselle était rousse. — Non mais, tu crois vraiment que ça compte? — Bien sûr que je le crois.) et au fond tout cela me fait rire et j'étais curieuse de voir les chambres.%%% Pas de moustiquaire, pas de shampoing, un climatisateur asmathique, de la rouille, des rideaux pendouillants que j'ai fermés avec ma pince à cheveux (impossible de ne pas les fermer, nous sommes au rez de chaussée, fenêtre sur cour, pas de volet). Je pense que tout est propre, mais tout est jaune, et la rouille donne toujours l'air un peu sale.
Oui, cela me fait rire et me serre le cœur. J'essaie d'imaginer la vie ici. Les quartiers que nous avons traversés paraissent très pauvres, les plus pauvres depuis le Queens. Pourtant c'est une région riche, entre l'agriculture et l'électricité. Visiblement tout le monde n'en profite pas.
Ou n'est-ce que le froid qui abîme les maisons et donne cette impression d'abandon à tout?

Amherst et Arrowhead

Je tape en voiture. C'est très pratique. Je suis installée au milieu à l'arrière et la clim me souffle sur les genoux, la sortie d'air est camouflée autant que possible par une casquette. Je suis en jean, j'ai découvert hier que les peaux collaient trop pour être trois en short côte à côte sur le siège arrière (jusqu'ici j'avais presque toujours conduit, préférant que ce soit H. qui prenne la responsabilité du pilotage: en cas de problème il proclame que la carte est fausse (ce qui peut être vrai), tandis que si je pilote je me plains de ne rien comprendre à la carte (et c'est sans doute que la carte est incompréhensible, mais il me reste toujours un doute).
Le problème de cette place arrière est qu'elle est légèrement surélevée, ce qui fait que j'ai le rétroviseur en face des yeux. Mais à part ça, ce n'est pas mal comme place.

Nous roulons depuis huit heures du matin vers l'ouest. Nous avons traversé (ou contourné, selon les interprétations: suivi la route) Concord, où se trouve le cimetière de Sleepy Hollow (Emerson, Thoreau, Alcott, Hawthorne sont enterrés là (les "transcendantalistes")). Le paysage change lentement, nous montons, nord des Appalaches.

Surprise en sortant de la voiture: nous avons regagné les degrés perdus à Boston et Gloucester, il fait aussi chaud qu'à New York, avec la même impression d'humidité.

Excellente visite de la maison d'Emily Dickinson, avec la même question du guide que celle que nous avons eu hier aux Sept pignons: «Qui connaît Emily Dickinson?» Nous sommes deux à lever la main (quel motif guide la visite des autres? Cela m'intrigue). La visite s'appuie sur des poèmes et des lettres d'Emily Dickinson, présentée comme le poète (en passe d'être reconnu) le plus important des Etats-Unis (pensée pour Whitman), dont la maison attire des visiteurs du monde entier (il est émouvant d'imaginer des gens du monde entier converger vers Amherst au nom d'Emily Dickinson, comme il est émouvant d'avoir vu des Argentins, des Australiens ou des Japonais trouver la route de Cerisy, guidés par un instinct mystérieux et sûr (je songe aux saumons remontant les cours d'eau, aux anguilles traversant l'Atlantique: quel instinct guide les intellectuels amoureux?))

Le père d'E. Dickinson avait promis à sa future épouse "un bonheur rationnel" (a rational happiness).

Et tandis que j'écris cela midi est passé, nous avons déjeuné et repris la voiture. Nous roulons vers Pittsfield. Nous continuons de gagner peu à peu en altitude, le bleu du ciel devient très pâle; parfois la route atteint un plateau — prairies et maisons, toujours en bois —, puis monte encore entre les arbres tandis que des montagnes se dessinent devant nous — des montagnes basses, impression de Vosges.

Emily avait un frère aîné et une sœur puînée. Enfant, elle habita une maison près du cimetière, et la guide de commenter: «Elle voyait au moins un enterrement par jour (death by the window), ce qui a sans doute impressionné sa nature sensible d'enfant».
Personne ne sait exactement pourquoi elle se mit à s'habiller en blanc, mais la guide remarque en riant que c'était une option plus hygiénique que le noir, car les taches se voient aussitôt. Dans le même temps elle ne sortit plus de la maison. Il faut dire que sa robe ressemblait plus ou moins à une chemise de nuit et était loin des jupons et corsets requis par l'habillement féminin en société. Elle intriguait ses voisins qui cancanaient, elles s'en moque dans ses lettres (mais je n'ai pas compris les lettres-poèmes; dès que la syntaxe se désarticule, je me perds à l'oral).

Nous ne possédons que les lettres envoyées par Emily Dickinson, car sur son lit de mort elle a demandé à ce que celles qu'elle avait reçues soient détruites. Concernant ses poèmes (sa famille et ses amis savaient qu'elle écrivait, ce n'était pas un passe-temps mais une occupation à plein temps, elle envoyait des poèmes, elle en offrait pour les anniversaires), sa sœur dut faire un choix, car E. Dickinson n'avait émis aucun souhait. Finalement les lettres furent rassemblées et les poèmes publiés, avec beaucoup de difficultés car il en existait de multiples versions.

Une salle est destinée à montrer la façon dont E. Dickinson travaillait au cours des mois, reprenant un poème, ajoutant une croix et une sorte de note de bas de page lorsqu'elle songeait à un autre mot possible: elle ne choisissait pas, ce qui a reporté sur les éditeurs la responsabilité d'établir la version "définitive" (''qui évidemment dans ses conditions n'existe pas. Il existe une édition annotée qui présente toutes les notes et versions possibles. C'est un livre de référence universitaire qui coûte une fortune (pense la guide qui nous en donne le prix que je n'ai pas compris)'').
Nous sont montrés aussi l'absence de titre des poèmes (les 1775 poèmes sont référencés par leur premier vers), l'usage des majuscules, des tirets, de la ponctuation en général, des fausses rimes (assonances).
Je suppose que la guide doit être doctorante. Je n'ose pas discuter. Il va être temps que je prenne de vrais cours de conversation en anglais (Echange: conversation sur Proust en français contre conversation en anglais sur Joyce, Pound ou Melville.)

L'association a plusieurs projets: reconstituer la bibliothèque d'Emily Dickinson dont elle possède l'inventaire en faisant appel à tous les bibliophiles qui trouveraient par hasard (ou pas) un de ses livres chez un bouquiniste ou une vente par lot (cela s'est déjà produit et elle en a déjà récupérés) et remonter la serre (E. Dickinson était une botaniste éclairée) dont elle possède les panneaux de verre d'origine et les plans.

Dîner après avoir dépassé Albany. Orage. Nous venons de perdre dix degrés, de trente à vingt. Nous suivons l'Hudson (prise de conscience que nous sommes exactement à la vertical de New York (ça y est, je me souviendrai de quel côté est la rivière: ouest de Manhattan): le Massachussets est l'État qui déborde à l'Est de la verticale de l'Hudson). Panneau: Utica 48 miles.





Le pare-brise de la voiture est propre: où sont les insectes?

J'achète des livres, les poèmes, les lettres (édités par Johnson, puisque ''Travers Coda'' indique que c'est lui qui a établi la première édition respectant l'utilisation des tirets), une biographie.

Il ne pleut plus. Ciel dégagé, soleil couchant.





Ensuite direction Arrowhead près de Pittsfield pour voir la maison de Melville (pour des photos d'Arrowhead (et autres sites littéraires et artistiques), voir ici). Je suis un peu déçue de ne pas y trouver la correspondance Melville-Hawthorne que j'attendais là après mon échec aux Seven Gables hier. La visite guidée commence dans vingt minutes, nous discutons avec l'homme au comptoir. La conservation de la maison dépend entièrement des visiteurs (elle reçoit parfois un legs) (à Déborah qui me dit que les tee-shirts sont chers, je réponds que c'est un moyen de soutenir l'association) et le caissier trouve la saison bonne pour l'instant: 64 visiteurs hier, un jour de semaine.

La visite m'apprend des détails que je saurais sans doute si j'avais lu la biographie traduite par Patrick (celle de Mumford) et je culpabilise un peu.
A l'horizon, au nord, le mont Greylock est presque invisible dans la brume de chaleur. Nous apprenons que le père de Melville était riche, que sa femme était hollandaise, et que Melville comme sa femme avaient des héros de la guerre d'Indépendance dans leurs ancêtres. L'un d'entre eux a participé à la Boston tea party.

Le père de Melville est mort ruiné, et Melville dut travailler à onze ans. Il fit plusieurs métiers, dont celui de garçon de ferme chez son oncle Thomas dans la région d'Arrowhead, ce qui explique que Melville songea à cette région quand il fut devenu célèbre et riche après la publication de Typee. (Sans doute paya-t-il la maison deux fois son prix tant il était anxieux d'acquérir Arrowhead, qui était alors une petite ferme en activité.)
Il n'y avait alors aucun arbre sur le terrain car le bois était vendu pour faire du charbon, et les pins que nous voyons, plus que centenaires, ont été plantés par Melville (une photo montre les pins plus petits que les hommes).

Melville arriva dans la ferme avec le manuscrit de Moby Dick qu'il déclarait alors terminé. Mais il y travailla encore un an et l'on pense que l'influence d'Hawthorne, qui habitait à quelques miles et qu'il rencontra au cours d'une promenade, l'amena à remanier profondément le manuscrit.
C'est sa femme qui se chargeait de mettre ses brouillons au propre, il y eut sans doute des erreurs de transcription que nous ne pouvons retrouver car il ne reste aucun manuscrit. Sans doute Melville les a-t-il détruits, car dès qu'il avait fini un livre il s'en désintéressait, laissant sa femme et sa sœur s'occuper de la relecture et de la publication. Les généticiens travaillent aujourd'hui à partir de l'édition américaine, considérée comme plus fiable que les éditions anglaises.

Les romans suivants furent des échecs et une dizaine d'années après, Melville dut revendre Arrowhead à son frère. Sa femme, sa sœur et un homme de loi (j'ai oublié son nom) furent des soutiens constants tandis que sa mère lui enjoignait de trouver "un vrai travail", ce qu'il fit pendant les dix-neuf dernières années de sa vie. Il mourut oublié et ce n'est qu'en 1923, après que sa dernière fille, Fanny, eut donné le manuscrit de ''Billy Budd'' à un critique, que son œuvre commença à être lentement réévaluée.

La maison ne comprend presque rien ayant appartenu à Melville; elle a été transformée après sa vente: puisque Melville était un écrivain raté, il n'y avait aucune raison de conserver quoi que ce soit en particulier.

Je découvre qu'il est possible de soutenir les baleines en payant pour une plaque d'immatriculation particulière. Le mont Greylock est à une demi-heure, mais à cette heure-là la route doit être fermée (??). Il est le point le plus haut du Massachussets.

Au moment de partir, un homme sur le parking nous voyant cartes déployées nous donne quelques indications:
— Vous voulez la route la plus rapide ou des lieux intéressants?
— La plus rapide, nous avons déjà fait beaucoup de détours, nous venons d'Amherst.
— Ah oui? Qu'avez-vous visité?
— La maison d'Emily Dickinson.
— Ma femme y travaille.
J'ai vraiment l'impression que tous ces gens sont des universitaires bénévoles.

Nous dînons dans un fast-food sur la route 90. En sortant j'aperçois une sorte de journal gratuit, HotelCoupons. Comme un ami nous avait prévenu que le couponing est pratiquement une monnaie parallèle aux Etats, je l'attrape en passant.
C'est ainsi que nous dormons dans un hôtel entre Utica et Rome, à Oriscany.

D'après Google Maps, nous sommes à trois heures et quart des chutes du Niagara. Tout le monde nous dit que c'est plus beau du côté canadien, mais je ne crois pas que nous puissions traverser la frontière avec la voiture de location. Pour une raison que j'ignore, l'étude de location de maxi-camping-car m'avait appris que les loueurs l'interdisaient formellement.

H. me dit qu'il ne montera pas dans les bateaux qui s'approchent des chutes: l'année dernière l'un d'entre eux c'est retrouver sous la chute et les passagers sont tous morts. De même, il y a trois semaines, un homme s'est assis sur la balustrade de sécurité et est tombé en arrière: mort. (Je précise que c'est H. qui veut voir les chutes.)
C'est un point qui contredit l'idée que l'on se fait des Américains qui seraient "tout sécuritaires": nous constatons plutôt l'inverse, vos actes sont de votre responsabilité, vous êtes prévenus de ce qui peut vous arriver, et ensuite, à vous de choisir votre comportement (par exemple, j'ai été surprise qu'on ne vérifie pas mon permis de conduire: mari et femme peuvent conduire, je suppose que si je conduis sans permis, c'est mon problème. De même, les piscines ne sont pas surveillées dans les hôtels, c'est écrit en gros, les consignes sont affichées, et ensuite, à dieu vat.

Dans la voiture

Première voix: — Bump !
Deuxième voix: — Aïe !
Première voix: — Ah oui.
Explication: «Bump» est le mot lu à haute voix par le conducteur intrigué, mot inscrit sur de gigantesque panneaux orange fluorescent (couleur post-it, dit H.). «Aïe» est le cri du passager surpris par le soudain décroché des roues sur la chaussée déformée. «Ah oui» est le constat satisfait du conducteur qui vient de comprendre la signification du panneau: dos d'âne ou nids de poule.

Panneau sur le bord de la route signalant des locaux à louer: «Si votre bureau était ici, vous seriez arrivé» (ce qui m'évoque «Les nouvelles vont vite» du Chat consultant un plan et lisant «Vous êtes ici» (cf. également, pour une référence plus littéraire, l'oncle dans Tristam Shandy «Où avez-vous été blessé? — Ici.»))

Dans un autre genre, j'adore «Adopt a highway» (adoptez une autoroute), qui me rappelle une émission politique au moment des élections en France dans laquelle un commentateur expliquait que pour le reste des Européens, Sarkozy était socialiste (et que l'élection de Hollande ne changerait donc pas grand chose à l'équilibre à l'intérieur de l'Union européenne): je crois qu'un Français ne peut pas réellement se rendre compte de ce que signifie la non-intervention de l'Etat. Pas un magasin ou un fast-food qui ne nous propose de "supporter" une cause ou une famille (ce matin en prenant des doughnuts, une affichette proposait d'assister à un concert de soutien à une famille dont la maison a été ravagée par les flammes en juillet (photo à l'appui), tous les musées ou maisons que nous avons visités proposent de devenir membre de leur association (ce qui existe également en France, certes, mais moins systématiquement: le Louvre ou l'association des amis d'Eugénie de Guérin, mais pas Chambord ou Chenonceau)).

"Do not pass": il est interdit de doubler (ça n'a l'air de rien, mais nous avons mis un certain temps à comprendre ce que cela signifiait. (Non ça n'a pas d'importance de ne pas l'avoir compris plus tôt: à part sur les autoroutes, où chaque file avance à son allure et où il ne s'agit pas véritablement de doubler, je n'ai vu personne doubler, et comme nous imitons les mœurs autochtones, nous n'avons jamais doublé non plus). J'aime bien leurs panneaux en noir sur fond crème.

Lecture à haute voix (partage de connaissances).
Statistiques : plus de la moitié des Américains habitent à moins de trois minutes d'un McDo.
55% des Américains exposent quotidiennement un drapeau; 20% ne possèdent pas de drapeau.
7,5% des pommes de terre cultivées aux Etats-Unis servent à McDo qui emploient 7% des salariés américains.
Les McDo sont identiques dans le monde entier. Particularités locales: de la bière en Allemagne, du vin en France, des salles séparées pour les hommes et les femmes en Arabie saoudite, pays où les McDo ferment quatre fois par jour pour la prière.
(source: Die 101 wichtigsten Fragen - Amerikanische Geschichte de Christof Mauch)

Ecrit entre Gloucester et Concord.

Brume matinale

5h50. Nous avons prévu de partir tôt et le réveil sonne dans dix minutes, mais je sens que les humeurs vont être maussades: cette nuit, à une heure du matin, nous avons eu droit à la goudronneuse et au rouleau compresseur devant le motel pendant une heure, avec lumière clignotante et bipbip lancinant des engins de chantier. Visiblement, pour ne pas gêner la circulation, les routes sont refaites la nuit. C'est prévenant pour les conducteurs, mais infernal pour les habitants. (Evidemment, nous ne sommes peut-être pas censés dormir la fenêtre ouverte (que nous avons fermée pour l'occasion), mais comment résister à du véritable air marin quand nous pouvons échapper à la clim? Surtout que toutes les fenêtres sont dotées ici de cette invention merveilleuse qui m'avait déjà enthousiasmée il y a vingt cinq ans: la moustiquaire.)

Brume matinale sur la mer. Ce matin nous partons vers l'ouest, direction les chutes du Niagara (dix heures de route, à peu près. Nous allons passer près de Buffalo. Pensée pour mes amis oulipiens (regret de n'être pas venue là avec eux), et pensée pour le travail accompli par l'université de Buffalo).

Salem et la maison aux sept pignons

Il fait beau et doux et propre. Nous décidons de rester ici une nuit de plus pour souffler, faire une pause, laver le linge, nous reposer.
J'ai repéré l'adresse d'une laverie automatique, la propriétaire de l'hôtel m'a indiqué comment y aller, nous décidons de laisser les enfants à la piscine (avec moult recommandations de ne pas être trop bruyants, trop envahissants, trop éclaboussants — bref, de représenter dignement l'Europe).

La laverie automatique est installée dans une des maison en bois typique de l'endroit. Elle est à l'inverse de ce que nous trouvons en France: personalisée, décorée, prévue pour l'attente. Une grande table et des chaises sous une télé un peu bruyante (nous baisserons discrètement le son), des tableaux et objets évoquant la Sicile, deux ou trois romans à l'eau de rose et des Mickey parade, des toilettes et de grandes baies vitrées.

Nous convertissons un billet de vingt dollars en quarters (cela nous rappelle toujours Langelot qui prétend que le quarter est la clé de la vie américaine), les pièces dégringolent, nous avons l'impression d'avoir gagné à Las Vegas, le bruit est épouvantable, nous sommes un peu confus.
Acheter de la lessive dans un autre appareil (je commence par me tromper et acheter de l'adoucissant), mettre deux lessives en route (vous décrivez le linge et la machine choisi le programme pour vous).
Nous nous installons sur la table et pendant qu'Hervé finit un travail qu'il doit envoyer au plus tôt, je commence à jouer avec mes quarters, m'étant aperçu que certains portaient le symbole d'un Etat des Etats-Unis. Au total, nous en avons récupéré une vingtaine ce matin, et le reste du voyage nous essaierons d'en obtenir d'autres. Au-dessus de nos têtes, Tommy Lee Jones et Meryl Streep font la promotion de leur dernier film et ça a l'air très drôle.
Nous sommes bien ici, je pourrais passer mes vacances ici, des vacances sur un autre rythme, calme et bleu pâle.

Après-midi à Salem pour visiter la maison aux sept pignons, de Nathaniel Hawthorne. Ma prof d'anglais m'avait offert le roman et c'est pour elle que j'y vais — mais aussi pour Melville, et pour RC qui m'a appris le premier les relations entre ces deux auteurs.

En attendant le début de la visite, soleil sur les briques :




En réalité, il s'agit de la maison de la cousine ou de la tante (je ne sais plus très bien). Dans le jardin a été apportée et reconstruite la maison natale d'Hawthorne (pour que cela soit plus facile à visiter — ou pour diminuer les frais de l'association Hawthorne?). La guide joue avec une maquette pour nous expliquer comment compter les pignons; il n'y en avait que deux quand Hawthorne a écrit son roman, sa tante a fait ajouter les autres.
En entrant dans le grenier, j'ai un "pang de recognition", j'ai déjà vu ce lieu en rêve. C'était la chambre des esclaves, et une fois encore, on nous fait remarquer combien leurs conditions de vies étaient inhumaine, glaciale en hiver, étouffante en été (sous-entendu, ce n'était pas beaucoup mieux qu'au sud).
Par la fenêtre, la vue sur la baie est magnifique, l'eau très bleue et les voiliers très blancs.

Ce que je lis de la vie d'Hawthorne sur les murs me laisse une impression ambivalente, il est écœurant à force d'avoir tout eu, bonheur familial et succès littéraire, et pourtant tout cela donne l'impression d'avoir été construit sur le sable, tout s'est effondré après sa mort, sa famille n'a pas su continuer à vivre dans ce bonheur dont il se réjouissait tant. (Ceci sont des impressions et des souvenirs de visite à confronter à une véritable biographie, bien entendu.)

J'erre longtemps dans la boutique de souvenirs, hésitant à prendre une tasse noire à l'extérieur, rouge à l'intérieur et un A gothique également rouge peint sur le noir. La boutique me déçoit un peu, insuffisamment littéraire, pas de correspondance Hawthorne-Melville ainsi que je l'espérais, pas d'études sérieuses, d'œuvres complètes; en revanche beaucoup d'allusions aux sorcières et à Halloween.
J'achète malgré tout Grandfather's Chair qui paraît couvrir la période des pionniers à l'Indépendance, soit recouper ce que nous venons voir entre Plimoth Plantation et Boston.

Ensuite H. nous emmène prendre une glace dans ce que Yelp décrit comme le meilleur glacier des environs. C'est une baraque de confiseur, et j'ai l'impression que le jeune homme en train de faire cuire des pommes d'amour derrière la vitre dans une chaleur épouvantable me lance un regard triste de prisonnier sans espoir.

Gloucester. Nous ne trouvons pas de carte routière, mais du produit contre les coups de soleil, les enfants ont cuit à la piscine ce matin. La femme qui tient la supérette est toute heureuse d'apprendre que nous voulons aller aux chutes du Niagara, qu'elle aime beaucoup.

Nous terminons la journée dans un restaurant mexicain. Le repas est si épicé que ma fille ne mange pratiquement rien; mais H., toujours fanfaron, demande des sauces supplémentaires. La serveuse lui en apporte, et, le regardant dans les yeux, articule lentement:
— Now, I want you to be very careful with that.

(H. n'arrivera pas à les manger.)

Matin frais

6h30. D'erreurs de route en déviations (l'idée était de s'éloigner de Boston pour éviter les motels trop onéreux), nous nous sommes retrouvés à Gloucester, où il fait frais, où les tables sont couvertes de rosée (ça n'a l'air de rien, mais c'est une première). Tout le monde dort dans la chambre et je me suis éclipsée. (C'est amusant le prix des motels: entre deux chambres dans un motel miteux où il faut prendre le petit déjeuner dans un fast-food à côté et une chambre dans un hôtel bien plus agréable dans laquelle le propriétaire propose d'ajouter un lit (les chambres possèdent toujours deux grands lits et les filles dorment ensemble) et le petit déjeuner est inclus (évidemment, adieu alors aux pancakes aux myrtilles, il s'agit de buffet où il faut tout faire soi-même (mais on peut alors s'amuser avec les machines et les sachets inconnus), le prix de revient est à peu près le même.) Je suis en train d'écrire au soleil au frais au bord de la piscine.

Et j'ai du wifi. Le soir il est inutile d'y compter: tout le monde tire dessus, la connection est si mauvaise que j'abandonne (et de toute façon hier soir nous étions bien trop fatigués. Nous nous endormons comme des masses, je me demande ce qui nous fatigue autant. Le décalage horaire est désormais absorbé.)

Je vais essayer de compléter les deux jours précédents avant que tout le monde ne se lève (ou que ce portable n'ait plus de batterie).

Boston

Au petit déjeuner je teste le peanut butter en petit pot unitaire (meilleur que chez nous, plus pâteux). Il faut vraiment aimer le goût de la cacahuète, le vrai, celui des cacahuètes décortiquées, ni grillées, ni salées.
Il y a un moule à gaufres mais nous ne voyons pas de pâte. Ce n'est que plus tard, en voyant les gauffres impeccables d'un jeune cadre dynamique qui petit déjeune à ma gauche que je trouverai le distributeur: on se verse la quantité de pâte nécessaire dans un gobelet, on la répartit dans le moule, on attend, on retourne à mi-cuisson. Drame entre le frère et la sœur, elle squatte l'appareil pour deux sets de gauffres ratées, il réussit les siennes bien qu'un peu trop craquantes.
Toute la vaisselle est jetable, au bout d'une semaine ma fille ne supporte plus les couverts en plastique. Tout ce peuple en marche gobelet à la main est assez étonnant, mais il faut dire que conduire une automatique laisse une main et un pied libre: comment s'occuper? Manger ou téléphoner.

Boston. Il fait chaud mais ce n'est pas la moiteur de New York. La ville me plaît au premier regard (1), la hauteur de ses immeubles (moyenne), l'harmonie de ses proportions, ses briques rouges, le style anglais (victorien?) des maisons autour du parc central.

Une différence avec New York, c'est que des enfant se baignent dans les fontaines. Je n'ai pas compris que personne ne le fasse à NY, est-ce illégal, ou simplement que les gens sont trop obsédés par l'hygiène? (J'ai vu plusieurs fois des mères recommander à leurs enfants de ne pas toucher les rampes d'escalier ou les poignées de porte, ouvrant elles-mêmes les portes avec les coudes).




Nous suivons tout simplement la ligne rouge à travers Boston. Elle est peinte en partie, mais parfois ce sont les briques des trottoirs elles-mêmes qui sont rouges, décolorées par le temps et l'usure. Je me demande depuis quand existe cette ligne. Je pensais qu'elle avait pour but de canaliser les touristes (ce qui n'est pas bête, grande économie de moyens pour une efficacité maximale), mais elle paraît si ancienne que ce fut peut-être à l'origine un hommage à l'histoire de Boston(2). Je découvre cette ligne sur place, c'est H. qui s'est documenté avant de venir à Boston. Nous ne ferons que trois étapes, toutes à pied.

En passant, nous visitons le cimetière de Granary (tombe des parents de Benjamin Franklin, et non la sienne, comme je l'avais compris par erreur) où sont enterrées les victimes du massacre de Boston et Mother Goose(3).
Nous voyons également à deux pas la première école publique des Etats-Unis, transformée aujourd'hui en bureaux. Un panneau explique que ce fut le premier bâtiment historique sauvé ainsi, en le réhabilitant pour l'utiliser à d'autres fins que celle prévue à l'origine (drôle de façon de préserver un bâtiment, mais après tout, pourquoi pas?)

Park Street Church: je retiens qu'elle a servi comme dépôt de poudre pendant la guerre de 1812(4) d'où son surnom de "Brimstone corner". Samuel Francis Smith y a écrit un nombre incalculable d'hymnes et chants, dont le premier hymne américain. C'est également la plus ancienne radio évangéliste (même si je ne sais plus très bien ce que cela signifie: la première au monde? la plus ancienne à diffuser encore aujourd'hui?)

Old South Meeting House. Des statues des personnes importantes, des vitrines et Old South Meeting House expliquant les événements ayant mené à la "Boston tea party" sont disposées autour des stalles. Je découvre l'origine du "Tea Party", qui n'était pour moi qu'un ramassis d'extrémistes. Cela ressemble un peu au Front national qui a récupéré le nom du Front national de la Résistance.
Parmi les statues je découvre également Phillis Wheatley, qui réussit à être femme, noire, esclave née en Afrique et poète publiée au XVIIIe siècle. Comment une telle chose est-elle, fut-elle, possible?
J'achète mes deux premiers livres du voyage, un contenant des anecdotes sur l'histoire des Etats-Unis, un sur des citations inhabituelles de Benjamin Franklin (le genre de truc qui doit traîner sur internet en des milliers de versions, mais éparpillées). Et un T-shirt "Boston tea party". Déborah fait la moue, me dit que c'est ambigu; je lui réponds que ça m'est égal, que je me fiche de l'opinion des autres et que de toute façon personne ne connaît ce parti en France.
De façon plus générale cette église semble avoir joué un rôle dans l'histoire de chaque révolte ou protestation (contre l'esclavage, par exemple).

The Old State House. Le "massacre" de Boston a eu lieu devant ce bâtiment. Massacre est un bien grand mot, cinq à huit hommes tués par des soldats anglais qui ont paniqué dans l'atmosphère surchauffée de la ville (j'ai sans doute l'air peu compatissante, mais dans le cimetière il semblait que les victimes étaient des dizaines, femmes et enfants compris).

A midi, déjeuner au Quincy Market, en deux équipes, car nous en tenons définitivement pour le homard tandis que les enfants préfèrent les hamburgers ou les pizzas. Promenade, ça parle français dans les allées, souvent des Canadiens. Il fait chaud mais plus doux malgré tout, il est sans doute plus facile pour un Européen de s'adapter à cette ville qu'à toute autre. (Il faudra que je lise Les Bostoniens.)

Rien à voir à Faneuil Hall qui, selon le même principe que l'école ci-dessus, a été transformé: c'est l'équivalent d'un vaste marché couvert spécialisé dans les gadgets et souvenirs pour touristes.

Retour vers la voiture garée en sous-sol au sud ouest du parc, je réussis à convaincre de pousser jusqu'à la bilbliothèque (arguments clé: «Il y aura du wifi et des chaises»). H. a quelques obligations professionnelles, les enfants jouent sur leurs écrans, je déambule dans le bâtiment monumental. J'ai la surprise de rencontrer plusieurs fois Jeanne d'Arc, la première fois dans l'escalier, puis dans les salles de l'étage (je ne sais pas trop ce qu'elles sont, ni si nous avons vraiment le droit d'être là).





La dernière visite est pour Trinity Church (entrée payante pour moi, je n'ai pas un cent, les enfants se cotisent avec la monnaie restante de leurs sandwiches).

Nous quittons Boston, traversons Salem, nous perdons, cherchons un hôtel. Le soir tombe, nous avons peur que les hôtels soient très chers, c'est si joli au bord de la mer.


1- T-shirt vu à Mystic Seaport sur un jeune homme pas mal du tout: «si vous ne croyez pas à l'amour au premier regard, croisez-moi une seconde fois».
2- La Freedom Trail.
3- Je croyais que les Contes de ma mère l'Oye étaient la traduction de ces comptines: erreur, erreur, mais pas la seule erreur, car apparemment il y a deux Mother Goose, une Mary et une Elizabeth, souvent confondues. (Je découvre tout cela sur internet après le voyage).
4- Plus tard au cours du voyage, je comprendrai qu'il s'agissait d'une "guerre du wiskhy" menée contre les Anglais (et donc l'aide des Français!). Le fort de Niagara Falls célèbre les deux cents ans de cette guerre.

Plimoth Plantation

Petit déjeuner plus rudimentaire que les jours précédents (forfait de sept dollars pour nous cinq). J'essaie le jus de cranberry en libre service. Nous sommes visiblement au pays de la cranberry (canneberge: grosse airelle des marais, dit le guide du routard) et j'aime beaucoup ça. O. est malheureux, pas de chocolat au lait.

Les enfants auraient bien profité de la piscine encore ce matin, mais elle n'ouvre qu'à neuf heures et nous voudrions être à Boston ce soir (ce n'est pas ce que j'ai écrit dans le billet précédent: je n'étais pas au courant). H. a prévu de voir Plimoth Plantation, Déborah aussi, je ne sais pas ce que c'est: il s'agit du camp des premiers pionniers débarqués du Mayflower en 1620.

Comme hier à Mystic River, il s'agit de toute une zone transformée en musée. La visite commence par un film qui nous explique ce que nous allons voir: la rencontre de deux peuples ("two peoples": j'apprends que "people" peut prendre une s).
Le film est sous-titré en anglais, et j'ai alors supposé que plutôt que de trancher dans le choix des langues, il s'agissait d'une solution élégante pour aider les étrangers à comprendre (c'est efficace, O. avec son unique année d'anglais derrière lui en est la preuve); mais l'expérience de la télé le lendemain à la laverie automatique semble montrer qu'il s'agit plutôt d'un sous-titrage pour les sourds, qui aiderait aussi les latinos (et autres) à apprendre l'anglais (ce n'est pas incompatible).

Une tribu de Wanapatoags était installée là, mais le siècle précédent l'avait fait disparaître (les maladies importées ont ravagé la moitié de la population indienne) et les pionniers se sont installés exactement au même endroit. Le site de Plimoth Plantation présente un campement indien, plus loin le village des pionniers et plus loin encore un bâtiment destiné à montrer le travail artisanal de l'époque, poterie, couture, tricot, menuiserie (et j'ai la surprise de lire sur un panneau explicatif: «vous pensez peut-être que l'artisanat et les activités manuelles sont des hobbies, mais à l'époques, il s'agissait d'activités vitales pour la survie». Se pourrait-il réellement que les visiteurs américains aient une vision purement industrielle des productions humaines? Je n'arrive pas à y croire, ils ont forcément eu une grand-mère ou un arrière grand-oncle qui travaillait de ses mains).

Le film nous explique que tous les guides/acteurs présents dans le village indien sont de véritables indiens. Nous sommes invités à poser toutes les questions que nous voulons aux personnes que nous rencontrerons (mais nous sommes prévenus que les pionniers exposent les idées de l'époque, qu'il ne faudra pas être choqué par exemple par leur refus de la tolérance religieuse: de sont des Puritains (et que cet avertissement soit nécessaire me fait sourire)).
Nous sommes très loin des "animations" à la française genre Provins, où ce qui est favorisé est le spectacle et l'agitation, le bruit et le mouvement. Ici il s'agit de reconstitution et de démarche didactique, ce que O. résume d'un mot: «c'est comme un jeu de rôle en trois D».
C'est très naturel, très efficace en matière d'apprentissage, non intrusif (puisqu'il n'y a que des réponses à des questions); le seul problème en ce qui me concerne c'est que je suis aussitôt dans le "méta": quelle est la formation des acteurs, quels sont les présupposés d'une telle méthode, etc.

Village des indiens: un Iroquois (aaahhahh, la coiffure n'est pas leurs cheveux, mais une coiffe sans doute en crin de cheval coloré, très souple, maintenue je ne sais comment) nous explique la structure de la tente, très impressionnante («c'est construit comme un navire de guerre, c'est très solide. Il y a quelques années une tempête a détruit quatre ou cinq maisons de pionniers, il a fallu faire un appel aux donateurs, mais dans le village indien nous n'avons eu aucun dégât»). Il nous raconte que les systèmes indiens repose sur le matriarcat, que les personnes âgées venaient vivre avec leurs enfants dans une seule grande hutte où il faisait si chaud que les enfants sortaient nus jouer dans la neige pour se refroidir.
Lui vit encore en tribu, pas aux Etats-Unis où c'est désormais interdit en hiver, mais au Canada, qui protège mieux les modes de vie traditionnelles.

Village des pionniers, tellement moins intégré à la nature, entouré de palissades, aussitôt défensif. Le contraste est saisissant, tout ici à l'air maladroit, mal adapté. C'est drôle de se dire que c'est ce mode de vie qui a prévalu, alors qu'il semble bien moins rationnel et confortable. (Les pionniers n'ont-ils jamais été tentés de vivre comme les indiens? Mais ils venaient avec leur foi, pour ne pas dire leur fanatisme.) Il est difficile de faire le lien mental entre cela et Manhattan. Quatre siècles.

Le site de ce village est magnifique, en pente douce avec la mer au pied. Quelques maisons, les meubles et les animaux sont venus avec les hommes, sur le Mayflower. Dans un premier temps, le cordonnier et le maréchal-ferrant ne faisaient qu'entretenir et remplacer ce qui s'usait. (Dans les ateliers un menuisier et une couturière continuent à fabriquer à la main ce qui est utilisé par les acteurs dans le village.) Il fait très chaud, mais dans les maisons obscures, un feu brûle dans les cheminées. Une femme nous explique qu'elle a chaud parce qu'il fait chaud, mais pas à cause de sa jupe en laine, qui la protège au contraire de la chaleur du feu. (J'ai mes doutes.) Le tablier en lin n'est là que pour protéger la jupe, car il se lave plus facilement. (Elle se moque drôlement de la robe d'été d'une fillette, genre de t-shirt un peu long, en disant qu'elle se demande si elle a subi un naufrage pour se promener ainsi en guenilles, mais qu'elle ne veut pas la juger, car elle ne la connaît pas).

Repas au "centre", menu indien traditionnel à base de courgettes et maïs. C'est bon. Premiers achats de tee-shirts du voyage. Il en existe un qui montre trois ou quatre indiens armés avec la légende suivante: «Milice anti-terroriste depuis 1492». Cela me plaît beaucoup, je trouve cela insolent et bien vu, mais porter cela en tant qu'étrangère me dérangerait, j'aurais l'impression de faire la leçon à mes hôtes. Tant pis.

Puis visite d'une réplique du Mayflower à Plymouth même. C'est minuscule, on dirait une boîte à chaussures. Plus de cent pionniers là-dessus, auxquels il faut ajouter les hommes d'équipage (une trentaine de personnes), les meubles, les animaux… Une idée de l'enfer, il devait vraiment falloir de bonnes raisons pour décider de quitter l'Europe ainsi.
Nous discutons avec un homme plus âgé sur le pont: le navire est en état de naviguer, mais cela coûte extrêmement cher en assurance. De plus il faut loger l'équipage à l'hôtel le soir, il n'y a pas (plus) le droit de dormir sur le navire. A Plimouth même, l'ancrage est gratuit car l'association assure en échange la surveillance du port.

Pierre (rocher) des pionniers gravée de 1620 à quelques pas du port. Un panneau explique l'histoire de cette pierre, c'est-à-dire qu'il explique une mise en scène historique conçue plus de cent ans après.

Nous avons fini vers quatre heures, et comme nous avons un peu de temps, nous allons baguenauder dans un centre commercial: O. ne supporte plus ses cheveux, il lui faut une coupe. Que ce soit à cause de mon accent ou de son désamour des coupes militaires, la jeune coiffeuse ne lui fait pas la coupe en brosse attendue mais le massacre allègrement (pas grave, ça repoussera), des achats pour H (son short ne tient plus), des sandales pour eux deux, un chapeau de paille pour Déborah, un chapeau blanc pour O., le tout en solde, au quart du prix qu'on le trouverait en France.

Le soir, repas dans un steakhouse, le Longhorn de Pembroke. Portions trop importantes hélas, O. ne termine pas son gâteau au chocolat, qui consiste en DEUX portions d'un gâteau qui ressemble à une forêt noire sans les cerises (il faut dire qu'il a fini les assiettes de sa sœur et de Déborah: s'il avait su, il se serait économisé).





Fin du repas mystérieuse: une voiture de police sur le parking (le gyrophare clignote dans la nuit, éclairant de rouge et de bleu les vitres du restaurant), une femme inquiète fait des va-et-vient de la caisse aux toilettes, un homme armé d'une serpilière se dirige vers les toilettes, chargé également d'une pancarte à poser sur le sol «attention glissant sol mouillé».
Deuxième voiture de police, puis ambulance (le tout silencieux: pas de remue-ménage dans le restaurant, pas d'exclamation, pas de sirène). Nous échaffaudons des hypothèses, je penche pour une overdose (vomissures et évanouissement), les enfants sont plus gores ou plus tragiques, ils en tiennent pour l'égorgement ou le suicide et du sang partout.
Mais nous ne voyons aucun corps sortir. Y a-t-il une porte de service?





Nous avions comme plan de refaire ce qui nous avait si bien réussi hier: demander au serveur un conseil pour la nuit. Mais nous sommes dans un centre commercial sur une route passante et non plus aux abords d'une petite ville où tout le monde se connaît; les renseignements sont inexistants. Il est tard, ou plutôt il fait nuit (il n'est pas si tard que ça), le premier hôtel est plein, nous avons peur que les prix explosent si nous nous rapprochons de Boston, nous prenons la dernière suite dans un Confort Inn à Rockland, assez cher lui aussi.

Planification globale

7 h. Tout le monde dort malgré le réveil qui a sonné assez bruyamment. Je tire les rideaux, comptant sur la lumière naturelle pour les réveiller, et les laisse dormir, moitié par bonté d'âme, moitié par auto-protection: je ne tiens pas à avoir quatre bougons dans la voiture (ce n'est tout de même pas de bol d'être du matin dans un monde où tout le monde semble du soir. Surtout que l'heure semble calée sur le soleil, à huit heures et demi le soir il fait noir.)

De toute façon, selon mes premières évaluations, nous ne serons qu'à onze heures à Boston, il faudra y dormir.
Nous devons voir des amis à Charlottesville, idéalement vers le 12 août car l'un d'entre eux recommence ensuite à travailler. Donc il faut estimer à la louche, prendre notre temps mais ne pas trop en perdre. (Tout le monde répète tant que les Etats-Unis c'est grand et que nous, Européens, n'avons pas la notion des distances, que je crains de faire une erreur d'estimation (ou tout simplement de prendre les miles pour des kilomètres, même en sachant que ce sont des miles.))

La mer sur les côtes du Massachussetts fait comprendre cette impression d'opulence tranquille des films qui se passe en Nouvelle-Angleterre:


Mystic Seaport et Sandwich

Pancakes au sirop d'érable au petit déjeuner («— Qu'est-ce que c'est, des "texan toasts"? — C'est le moment de le savoir: tu en prends et tu verras.» Mais elle n'est pas aventureuse.)

Ce qui m'étonne le plus, c'est que la température ne chute pratiquement pas pendant la nuit. Pas de fraîcheur de l'aube.

Arrêt à Mystic Seaport, dont le nom dit quelque chose à H. Tout un ensemble de maisons sont consacrées à la pêche et aux bateaux du 19e siècle: dernier baleinier conservé (en fait il a été dégagé de la boue en 1973 dans laquelle il s'enfonçait depuis son abandon dans les années 20); les prospectus annoncent qu'on peut le visiter et c'est vrai — mais sur cale, il est en pleine réfection.
Un guide (un homme simplement posé là sur le pont supérieur du navire, très loup de mer d'extérieur (un nez en patate creusé de caverne, extraordinairement loup de mer, il ne lui manque que la pipe (mais ça ne plaisante pas, pas de cigarettes dans toute la zone, y compris dans les rues à l'entrée du site (ce qui fait que les abords sont généralement beaucoup plus propres qu'en France, sans mégot omniprésent))) et qui ne nous adresse la parole que si nous lui parlons) nous explique que le navire a été tiré de l'eau en 2008 pour quelques travaux qui devaient durer un an et demi, mais devant l'état de la coque qu'ils avaient alors découvert, les travaux duraient depuis trois ans et demi.

Mais au lieu de fermer le chantier au public, ils l'exposent et l'expliquent, c'est passionnant. Travail des charpentiers, des menuisiers, réalisation des voiles, des cordages, des clous, des tonneaux, explication du dépeçage de la baleine, et plus qu'à Melville que j'ai lu il y a trop longtemps, je songe à Chatwin et au ''slug'' et au Miroir de la mer de Conrad.

Ici se trouve également une école de voile, et un magnifique voilier, le ''Joseph Conrad'', se visite et sert de bateau école aux enfants de dix à quinze ans. (Dans les hangars, des barques et des voiliers historiques, dont celui qui a appartenu à Franklin Roosevelt dans lequel il fit sa dernière sortie la veille de son attaque de polio. C'est tout un imaginaire d'enfants dépeignés et souriants sous des voiles blanches qui remonte à la mémoire.)

Homard au déjeuner à la cafétéria (si si), nous prenons "soda à volonté" et j'en profite pour tout essayer ("Dr Pepper" sent à mon avis l'amande amère, mais à la réflexion ce doit être de la cerise, un type de cerise.)

Puis petit tour de barque avec O. et Déborah, on est toujours aussi bien sur l'eau, il y a du vent. Les Américains me font rire, ils comprennent gentiment les deux ou trois mots que vous baragouinez en oubliant toute syntaxe, et enchaînent en parlant ordinairement, sans ralentir ou vous faire grâce des mots complexes ou se demander si vous allez comprendre. A ma grande surprise, je me rends compte qu'ils ont raison, on s'en sort très bien, et sans doute mieux, ainsi. On s'habitue et on progresse.

La maison 54 est un "Hall of Fame" consacré à l'aviron. Si je comprends bien, ce serait ici que les premières compétitions, ou entraînements, d'aviron du continent américain auraient eu lieu ici (cela me semble étrange, Yale et Havard sont proches, certes, mais pas tant que cela. Enfin, je n'ai pas le temps de lire plus ou de comprendre mieux. Je remarque un livre consacré aux Kelly, et je me souviens avoir expliqué à mon kiné que le père de Grace Kelly avait été champion olympique (je suis en train de le convertir à l'aviron et il voulait savoir si c'était une discipline olympique). Je récupère une adresse de blog: hear-the-boat-sing.

Vers le soir nous rejoignons Sandwich sur Cape Cod. Le cap a été aménagé dans les années 30 par des jeunes hommes entre dix-huit et trente ans (à vérifier, j'écris de mémoire à partir d'un panneau trouvé sur une aire de repos) qui recevaient trente dollars par mois de l'Etat (mais ils ne touchaient que cinq dollars, le reste était envoyé à leur famille). (Je me dis que nous ne sommes pas si loin des camps de travail d'Hitler: aux mêmes maux les mêmes remèdes.)

Nous marchons le long du canal, voyons un homme remonter, écœuré, une raie («Mais qu'est-ce que je vais faire avec ça? Il n'y a rien à manger là-dedans» (En me retournant, j'ai la surprise de constater qu'un homme s'est arrêté pour fournir une recette de cuisine)), un chien genre loulou de Poméranie (beaucoup de poils) échapper à sa maîtresse et entrer dans l'eau sans une once d'hésitation, une barge passer poussée par un pousseur… Il fait plus doux de quelques degrés, nous avons tous des coups de soleil. On est bien.





Salade de cranberries et amandes pour moi (mais c'est terrible ces serveurs qui commencent par «Puis-je vous servir quelque chose à boire?» alors que vous avez à peine eu le temps de vous assoir et de reprendre vos esprits. Que faut-il répondre? Car ils ne prennent pas la commande mais disparaissent vingt minutes pour aller chercher sodas et verres d'eau)), délicieux, puis motel recommandé par le serveur : piscine inattendue pour un prix raisonnable, les enfants sont ravis.

En route

Récupéré la voiture. Ces Américains n'ont peur de rien: "enjoy!", et ils se barrent, et je me retrouve à devoir sortir la voiture (une Chrysler 300) dans la cinquantième rue, avec un camion garé en face occupant la moitié de la rue et un van blanc à moitié engagé à ma droite dans le parking dont je veux sortir (ce qui fait que je dois le contourner pour prendre la rue en sens unique à droite).
Je n'ai jamais conduit d'automatique. La voiture m'indique que je dois appuyer sur le frein en passant sur "D", je mets un certain temps à le comprendre, j'avance, je bloque la rue, les taxis klaxonnent, la voiture hoquète (ce n'est que plus tard que je comprendrai qu'elle ne peut pas caler), un black un peu affolé m'aide un instant («— Are you all right? — No, I'm French, I never drive automatic!» (j'ai ouvert la vitre sans vraiment m'en rendre compte)) à prendre le virage entre le camion et le van blanc. De hoquets en klaxons (ils ont le klaxon facile, ces New Yorkais), j'arriverai à l'hôtel.

Direction Long Island, le but est la maison natale de Walt Whitman. Bouchon dans le quartier chinois, j'ai compris qu'il ne faut pas que je me serve de ma jambe gauche, sinon je débraye, c'est-à-dire que je freine avec le pied gauche en accélérant avec le pied droit, ce qui explique les hoquets de la voiture. Sinon, elle est extrêmement agréable, une impression de vaisseau spatial, elle flotte, elle est légère, elle tourne court, les rues sont larges, il y a de la place, ça change tout.
Nous passons sur Brooklyn Bridge, en travaux. Je comprends enfin pourquoi on parle d'un magnifique point de vue du milieu du pont: il y a une voie piétonne au centre, entre les voies pour voiture. Je n'ose imaginer la chaleur (il est 1 p.m., le soleil cogne sur bitume, le pare-brise est brûlant).
Brooklyn, le Queens, quartiers tranquilles, puis friches industrielles, casses de voitures, autoroute, cimetières, golf, hôpitaux; trop tard, nous n'y arriverons pas à temps (4 p.m.), nous continuons.

Le musée est encore ouvert, il ouvre une heure plus tard le samedi, miracle.
Nous visitons une maison minuscule guidés par un jeune homme enthousiaste. Je suis impressionnée par les catastrophes qu'a affrontées la maison: un ouragan ou une tempête (j'ai compris son nom, Anne, mais pas l'année (j'ai des problèmes avec les chiffres)) a noyé le rez de chaussée et le plancher n'est plus d'origine, à l'étage les vitres ont été cassées par une tornade, et une pièce attenante a brûlé.
La maison est minuscule et plaisante, avec une jolie pelouse close par une palissade en bois.

— Connaissez-vous l'expression mad as a heater hatter?
— Oui, c'est de Lewis Carroll, "le chapelier fou"*.
Le jeune homme est interloqué, il ne nous comprend pas, puis rit quand il a compris:
— En fait, la technique de fabrication des chapeaux utilisait du mercure, ce qui empoisonnait les chapeliers qui devenaient fous.
(Et je suis stupéfaite et enchantée de découvrir que Carroll n'avait pas inventé l'expression, mais l'avait utilisée au premier degré.)

Long Island, autoroute dans l'autre sens, nous prenons la direction Cape Cod, deux péages successifs, magnifique vue sur Manhattan au loin dans la brume à partir de Throgs Neck Bridge. De l'autre côté, Manhasset Bay est piquetée de voiliers, c'est magnifique.

Soirée une fois encore cinématographique, motel de Terminator ou de No Country for Old Man près de Milford sur la 95 (sortie Post Road North), burger dans un steakhouse avec une dizaine d'écrans passant cinq ou six chaînes (dont les JO et du baseball), des photos noir et blanc de baseball et football américain et du rock en fond sonore. Et le meilleur hamburger que j'ai jamais mangé.





Et comme je n'en suis plus à un cliché près, NCIS passe à la télé quand nous rentrons.


* en français dans la conversation.

Moma etc

Matin. Du mal à me lever, à me déplier, courbatures. Quand je pense que je suis la plus en forme des quatre. Je ne sais pas si A. va pouvoir marcher aujourd'hui, elle paraissait avoir la plante des pieds très échauffée. J'ai du mal à m'apitoyer après qu'elle m'eut dit le premier jour: «Ah mais je comprends pourquoi j'ai du mal à marcher, ça fait trois semaines que je ne bouge pas» (cf mes billets énervés de juillet).

Hier 3 août.

Nous avions donné rendez-vous aux enfants à 8 heures dans le hall. En arrivant, nous croisons O., presque affolé (ce n'est pas dû tout son genre de perdre son sang froid, il est très flegmatique):
— Déborah s'est enfermée dans la salle de bain depuis une demi-heure, je n'ai même pas pu aller pisser!
Il a l'air abasourdi et dépassé par cette action incompréhensible. Je lui propose les clés de notre chambre, il les refuse courageusement:
— Non, elle a terminé maintenant, j'étais juste descendu vous prévenir.
Nous les attendons, j'en profite pour poster deux billets écrits hors ligne.

Plus tard, je commenterai: «Moi qui comptais sur la ponctualité allemande!» À quoi il répondra, toujours logique: «Mais elle, elle était à l'heure.» (Et je me suis demandé si nous pouvions tirer une morale de cette phrase.)

- Sud de Manhattan pour voir le mémorial du 11 septembre. Palissades, chantier. Déjà très impressionnant, vertige "à l'envers" en regardant vers le haut. Une petite église, très vieille, Saint-Paul church, je suppose que tout le monde la connaît, l'a vue à la télé à l'époque. Pas moi. J'aurais bien erré entre les tombes penchées, je n'ai pas osé le demander à mes compagnons de voyage («Encore une église!» finit par être traumatisant à la longue.)
Je regrette de ne pas m'être renseignée, de ne pas avoir mieux préparé ce voyage. Pour visiter il faut réserver (911memorial.org). Nous n'avons pas réservé.

- Nous sommes à deux pas de la poste centrale. Immeuble monumental, climatisé (chaque passage dans un bâtiment permet de se rafraîchir un peu, il fait déjà très chaud), inauguré par Roosevelt. La salle des casiers poste restante est très old fashion. J'achète des timbres (aucune idée de l'endroit où ils s'achètent ordinairement, mais il faut dire que je n'ai pas demandé et ne suis entrée nulle part).

- Rendez-vous au MoMa avec le reste de la famille de Déborah (famille tuyau-de-poêle un peu étonnante). Désormais nous sommes neuf, ce qui ralentit le mouvement, avec les besoins ou désirs de certaines auxquelles personne n'ose dire non, par politesse. Nous nous séparons, je fais une équipe avec H. et O., nous abandonnons A., de mauvaise humeur depuis que j'ai inspecté son sac et l'ai délestée d'un kilo de bagage (livres de grammaire anglaise, plusieurs bouteilles d'eau d'un demi-litre (je ne lui en laisse qu'une), etc).
Mes impressions du MoMa sont mitigées. De beaux Picasso, les célèbres Demoiselles, des Van Gogh, etc, etc. Mais finalement assez peu de Warhol, par exemple. Ils doivent être ailleurs, à Chicago ou Los Angelès. Et pas d'Edward Hopper, moi qui espérais tellement en voir (oui, je sais, il suffisait de se renseigner: mais ils n'auraient pas été là davantage). Je photographie Rebus, pour des raisons églogales (Travers coda).
Des variations, des peintres et sculpteurs dont je n'ai jamais entendu parler, ou pas souvent*. Tout cela est très gai, joyeux, met de bonne humeur et laisse interrogatif. De l'art? Vous êtes sûr? Mais ce n'est pas très sérieux, non?





Mais s'il s'agit de dire quelque chose de l'homme d'à la fois intemporel, éternel, universel, et de très ancré dans le temps, dans une époque, pourquoi pas?
Dans la salle des minimalistes, j'essaie de donner quelques pistes à O. sur le point atteint aujourd'hui (l'année prochaine, histoire de l'art au brevet des collèges, mais je doute qu'il aborde l'art contemporain).

Les pièces qui marquent le plus sont finalement celles des expositions temporaires, mais on n'a pas le droit de les photographier. Je ne vois pas de catalogue (sans doute vais-je trop vite, il y en a sûrement).

- Tour de l'île de Manhattan en bateau. Nous apprenons que la meilleure vue possible, et gratuite, sur le mémorial du 11 septembre, est le "jardin d'hiver" (winter garden), une construction entièrement vitrée sur le bord de mer.
Le commentateur est d'un nationalisme ou d'un chauvinisme échevelé (ton emphatique: «Et si vous êtes américain, vous devez venir vous recueillir ici, où tant d'Américains sont morts»; «Et si vous êtes New Yorkais comme moi — combien de New Yorkais ici? Levez la main. … A New York sont parlées toutes les langues de la terre; d'où que vous veniez il y a forcément quelqu'un qui parle votre langue…» son enthousiasme m'amuse mais agace les deux Américaines à côté de moi que j'entends commenter.
De la mer, on se rend compte que les immeubles à l'extrême sud sont vraiment serrés. C'est un miracle qu'il n'y ait pas eu davantage de gratte-ciels touchés le 11 septembre. J'ai des questions soudain, que s'est-il passé juste après, est-ce que les gens qui vivaient là sont revenus y dormir? Y a-t-il eu des journées de deuil? Tout a-t-il continué? Je ne me souviens plus. Je regrette de n'avoir jamais vu les tours.
Quais abandonnés, activité portuaire disparue, l'activité immobilière gagne. De l'autre côté de l'île, à l'ouest dans le New Jersey, les immeubles sont en expansion (n'y a-t-il pas de marée haute?)) Etrange mélange de ce qu'on sait être la plus grande richesse et cette impression d'abandon ou de chantiers.

- Retour. Il faut remonter toute la 42e rue. Nous attendons le bus. Il est à cinquante mètres de l'arrêt, franchit trente mètres en vingt minutes. La chaleur est à couper au couteau. Nous partons à pied. Explication deux blocs plus loin: la police a bloqué un carrefour. Les piétons envahissent la chaussée. Je m'attends à des sirènes, à une explication: rien. Nous marchons. Chaleur.
Sieste.
- Mac Do (je ne retrouve plus ce que j'aimais tant il y a vingt ans. Etait-ce des milk-shakes? Il me semble que oui. Ils ont dû être remplacés par les smoothies. Et il n'y a plus les distributeurs de sauces que j'aimais tant, au goût différent des sauces en Europe).
Il fait nuit. Les trottoirs sont pleins. Beaucoup de femmes sont sur leur trente-et-un. C'est vendredi. Je pense à Sex and the City. Les téléfilms donnent une image fidèle.
Rockfeller Center la nuit. Le fleuve ou la mer (je confonds un peu tout) est tout proche. Brume. Guirlandes des ponts. Je crains et souhaite l'orage. La chaleur au sol m'évoque 2003 (cette impression de se mouvoir dans une piscine d'air chaud), la différence étant la présence de vent léger: l'air n'est pas immobile. Note pour plus tard: revenir en octobre, sans doute: "l'été indien" doit avoir une signification.


* Une belle variation de Marcel Broodthaers sur Oscar Wilde, Lewis Carroll, etc.

Le bruit et l'odeur

5h51. Je ne peux pas me rendormir. Pas de wifi dans la chambre (bizarrerie: wifi gratuit dans le hall, quatorze dollars dans la chambre), je tape hors ligne, on verra plus tard.

Hier 2 août.

Les enfants ont dormi plus tard que je ne l'aurai cru. L'hôtel est au cœur de Manhattan. Sorti avec H. Impression de se trouver dans un film, le décor est tellement connu. Après les soucoupes de ''Men in black'' aperçues hier du taxi, c'est le square de l'un des Bourne (l'adresse codée qu'il donne à Pam) que nous rencontrons par hasard (quartier Tudor). Grand Central Station, je suis étonnée par la constellation au plafond, H. la connaît par ''Kapax'', je reconnais le décor d'une flashmob vue sur Youtube. C'est un peu comme partir à la recherche de souvenirs qu'on n'aurait pas vécus: aucun dépaysement et aucune impression de réalité. L'odeur est étrange, celle d'une chaleur étouffée, ça ressemble à la pomme de terre cuite à la vapeur.

Perdu un peu de temps dans la matinée à attendre Déborah (la jeune Allemande qui a passé trois mois chez nous en 2010 et qui va rester avec nous pendant le reste du voyage). Puis direction Central Park, à pied. Début d'une longue errance. (Non, nous n'errons pas, nous savons où nous allons et il est très simple de se repérer. "Ce que je veux dire, c'est que" nous n'avons aucune notion des distances (finalement, la seule façon de connaître véritablement l'échelle d'une carte est de marcher, j'ai l'impression que d'une ville à l'autre deux cents mètres ne représentent pas la même fatigue)). Il fait très chaud (30°? +32, diviser par 5, il me semble (oui, bon l'iphone doit pouvoir le faire, mais c'est plus amusant comme ça)). Nez en l'air à apercevoir le faîte des immeubles. Il y a du monde, mais les trottoirs et les rues sont si larges que cela ne donne aucune impression de précipitation. Peut-être parce que c'est l'été, peut-être à cause du péage pour entrer dans cette partie de Manhattan (ou dans tout Manhattan? aucune idée), il n'y a pas d'embouteillage. Fluide. Je suis frappée par le niveau sonore, je l'appellerai presque du silence. Les bruits se dissolvent dans l'espace (le volume de l'espace entre les immeubles, la formidable aération de cette île ouverte sur la mer par tranches, rue après rue (d'est en ouest: les rues; du nord au sud, les avenues). Même sans vent, même avec la chaleur accumulée par le goudron, l'air ne stagne pas tout à fait. Les bruits ne se concentrent pas). (Et pourtant, dans la chambre au 41e étage, ce qui frappe, c'est le bruit incessant, la rumeur de la rue, des travaux, du vent, de la clim. Paradoxe.)
Saint Barth. Est-ce l'église de L'Avocat du diable?

Central Park, trop grand, nous voulons atteindre le Met, la troupe est un peu découragée par la distance et la chaleur. Là encore, quel silence dans ce parc, tranquillité, écureuils gris, statue d'Alice in Wonderland, inévitablement.
Déjeuner à la cafétéria du Met, au sous-sol. Les assiettes se paient au poids, quelle exactitude (je suis pour).

Nous avons trois heures pour visiter le musée avant sa fermeture, nous avons choisi nos impératifs: impressionnisme pour H. et l'aile américaine pour moi. Nous confions la carte à O. qui aura acquis à la fin de la journée une aisance impressionnante dans cet immense musée sur deux étages, une mezzanine et un "grenier poutres apparentes" (reconstitution d'intérieurs coloniaux, très beaux. Le seul endroit où je verrai la pancarte aborrhée "ne pas toucher" sur un lit et un berceau).
Le classement/regroupement dans ce musée ne va pas de soi, nous trouverons des Matisse ou des Picasso à trois endroits très éloignés (le premier je ne sais pas, le deuxième dans Europe fin du XIXe début du XXe, le troisième dans les contemporains et les modernes), c'est comme si les conservateurs s'étaient dit qu'ainsi, même le visiteur distrait arriverait bien à en voir un ou deux.

Quiétude de ce musée, ombres en croisillons dans les patios, silence malgré un public nombreux, impression d'un musée réconcilié avec ses visiteurs, belle lumière d'après-midi et éclairage naturel, explications près de chaque tableau, le sujet, le contexte de la peinture (dans le sens sujet du tableau et geste de peindre), toujours et uniquement en anglais, mais normalisées, se présentant toujours sous la même forme, un beau travail systématique très utile.






Je repère un très beau Brueghel l'ancien sur la moisson (j'aime beaucoup Brueghel (et je me demande pourquoi ce sont les tristes scènes d'hiver que l'on retient surtout)), tombe par hasard sur Orion aveugle (il est là! une photo! (j'ai hérité de l'appareil de ma fille qui a un mode "musée", sans flash et sans bruit. Whaouh, ça c'est pensé (le mode qu'il me faut pour le métro. D'ailleurs, il y aurait une belle galerie de portraits à faire avec les têtes des gardiens de ce musée, toujours très particulières dans leur forme ou leur expression))), des Manet que je ne connaissais pas sur la corrida. Je rencontre par hasard dans une petite salle où des fraises (fruits) dans l'encadrement de la porte ont attiré mon attention des Vermeer dont un avec des bleus somptueux (Vermeer que nous reviendrons voir en fin de visite à la demande de Déborah qui les cherche, abandonnant H. et A., épuisés, à la cafétéria).

A traverser le musée de long en large pour atteindre ce que nous voulons voir et ce que nous avons oublié de voir, nous avons ainsi une bonne vision des collections du Moyen-Âge et de la Renaissance. Mais d'où viennent ces tableaux, ces statues? En Europe, c'est facile, pillage, héritage, mariage, mais ici? Achetés, offerts par des donateurs (une gigantesque fresque italienne représentant Saint Christophe: donation!).
— Mais c'est incroyable. Qu'est-ce qu'ils sont riches, qu'est-ce qu'ils étaient riches.
— Tu sais sur quoi s'est construite cette richesse…
— Non.
— Sur l'esclavage.
Hum. J'ai mes doutes mais je me tais. Je pense surtout au travail et au courage de cette nation pour laquelle j'ai beaucoup d'admiration. Mais bon. Une explication n'exclut pas l'autre. Et dans les salles traversées, la reconstitution de salons XVIIIe siècle doit beaucoup aux riches familles anglaises, c'est certain (je reconnais ailleurs une copie de Louis XV enfant rencontrée à Versailles il y a quelques semaines. Je n'approfondis pas dans quel cadre elle se trouve là (reconstitution d'un intérieur français?)

Si je venais souvent au Met, je passerai beaucoup de temps dans l'aile américaine. Je ne connais presque personne à part Wilson Homer et Sargent, mais j'aime cet endroit, cette poursuite d'art qui copie l'Europe (un peintre pastiche très visiblement Renoir) et finira par produire totalement autre chose, Rauschenberg ou Jasper Johns. Je tombe en arrêt devant les œuvres d'un sculpteur, Augustus Saint-Gaudens.

Le musée ferme à cinq heures et demie, nous sommes mis dehors manu militari à cinq heures et quart, même la boutique de "souvenirs" est fermée, mince, mes cartes postales!
Goûter au Pain quotidien (est-ce que ça vaut vraiment la peine de venir si loin pour retrouver ce que j'ai fréquenté en haut de la rue Montorgueil en 2003? Ça me fait rire.), le serveur pas bête et sans doute rendu prudent par la nullité en calcul mental de ses contemporains a ajouté au stylo bille ce que représente quinze et vingt pour cent de la note, afin que nous puissions choisir ce que nous lui laisserons puisque le service n'est pas compris.
Le fond sonore est de la musique classique, mais trop forte, et les conversations se mettent à monter. Pour la première fois de la journée, je retrouve le niveau de bruit de Paris.

Métro, un peu de repos (soins des pieds, changement de chaussures!), métro, quartier chinois et Little Italy.
Quartier chinois: ah oui, quand même. Quand je pense qu'on se plaint de l'arabisation de Saint-Denis. Ici, même Mac Donald est sous-titré en chinois. Les immeubles sont plus bas, le soleil se couche (crépuscule que par des jeux de lumière on ne sait pas bien attribuer à notre droite ou notre gauche), de gros sacs poubelles s'entassent sur les trottoirs (il ne doit pas y avoir de chiens errants. Pas de rats, de mouettes, de goélands? (non, à part les moineaux et les canards de Central Park, pas vu d'oiseaux)). New York pue, elle pue la chaleur et les poubelles, et aussi, par endroits, l'odeur forte d'une trop grande quantité de viande crue (y aurait-il des frigos, des bouchers, en sous-sol?) La chaleur, c'est aussi celle des milliers de climatiseurs dont les cubes blancs débordent des fenêtres, c'est une chaleur qui malaxe les odeurs des appartements et des boutiques.

Dîner à Mulberry street (quartier de la Huchette, en gros, pour ce qui est de l'animation). Pensée joyeuse pour Matoo quand le serveur nous propose du poivre. La clim est si forte que nous gelons tout le repas, les filles ne savent plus comment se couvrir.
— Je n'aurais pas dû me mettre en short.
— Je te rappelle que dehors il ne fait pas tout à fait la même température.

Le métro est plus bruyant le soir, et si les quais font vraiment leur âge, les rames sont propres. Avec leur banc unique le long des fenêtres, elles sont conçues pour favoriser la circulation des gens (et non le fait qu'ils soient assis).
Ce métro est davantage un RER ou un train, puisque plusieurs lignes empruntent les mêmes quais.

New York

6h53, rez-de-chaussée de l'hôtel où le wifi est gratuit. Je pense à cette vieille pub pour le savon Zest, dans laquelle un petit garçon très excité réveillait ses parents à six heures un dimanche: «Aujourd'hui on va au zoo!»

J'ai vu le soleil se lever, j'ai hésité sur la conduite à tenir, je suis là à écrire. Sortir, marcher? Dans un sens j'ai peur de "voler" les autres, dans un autre j'ai l'impression de pouvoir faire tellement de choses vite vite, discrètement… Bon, on verra demain.

Pour l'instant repérer les quelques adresses qui me manquent (que nous n'avons pas revues/révisées (pas le temps, pas le temps)) avant de partir. Je sens que je vais être insupportable, il faut que je me calme.

(L'hôtel n'a pas d'étage 13, les légendes sont respectées, tout va bien.)

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