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Dimanche

Un temps magnifique dont je n'aurai rien vu : j'ai dormi une partie de l'après-midi dans le bruit des boules de billard qui s'entrechoquent.

Discussions politiques au dîner. Mélenchon au second tour ? Deux poutinistes au second tour? Revivre le mitterrandisme, les expériences qui nous font prendre dix ans de retard avant de revenir aux contraintes de la réalité?

Temps de référence

Dans le RER, debout, j'écoute (malgré moi: j'aurais aimé ne pas être obligée d'entendre) deux jeunes filles d'une vingtaine d'années discuter:
— Tu connais les gorges du Verdon? c'est super beau.
— Ah non, je ne connais rien en France. Je voyage dans le monde entier mais je ne connais rien en France.
— C'est super beau. Evidemment, en été c'est blindé de monde, mais j'y vais en octobre quand ma mère fait sa cure. Tiens, regarde. (Elle lui montre des photos)
— Wouahh, on dirait la Malaisie! Et comment on y va? Y a un aéroport? Un TGV?
Je me retiens de lui dire que s'il y avait un aéroport ou un TGV, ce serait sans doute moins beau, de même que la Malaisie était sans doute plus belle avant qu'elle y aille (ou pas? quel est l'apport du tourisme, cela pousse-t-il et permet-il plus de propreté, d'aménagements?)

La réunion d'encadrement est un flop. Quel ennui. Le nouveau directeur n'a pas jugé bon de se déplacer, de se montrer. La direction est un fantôme, une légende. Les gens ne se mobilisent pas pour des fantômes. On parle toujours de "l'homme providentiel" avec un sourire sarcastique. Cependant il faut admettre que c'est une réalité, un modèle qui a fait ses preuves. La difficulté, c'est ensuite; la transition, l'héritage. L'homme providentiel doit être capable de mettre en place des structures qui lui survivent (ils échouent tous : Périclès, Alexandre, Charlemagne, Frédéric II, Napoléon… Est-on en train de vivre le parachèvement de l'échec de de Gaulle? (c'est la force normative de l'Eglise: réussir à créer des structures pérennes autour d'hommes et de femmes qui marquent leur époque: St François, St Dominique, Ste Thérèse d'Avila, etc. Le politique peine à en faire autant. (Je laisse à d'autres le soin d'en étudier les raisons.)))

Après la réunion, je vais faire de l'ergo (il est trop tard pour monter en bateau, tout le monde est déjà sur l'eau). La course se compose de six kilomètres et demie sur l'eau puis cinq cent mètres d'ergo. En faisant aujourd'hui toute la distance à l'ergo j'obtiens des temps de référence.
Je fais les 6,5 km en 34'40'', soit 2'27 au 500 m. (Ne comparez pas, je ne le note que pour moi, c'est un temps d'une médiocrité ordinaire, un temps de "rameuse loisirs", mais je suis heureusement surprise: il y a un an j'avais du mal à faire deux kilomètres en dix minutes.)
Après cinq minutes de récupération, je fais les cinq cent mètres de sprint en 2'17 (eux se feront vraiment à l'ergo à Lagny, d'où le terme de biathlon: aviron/ergo).

Les fous

— A une époque, nos bureaux étaient à côté de l'hôpital xxx. C'est là que j'ai découvert que la folie ne se voyait pas. Il y avait celle que j'appelais "la rafleuse": quand elle arrivait, il fallait tout planquer, les stylos, les tampons, les téléphones… Elle attrapait quelques bics et elle repartait… Il y avait le type super sérieux en cravate qui venait t'expliquer qu'il y aurait des travaux dans la rue, qui te montrait des plans, t'exposait les conséquences. On l'appelait l'architecte. Un jour un homme très bien habillé m'a demandé de lui prêter mon téléphone pour prévenir sa mère qu'il ne rentrerait pas à l'heure. Au fur à mesure qu'il parlait, j'ai compris qu'il s'adressait à l'hôpital et qu'il ne voulait pas rentrer…

Une soirée

Sortie en double avec William. Un peu mieux que mes dernières sorties. Encore en tee-shirt, c'est magique.
Pourquoi ai-je tant de problèmes en double à Neuilly (problèmes d'équilibre) tandis qu'à Melun ça se passe bien? La largeur de la Seine, le fait de ramer avec des femmes un peu massives (ça stabilise le bateau) ou des bateaux plus lourds, plus anciens, plus stables?
Je crois que les bateaux de Neuilly sont plus techniques. C'est ce qu'il faut pour progresser. Mais il me suffit de deux sorties ratées pour avoir l'impression que je ne saurai jamais ramer.

Repas chez D. Quelle jolie déco. Ça me fait envie, mais je n'aurai jamais le courage de m'en occuper. Combien cela prend-il de temps?
Son mari ne jure plus que par le régime sans gluten. Comme dirait mon cousin médecin, «si on ne comprend pas mais que ça marche, pourquoi s'en priver?» Si seulement les personnes qui adoptent ces régimes particuliers pouvaient éviter d'en parler. Après tout, il va de soi que l'on sert ce que l'on juge le plus approprié à ses invités, y compris pour leur santé, alors à quoi bon le leur répéter à tout moment?
Entre les rhumes, les allergies alimentaires et un burn-out, ma santé avait quelque chose d'incongru.

Memento mori

22 heures 30, arrivée à Yerres. Trois blackettes descendent devant moi sur le quai. L'air est chargé d'humidité mais il ne fait pas froid. La discussion est animée, j'aperçois sur un portable un visage noir genre Diana Ross et une épaule dénudée.
— Mais elle a quel âge ?
— Comme nous, elle est de 89.
— Y peuvent dire tout s'qu'i veulent, nous on sort mais nous on f'rait jamais ça.
— C'est des gens y z'ont pas peur de Dieu.
— Oui, y pensent pas à la mort.

Je passe, étonnée.

Taxi

— Tu aurais vu la tête du client à l'arrière… Trôôôômatisé !!
— Ah ouais, t'as raison, matisé à l'excès il était.

Un pot de retraite

Retrouvé tous les potes de l'Oulipo… Amusant, personne n'en avait parlé hier: parce que nous ne savions pas qui était invité ou parce qu'il était inutile d'anticiper?

Une bonne soirée (elles le sont toujours, ce n'est pas une surprise) à parler de morphine (ceux que ça rend malades et ceux qui adorent les hallucinations), de marijuana bio (cultivée dans le jardin), d'opium (marcher littéralement à côté de ses pompes, cela paraissait très yogi comme expérience).
Hommage appuyé aux équipes de l'hôpital Beaujon, aux professeurs magiciens, qui travaillent dans des bâtiments qui se délabrent de jour en jour…

(Bon, nous avons parlé d'autres choses, mais toujours pas de Dylan.)



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Passé à Neuilly pour acheter du papier cadeau. La petite librairie-papeterie a fermé, remplacé par un restaurant japonais. J'y avais acheté L'Ultime Auberge, un peu par hasard.
J'ai enveloppé mon cadeau dans du papier kraft. Tant pis. Je suis heureuse d'avoir sans doute trouvé la bonne personne à qui offrir La Vie immortelle d'Henrietta Lacks.

Oulipo

Je sèche la séance (je suis en retard) et m'installe à la BN dans une salle en libre accès pour trois quarts d'heure d'allemand (reprise du Schleiermacher de mardi. Structure paulinienne (vous n'êtes pas mais je suis… ; mais si je ne suis pas alors vous êtes…; cependant si je suis vous êtes…; etc) et rhétorique: c'est si étrange de consacrer deux pages à interpeller ses lecteurs, sans entrer dans le vif du sujet. Aujourd'hui nous sommes davantage Cut the crap et tant pis pour la captatio benevolentiae.

(Tant pis, tant pis: la faute à Guillaume.)

Conversations à la volée:
— … L'Art d'avoir toujours raison, c'est très intéressant.
— Mon mari, enfin ex, aurait pu l'écrire. Moi, j'aurais pu écrire l'art d'avoir toujours tort, j'ai eu tort pendant trente ans.
— Evidemment, quelle idée, tu as eu tout faux dès le début. Dire oui a été la première erreur.

La procratination pour les nuls : il l'a enfin écrit !

— Parfois c'est difficile à comprendre: j'ai lu dans un groupe FB "tu sais que tu fais de l'aviron quand…" un jeune rameur qui racontait qu'il avait été attaqué par un signe. Il m'a fallu un moment pour comprendre que ce n'était pas Derrida qui avait encore frappé.
— Ma mère qui était prof de dessin au collège est revenue un jour très émue: elle avait lu un graffiti sur une table «j'aime les verts». Elle avait trouvé ça si beau de la part d'un enfant si jeune, pas «j'aime le vert», mais «les verts»… Il lui a fallu une nuit pour comprendre qu'il s'agissait de foot.

— Je vais aller en Russie en décembre. C'est compliqué d'obtenir un visa. Je suis invitée dans la famille de ma belle-fille, mais si je dis que je vais chez eux, il faut qu'ils fournissent deux ans de justificatifs de revenus pour prouver qu'ils peuvent me nourrir… alors j'essaie de trouver un hôtel fictif, j'étudie internet.
[…] Non, ils ne parlent pas anglais. Apparemment c'était très politiquement incorrect de suggérer qu'ils puissent apprendre un peu d'anglais.

(Mais toutes les raisons de rire, si nombreuses, m'échappent.)

Encore un dîner d'affaires

Même principe que vendredi (un peu plus dans la représentation et moins dans l'amitié), avec davantage de participants. Nous sommes au Bouillon Racine: très beau cadre, carte très française (sauf les frites et les gaufres, c'est une brasserie belge) mais un service abominablement lent. Ils sont en sous-effectif chronique paraît-il.

Je discute dans mon éternel sabir frenglish. Cela ne paraît pas déranger mon vis-à-vis, un avocat de Philadelphie spécialisé dans les visas, en plein jetlag. J'ai de la chance, il est extrêmement compréhensible. Avec l'aviron, j'ai un sujet de small talk en or pour la côte Est, et spécialement Philadelphie: nous discutons Boathouse Row, je lui avoue que cela m'impressionne et que je ne suis pas sûre d'être au niveau, il m'assure qu'il me mettra en contact avec la bonne personne. Chic.
Lui a une femme qui vient de l'Idaho (cinq heures de vol sans ligne directe depuis Philadephie). Il nous montre des photos du peu connu canyon Bruneau.

Nous parlons vacances avec un Français établi à New York. Est-ce que l'activité est cyclique comme en France (où tout s'arrête de début mai à fin août: je force le trait, mais c'est le principe)? Non: d'une part les Américains n'ont que deux semaines de congés, d'autre part ils ne les prennent pas d'un bloc, c'est extrêmement rare, ils les accolent aux nombreux jours de fête pour prendre de longs week-ends (en d'autres termes, ce sont des spécialistes des ponts).
— Sauf les Indiens.
— Comment ça, les Indiens?
— Oui. Une fois que leur situation est stable, ils prennent deux semaines pour partir en Inde…
— Ah, dot-Indians, not feathered
— …et ils vous téléphonent au bout de deux semaines pour vous dire qu'ils se marient et ont besoin d'une semaine de plus. «Mais tu aurais dû me le dire! Pourquoi tu ne m'as pas prévenu?» Mais en fait eux-mêmes ne le savent pas: comme ils ont une situation stable, les familles ont arrangé ça entre elles. Ça m'est arrivé trois fois.

Un peu de gossip autour de l'hôtel Molière dans le premier arrondissement (à prendre tongue-in-cheek):
— Je suis sûr que c'est un faux hôtel qui cache une autre activité : on ne voit jamais un client et le personnel a l'accent russe.

Marseille

Rendez-vous au club, petit déjeuner. JP m'a apporté la casquette longtemps désirée.

Château d'If, îles du Frioul, baie des singes. Temps idéal, soleil et brise pour la fraîcheur. Cours de rame contre la vague, "en mer le chemin le plus rapide n'est pas le plus court".
Déjeuner au club du Prado. Un tour dans le vieux port, pour le plaisir. Sortie de vingt-huit kilomètres au total.

Pastis avec JP, papotages et ragotages. J'apprends avec stupéfaction que mes compagnes du Jura ont plutôt quarante-cinq ans que trente à trente-cinq ans; avec leurs airs de midinettes dragueuses je n'y aurais jamais cru.
— Oui, elles cherchent le mec.
— Ça j'avais compris! Mais pourquoi elles ne le trouvent pas? B, par exemple, elle est jolie, sympa, intelligente: pourquoi elle ne trouve pas? (Je n'ajoute pas que j'aurais plutôt imaginé les mecs se battre pour elle qu'elle soit obligée de draguer… Mais connaître leur âge change l'angle de vue. Je passe de l'impression "je suis hors jeu, normal elles sont jeunes" à l'impression "elles en sont encore là? les pauvres" (bonjour les préjugés!! je suis nulle. Mais bon.))
— Elle est trop exigeante. Les filles cherchent le mec parfait.
Bon. Peut-être. C'est toujours la même chose, personne ne sait jamais exactement de quoi il est en train de parler: de passer une vie ou quelques semaines avec quelqu'un? Mais le sait-on jamais à l'avance?

Et je pense aux réflexions de Paula Becker sur le mariage à transposer à la vie en couple aujourd'hui:
«[…] L'expérience m'a enseigné que le mariage ne rend pas heureuse. Il ôte l'illusion d'une âme sœur, croyance qui occupait jusque-là tout l'espace. Dans le mariage, le sentiment d'incompréhension redouble. Car toute la vie antérieure au mariage était une recherche de cet espace de compréhension. Est-ce que ce n'est pas mieux ainsi, sans cette illusion, face à face avec une seule grande et solitaire vérité? J'écris ceci dans mon carnet de dépenses, le dimanche de Pâques 1902, assise dans ma cuisine à préparer un roti de veau.»

Marie Darrieussecq, Vivre ici est une splendeur, p.72, P.O.L 2016
JP est l'organisateur de la randonnée. Il adore ça. Il m'explique comment il garantit le bon fonctionnement du groupe, la façon dont il exclut quelques personnes, la façon dont il constitue les équipages. Il se lance: «Toi par exemple, je ne te mets pas avec n'importe qui, tu t'énerves vite. Tu es très à l'écoute, mais tu es trop soupe au lait
Hmm. Rien que je ne sache déjà, mais je lui suis reconnaissante d'avoir le courage de le dire ainsi, et je suis embarrassée d'être source de problèmes.

Une heure de sieste. Soirée au club. E. me conseille Giono plutôt que Pagnol sur Marseille. Ce qui me frappe, c'est combien les gens d'ici aiment leur ville et sont désolés de l'image qu'en donnent les médias.

Marseille

Arrivée à Marseille à une heure, pour ramer demain (pouvu que je ne crame pas: la dernière fois que j'ai ramé en mer (1987!), j'ai eu des brûlures au second degré sur les pommettes — mais je ne ramais jamais, je n'étais pas bronzée).

Sieste à l'hôtel, avec dans les moments de sommeil moins lourds l'impression que mon cœur se noit dans mon sang. Je devrais dormir avec davantage d'oreillers.
Notre-Dame de la Garde par les petites rues (une dame me voit interroger mon téléphone, me demande si je cherche quelque chose: oui, est-il possible de couper à travers les résidences, j'ai l'impression d'être dans une impasse et de devoir rebrousser chemin. Gentiment elle m'ouvre un portail qui permet de couper à travers les immeubles).

Garfield m'avait conseillé "O'2 pointus", "la cantine du CNTL", mais il y avait trop de monde en train de prendre un cocktail en terrasse: sans doute des amis qui fêtaient un événement. Je n'ai pas osé demander s'il y avait une table.

Rentrée à l'hôtel pour écrire (mais j'ai oublié d'acheter des cartes postales et demain ce ne sera sans doute pas possible).

Je suis triste de constater que je n'ai fait aucun progrès depuis l'adolescence dans mes relations avec les gens: je n'ai pas prévenu un ami FB (comprendre: un inconnu avec lequel j'entretiens des conversations publiques et entrecoupées) de mon passage à St Brieuc de peur de le déranger, j'ai prévenu une amie FB de mon passage à Marseille de peur qu'elle me reproche de ne pas l'avoir fait et j'ai dérangé… Tout cela est trop compliqué pour moi.

Couple du XXIe siècle, conversation surprise au restaurant.
Ils sont trois, elle bavarde, lui au téléphone, une amie arrivée en retard.
Elle résume: «Matthieu lui il est content parce que quand il rentre du boulot sa femme lui a fait à manger… Alors il le photographie et le met sur FB — sauf hier: j'ai eu la flemme et j'ai acheté des lasagnes au saumon surgelées.»

Innocence

— Il existe des lapins nains nains.
— Oui, mon lapin est un lapin toy.

Eclat de rire général.

— Mais pourquoi vous riez ?

Pokémon Go

C'était décousu à l'oral; ça l'est davantage ici: je dépose ce dont je me souviens, mais ce n'est pas forcément dans l'ordre de la conversation.

— L'action Nintendo a explosé jusqu'à ce que les marchés se rendent compte que le jeu ne rapportait rien à Nintendo. A la base, c'est le jeu Ingress, bien meilleur et bien mieux fichu et ils ont mis Pokemon dedans. Dès qu'on met du Pokemon dedans, ça marche du feu de dieu, c'est connu.
— Mais ça marche comment, Pokémon Go? Tout le monde chasse les mêmes ou chacun a les siens?
— Le même Pokémon au même endroit peut être attrapé par plusieurs personnes. Chacun a sa carte personnelle.
— Ils ont dit qu'il y a un Pokémon en haut de l'Everest…
— Mais alors il va y avoir des morts?
— Il y en a déjà eu. C'est pour ça que c'est restreint à la marche à pied, ça se déconnecte si ta vitesse est trop rapide.
— ?? Mais alors, ça fait marcher les gens?
— Oui, la distance moyenne parcourue par les Américains a été multiplié par trois.
— C'est pas possible!
— Si. Il faut deux à cinq kilomètres pour faire naître un œuf selon les Pokémon…
— et Nintendo ne lutte pas seulement contre l'obésité mais aussi contre le système de mesures américain en utilisant le système métrique ce qui fait que la requête Google "conversion km en miles" a explosé
— Moi ce qui m'tue, c'est que tu étais ringard quand tu jouais à Pokémon deuxième génération…

Malgré tout

J'arrive chez Ladurée — premier étage, le rez-de-chausée est "privatisé" (entre guillemets car je ne suis pas sûre que ce soit un terme très correct, en tout cas il me fait toujours sourire: il sonne délicatement snob à mes oreilles).

Je m'installe à côté d'un jeune couple en train d'expliquer à une dame âgée comment se servir de son iPhone: ce qu'est une application (spontanément elle repasse par Google), comment paramétrer son empreinte digitale pour ouvrir son téléphone, etc. Elle ne sait pas grand chose; ils sont patients et très aimables.

A un moment elle leur demande:
— Et vous êtes étudiants?
— Oui, nous sommes chanteurs, chanteurs d'opéra.
La vieille dame n'arrive pas à assimiler cette information étrange:
— Pas HEC, pas école de commerce?
— Non, chanteurs, répète la jeune fille.
— Mais on est intelligents quand même, complète le jeune homme.

Robinson

Cette année les cours commencent plus tôt — huit heures au lieu de huit et demie — et c'est la demi-heure qui change tout: il est beaucoup plus rare de se retrouver à la brasserie du coin pour prendre une bière ou manger sur le pouce que les années précédentes. J'en suis toute déconfite, car c'est la première fois que cela me serait possible depuis longtemps, ayant eu les années précédentes des heures de grec ou de latin avant le cours principal.

Hier, peut-être du fait du changement d'heure qui permet qu'il fasse encore jour à sept heures, nous nous sommes retrouvés à quatre, un retraité, un proche de la retraite, moi, un trentenaire. La conversation roule sur les vacances, le plaisir et l'ennui de deux semaines de farniente au bord de la mer. D'autre part, nous évoquons les Panama Papers, le monde comme il va mal, je regrette de n'avoir nul lieu sur la planète où échapper à la folie et au dysfonctionnement ambiants. L'un d'entre nous rit:
— J'avais un ami, ils s'étaient mis à plusieurs, ils avaient acheté une île au large de Madagascar. C'était très bien, mais c'était loin de tout, il n'y avait rien, il avait réussi à installer un groupe électrogène, il fallait tout emmener en pirogue, pendant trois semaines tu vivais comme un Robinson.
— Tu dois t'ennuyer, sans rien avoir à faire.
— Si tu dois pêcher ta nourriture et tout faire cuire au feu de bois, ça occupe, tu sais.
— A condition qu'il y ait du bois sur l'île.
— Comme ça tu es heureux de rentrer, de retrouver le métro, les embouteillages…
— C'est une chose que je me suis toujours demandé: pourquoi les gens qui reviennent enchantés d'un lieu dans le monde n'y reste pas. J'avais un collègue qui ne rêvait que de Brésil. Il avait épousé une Brésilienne qui venait d'une région éloignée des métropoles, il adorait cet endroit et les gens. Pourquoi il n'y était pas resté? Quand je lui avais posé la question, il m'avait dit que c'était pour les enfants. Mais si cet endroit le rendait heureux, pourquoi ne pas vouloir que ses enfants soient heureux?
— Mais il n'y a pas que ça. L'homme est grégaire, sociable. Il ne peut pas vivre loin de tout.
— Mais il ne vivait pas loin de tout. Il y avait la famille de sa femme, il n'était pas seul.
Et le plus jeune de dire:
— Le problème, c'est l'emploi. Tu as besoin d'argent, pour l'école, l'éducation des enfants. Tu t'imagines vivre sans internet?
Je le regarde, il est très sérieux, il est en train d'évoquer une situation insupportable, inimaginable. Je me mets à rire:
— En fait, ça nous est arrivé. Tu es trop jeune, mais nous, nous sommes nés avant internet. Donc je peux témoigner et nous nous en souvenons: il est possible de vivre sans internet. C'est même la forme naturelle de la vie.




(Minute people: Filippot et sa suite sont entrés dans la brasserie pour dîner. Je ne l'ai pas vu (je tournai le dos à la porte et quoi qu'il en soit je ne l'aurais pas reconnu) mais c'est ce que m'a dit mon vis-à-vis. Etrange impression, une envie de se lever et partir, davantage peur d'être contaminée que si j'étais en présence de déchets radioactifs. Il y a des gens que je ne souhaite pas croiser.)

Le luxe de dire ce qu'on a sur le coeur. (Ça surprend, mais ça soulage.)

— Cette semaine, j'ai dit à un mec que quand on veut faire un concours de bites, faut d'abord s'assurer qu'on a la plus longue pour être sûr de gagner.

H. est rentré hier mais nous n'avons pas eu le temps de discuter. Premier repas en famille depuis quinze jours.
— Euh… tu veux dire métaphoriquement ou littéralement?
— Littéralement. Tu sais que dans notre nouvel immeuble, je prends un locataire au rez-de-chaussée? On avait trouvé quelqu'un, on s'était mis d'accord, j'avais dit oui à tout, vingt pour cent de réduction de loyer, j'avais avancé les travaux pour qu'il puisse emménager le 1er juin, je l'avais même invité avec la maîtrise d'œuvre pour qu'il puisse choisir le carrelage…
O. remarque: — Ça va être pratique quand vous allez vous croiser sur le parking avec votre mètre-ruban…
— … et je reçois un mail de son patron qui m'explique que comme le déménagement va lui coûter de l'argent, il veut quatre mois gratuits parce qu'il va avoir des frais.
— Hein? Je ne comprends pas, c'est pas ton problème; s'il ne veut pas déménager, il ne déménage pas.
— Exactement. J'ai failli lui écrire, et puis j'ai décroché mon téléphone et je lui ai expliqué ma façon de penser.
— Il a dû être surpris…
— Il n'a rien dit.

Donc H. (la boîte dans laquelle travaille H.) n'a plus de locataire. Mais il n'est pas inquiet.


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Agenda
Maryvonne est partie en retraite. C'était un pilier de la cafétéria, je l'avais toujours vue (depuis 1996). Le paysage va changer, et l'ambiance (elle bougonnait beaucoup, ces derniers temps).

Bleu

Peu de monde. Deux yolettes de quatre (ce qui est une anomalie: quatre rameurs plus un barreurs, cela fait cinq. Nous faisons deux yolettes de trois rameurs.)

Il fait encore un peu plus bleu que la semaine dernière.



Je réussis à convaincre tout le monde de voir Merci patron, et donc j'y retourne — je ne vais pas rester seule à la maison —, même si je n'ai pas envie d'éprouver à nouveau le goût amer que laisse le film.

Goûter («On va prendre un pot?») au Café Beaubourg, en face du cinéma. La conversation roule. Le film laisse tout le monde pantois, sauf O., qui n'arrive pas à croire que ce ne soit pas une fiction. Nous googlons le nom de l'homme politique pour le convaincre. Mais je le comprends : l'enchaînement des circonstances est incroyable. Est-ce que l'équipe suivait plusieurs familles et a filmé le cas qui a "pris" (comme une sauce)?
— La seule chose qui me paraît obligatoirement reconstituée, c'est quand Ruffin répond au téléphone: il ne pouvait pas prévoir qu'il allait être appelé justement à ce moment-là. (Et je n'ajoute pas que ces deux moments le filment en train de jouer avec des enfants, symbole d'innocence et de joie. Ce film est très habilement mis en scène.)

En fond sonore, de la techno. Machinalement j'essaie de battre la mesure, je me rends compte que j'y arrive encore moins qu'avant, dans un sens je ne comprends même plus ce que ça veut dire, mon cerveau ne sait pas quel ordre envoyer à mes mains. J'en fais la remarque à voix haute, esquisse un geste maladroit des mains, I., qui me découvre ce handicap, a les yeux qui s'exorbitent d'incrédulité (je crois que le geste de mes mains ne laisse aucun doute sur l'amplitude de mon inaptitude alors que le boum boum de la techno s'élève sans ambiguité). Les autres rient.

La conversation roule sur la musique. Chacun essaie d'expliquer à I. combien je suis nulle (charmant). Elle a du mal à prendre la mesure du phénomène. Je raconte mes années de flûte à bec au collège:
— Je faisais partie du club musique au collège (entre midi et deux: en grande partie pour échapper au froid dans la cour). Je jouais de la flûte alto, une grosse flûte. Je m'entrainais beaucoup, j'était devenue excellente sur la sortie des notes graves, plus jamais un couac, mais c'était horrible, je devais souvent partir la première et j'attendais les autres, j'avais peur qu'on m'entende, je n'arrivais pas à compter les blanches et les rondes.
Je vois O. réaliser quelque chose, ses yeux s'arrondir:
— Mais la flûte alto, c'est elle qui donne le rythme??!
Et il se met à rire, rire, d'un fou rire inextinguible.

Un déjeuner

TG sur Origène, les trois niveaux de lecture. Je l'ai lu il y a un peu trop longtemps et je n'ai pas formalisé mon travail par écrit, ce qui fait que j'ai un peu de mal à suivre.
Et je ne suis pas à l'aise avec le schéma décrit par la chargée de TG, il me semble que l'arbre des lectures ne se déploie pas au bon niveau. Tant pis.

Comme la chargée de TG trouve le dossier "léger", elle nous libère une heure avant la fin et je passe une heure à la Procure. Je craque pour Les Pères grecs et les Les pères latins de Campenhausen et les tomes 1 et 2 de L'histoire des conciles œcuméniques respectivement d'Ortiz de Urbina et Camelot. (Toujours cette illusion que les livres vont résoudre les problèmes. A quoi bon si je ne les lis pas?) Je me donne bonne conscience en me disant que cela ne coûte rien puisque je paie avec les bons cadeau du CE pour Noël.

Déjeuner chez Zvezdo qui a malicieusement invité Thomas, un délégué syndical marseillais de ma boîte (et néanmoins ami!). Nous discutons boutique (j'espère que nous n'avons pas trop ennuyé nos hôtes) et potinons, Thomas est très drôle quand il parle de ses histoires de famille (corse), il nous raconte l'association entre lui et ses frères et sœurs avec les enfants du compagnon de sa mère («On se détestait mais on a fait alliance pour que nos parents se séparent. On a été infernaux». Brrr, en tant que parent, j'en ai froid dans le dos).

La position de Thomas sur le syndicalisme est proche de la mienne: plutôt que toujours se plaindre, agissons. C'est vrai, c'est tout à fait ce que je pense, mais ce qui me retient (de me syndiquer), c'est la perspective d'encore me disputer avec tout le monde et d'encore me faire détester. Je suis fatiguée de cela, je souhaite être tranquille. (Mais il a raison.)

Je vais ensuite voir Merci patron, sur les conseils de Françoise. J'en sors sonnée, avec une envie de rire et de hurler de colère.
Allez-y, mais surtout, ne lisez rien avant, allez-y sans aucune information, découvrez le film dans la salle (un bon film d'espionnage, un mauvais sitcom, une bonne ou une mauvaise farce. Je ne veux pas spoiler et pourtant, il y en aurait des commentaires à faire. Dégoût et rires.)


Plus tard dans la voiture en rentrant, la radio m'apprend que PUF a installé rue Monsieur le Prince une imprimante qui vous "cuit" votre livre en cinq minutes à condition qu'il fasse moins de huit cents pages. Le catalogue PUF et tous les livres libres de droit sont disponibles.
Qu'est-ce que ça va changer? Cela devrait tout changer. Par rapport à une librairie traditionnelle, cela suppose que l'on sache exactement le livre que l'on veut. Comment se faire connaître quand on sera nouvel écrivain?

Encourageant

— Parfois j'ai l'impression de porter malheur : chaque fois que je travaille pour une boîte, elle fait faillite ou elle est rachetée.
— C'est le signe que tu n'as pas encore trouvé ta voie.


(Ça a beau être une boutade, quel renversement de point de vue. Je n'aurais jamais pensé cela sous cet angle. Ce serait peut-être bien que je la trouve (ma voie) avant que cette boîte ne coule aussi.)

Paroxysme

— Il était bôô, ce garçon, un profil grec… C'est bien simple, pour Mardi Gras, il est venu simplement avec une serviette.

Ça se discute

Entendu sur un passage clouté rue Royale, au niveau de la place de la Concorde, un jeune homme à une jeune fille:

— Le problème, c'est qu'il n'y a que trois cent soixante cinq jours par an. Tu ne peux pas avoir plus de paires de chaussures que de jours.

Bloguer

— Mais si Trucmuche lit ton blog, tu vas être obligée de te censurer ?
— Depuis huit ans, j'ai déjà rencontré ce problème. Ce n'est pas ça le véritable enjeu, vous ne vous rendez pas compte. Le problème, c'est de résister à la tentation de la vengeance.

Problème de traduction

Samedi, barbecue tard le soir avec des amis qui devraient déménager à Boston et nos voisins rentrés de vacances.
Souvenirs américains divers, dont celui-ci :

— Moi ce qui m'éclate, c'est leur questionnaire, «Etes-vous venu commettre un attentat?» Alors moi, tu me connais…
— Non, tu n'a pas fait ça !
— Ben si !
— So French !
— J'ai coché oui, et à la descente de l'avion, tout de suite, t'es mis à part…
(bruits divers, incrédulité, la conversation se perd)
— … heureusement, Véronika a réussi à les convaincre que je n'avais pas compris, que c'était à cause de ma mauvaise compréhension de l'anglais…
— … alors que le questionnaire était rédigé en français! termine Véronika dans un éclat de rire.

On ne se quitte plus

La première chose que je trouve le matin au bureau, c'est une invitation à venir boire un pot sur les bords de Seine avant la fermeture du club trois semaines. Il s'agit pour les rameurs "du midi" de rencontrer ceux "du soir et du week-end". (J'ai coutume de résumer par "ceux qui travaillent à La Défense et ceux qui habitent autour de La Défense." Mais ce n'est pas toujours exact.)

Je me trompe tout d'abord de lieu de rendez-vous et découvre les "îles", terrasses flottantes devant le quai d'Orsay consacrées à la détente mais aussi à la prolifération végétale.

Discuté d'aviron pendant des heures dans le soir couchant sur le bitume qui refroidit entre le pont Alexandre III et celui de la Concorde (je préfère les jardins Tino Rossi). Aurons-nous l'occasion de ramer en huit de pointe? de faire du pair oar? L'eau sera-t-elle froide le 25 juillet à 9 heures? Champagne, rosé et biscuits apéritifs.

Bonne nouvelle

Nous nous retrouvons au café avant le cours.
— Pfff, pas grand chose de réjouissant, en ce moment… Ah si, Nabilla n'ira pas au pénal.



S'en suivent quelques commentaires, à commencer par se demander comment il est possible qu'elle y échappe.


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J'ai un 11 mérité en théologie. Problème de méthode, pensée pas assez resserrée.
Surtout j'ai essayé de plaire, et j'ai honte d'avoir fait cela plutôt qu'avoir travaillé davantage sérieusement.

Dissection

Après les fractals et les cafards. Conversation entre nanas acte III.

— Et il t’a parlé de la dissection ?
— Non. Vous avez disséqué un cheval ?
— Oui, à Brighton.
— Pourquoi, c’est interdit en France ?
— Non, mais ils ont un refuge pour vieux chevaux, et quand ils meurent, ils les congèlent.
Moi, incrédule: — On vous a amené un morceau, un cuisseau ?
— On a eu un cœur, un rein… il tenait juste dans ma main. J’ai eu plus de mal avec la tête. Elle était coupée en deux, une moitié pour chaque groupe. La prof a eu besoin de sortir, normalement elle ne peut pas laisser les élèves tout seuls, mais elle les a laissés en leur recommandant de ne pas toucher à la seconde moitié. Ils ont coupé la cervelle en quatre, il y a de l’eau qui coulait pour que ce soit toujours propre, ça s’effilochait dans l’eau, ils ont posé l’œil au milieu des quatre morceaux comme une fleur. C’était beurk (dit-elle réjouie au dessus de ses rognons de veau).
— Attends, j’ai pas suivi… tu faisais partie du groupe ?
— Oui, mais j’ai juste regardé. L’intérieur, c’est super, mais si on voit que c’est un cheval, j’ai du mal. La cervelle était remontée par l’orbite…
— Ah, ça avait fait dépression… Tu devrais vraiment regarder Big Bang Theory, Amy, l’amie de Sheldon, est neurobiologiste, elle est tout le temps en train de découper de la cervelle.
— On devait chercher le nerf optique, et c’est pas facile. Ils ont crevé l’œil… (Changeant de sujet) On a vu un diaphragme, aussi. C’est vachement plus facile à comprendre quand on le voit. C’est très élastique et super solide; si t’as un problème au diaphragme, c’est vraiment un problème. C’est d’un seul tenant, il n’y a que trois hiatus.
— Trois tubes.
— Oui. Veine cave, aorte, œsophage.

Etc. Le hamburger normand (camembert) était très bon.

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Agenda
Le matin concours hippique (6e sur 27, elle a une belle position, une bonne assiette, je ne l’avais pas vue monter depuis six ou sept ans).
L’après-midi Vice-versa.

Oulipo

Depuis que je suis des cours, j'y vais bien moins souvent. Cette année cela coïncidait de temps en temps avec les cours de grec mais j'ai dû réussir à y aller deux ou trois fois.

Le lieu a encore changé: abandon de l'asiatique, retour à un Italien.

La traduction de Vialatte, l’humour de Kafka. L’hyperacousie. Les compliments et les mufleries.

A : — Il m’a dit que j’étais son budget cigares.
B : — Je trouve ça drôlement ambigu quand même.
C : — Tu sais ce qu’a dit Freud ? Il arrive qu’un cigare soit juste un cigare.
B : — Moi qui ai connu le spécialiste de la micropsychanalyse…
C : — Il arrive qu’une cigarette soit juste une cigarette ?

Les étymologies incertaines

H — Ça sent bien la citronnelle, hein ?
Moi — Oui, comment t'as fait, t'as trouvé de la fraîche?
H — Non, j'ai utilisé de la mousseline.
Moi — Ah, t'as fait une infusion.
O — ?? Pour moi, de la mousseline, c'était de la purée…
H — Mais non, c'est un tissu très léger, comme de la gaze, comme les sachets de thé, si tu veux.
Moi — Oui, c'est l'inverse, la purée s'appelle mousseline parce qu'elle est légère comme de la mousseline. Si tu trouves "une robe en mousseline" dans un roman, qu'est-ce que tu comprends?
O — …
Moi — Mais je pensais que mousseline, c'était synonyme de gaze.
H — Non, gaze vient de Gaza : il y a toujours eu la guerre là-bas, alors le tissu utilisé sur place pour soigner les blessés a pris le nom de la ville.
Moi — Incroyable, ça c'est de la poisse! Mais tu tires ça d'où, parce que les étymologies fantaisistes, ça court les rues.
H — Alain Rey le matin à la radio. D'habitude je ne retiens pas, mais pour celle-là, j'ai fait exception.

(Bon, au moment d'écrire ici je vérifie sur CNTRL qui n'a pas l'air d'accord, mais je laisse, ne serait-ce que pour la robe en purée mousseline.)


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Agenda
Et c'est reparti, H. veut de nouveau monter une boîte. Nom déposé, logo créé, excitation…
Je ne participe pas, je ne participe plus. Si ça marche, les enfants seront riches, si ça ne marche pas, j'hébergerai la famille dans la moitié de maison qui m'appartient… (Oui, nous sommes mariés en séparation de biens, il avait déjà l'idée de monter sa boîte à l'époque.)

Super héros

Je raconte à table la menace de A. pendant le séjour à Dessau (elle avait disparu dans la maison de Goethe, et comme c'est elle qui avait gardé la clé du casier où étaient toutes nos affaires, nous étions condamnés à l'attendre. Perte de temps et énervement. Au musée suivant, j'exige donc de prendre deux casiers, en lui expliquant que je ne la chercherai pas, rendez-vous à la voiture si elle nous perdait une fois encore.)

Moi — Elle m'a menacée, elle m'a dit que si je la laissais, elle me mettrait dans une maison de retraite sans livre gardée par des mégères, éloignée de tout, et qu'elle ne viendrait jamais me voir!
O. — Pas grave, Super Bâton de Vieilleeeesssssse ! dit O. en tendant le poing à la Superman (depuis ses premières années, on prédit qu'il sera mon (futur) bâton de vieillesse car il m'est très attaché.)
H. — SS, Super Stick? Fais gaffe, ça peut facilement devenir Super Sticky…
O. s'étouffe de rire. Je m'insurge:
Moi — Mais arrête, Baptiste n'a pas l'habitude !

(Effectivement, l'adolescent, invité pour le week-end, nous regarde avec effarement.)

Orthodoxe

Nous attendons la prof de latin. (Elle ne viendra pas, elle est malade.) Conversation dans le couloir.
Je la rapporte parce que même si mon récit est faible et ne rend pas compte de la discussion, elle va dans le même sens que Congar ou Kertész, ce monde qui se partage entre Orient et Occident, entre latins, saxons et slaves (en ce qui concerne l'Europe), ces lignes de fond ethniques et culturelles que l'on veut ignorer au nom de l'universel et qui s'obstinent, qui constituent des fondamentaux pour comprendre notre monde (je suppose qu'il doit exister l'équivalent en Asie, au Moyen-Orient… En Afrique, c'est l'inverse, à tort ou à raison l'occidental moyen considère qu'il n'y a que des tribus… Et pourtant je sais qu'il y a au moins les peuples des plaines et les peuples des montagnes).

— Joyeuses Pâques !
— Ah non, moi je suis orthodoxe, c'est la semaine prochaine!
— [Rires. Commentaire sur son sweat.]
— Au Liban, j'avais passé l'examen pour être arbitre de baskett.
— […]
— Je voulais entrer au séminaire, mais mon évêque ne voulait pas. Il ne me croyait pas, alors j'ai fait un master de finances, comme le voulaient mes parents. Qu'est-ce que je me suis ennuyé! Alors j'ai passé l'examen d'arbitre de baskett.
— […]
— C'était bien, sauf qu'au Liban, on est très famille, et là, j'étais tout seul le dimanche.
— […]
— Non, mais la famille, elle vient te voir quand tu joues, qu'il y a un enjeu, qu'il y a des compétitions, mais personne ne vient quand tu arbitres!
— […]
— Oui, j'ai fini mon master, et mon évêque ne voulait toujours pas, il pensait que je plaisantais. Il disait oui à tous les autres, et pas à moi. Je travaillais dans une banque. «Démissionne», il m'a dit. Alors le lendemain j'ai démissionné. Alors il m'a envoyé en France alors que les autres faisaient leur séminaire sur place à Beyrouth.
— […]
— Il m'a envoyé à Saint-Serge, c'était horrible, là-bas, c'est Moscou, l'Europe de l'Est, c'est pas la France, au bout d'un an je n'en pouvais plus, c'est pas le même monde. Alors mon évêque m'a mis ici.
— Et tu ne veux pas aller à Rome?
— Oh non, Rome, c'est pour le carnet d'adresse, pas pour des études sérieuses. Il faut venir à Paris, à Liévain, en Allemagne…

22 décembre

Retour au bureau pour une journée: il ne me reste que deux jours de congé puisque je suis allée à Liège; je n'ai plus de quoi m'absenter toute la semaine (l'entreprise est fermée le 26).

Passage à la boutique du Louvre pour un cadeau pour ma sœur (j'aime beaucoup leurs étoles et carrés de soie). Je constate que les rayons livres et objets ont été inversés, les livres sont désormais au premier étage (mais qu'en déduire?). J'erre entre les piles, je passe un long moment devant des "horloges de table" entièrement mécaniques, dont une en bois. Elles me fascinent. A la caisse, l'homme devant moi au look un peu clodo tient Grammaire des jardins. Sa fille de huit ans lui demande: «Tu vas le lire?» Il répond avec sérieux: «Probablement».

J'ai fini la biographie de Bonhoeffer par Metaxas. Je suis frappée des points communs entre son attitude et celle d'Etty Hillesum à la fin de leurs vies. La même lumière, la même joie.

Anecdote zemmourienne au petit déjeuner

(Le titre fait référence à cet article.)

Voyage Tours-Mulhouse, à cinq, trois garçons, deux filles. Arrêt dans une station-service. Récit :

— Donc on est allé pisser. Quand on est entré dans les toilettes, il y avait un noir à quarante-cinq centimètres des pissotières en train de défaire la boucle d'un gros ceinturon. Il a descendu sa braguette, fourragé dans son slip et a sorti un sexe,… (Il regarde autour de lui, saisi la baguette de pain entamée dont il reste vingt-cinq à trente centimètres, s'en empare, la brandit) …J'vous mens pas, grand comme ça… (Il contemple la baguette pensivement, encore effaré à ce souvenir.) Il a pissé en visant la pissotière puis il a commencé à se rhabiller, c'était compliqué, ranger un engin pareil (dit-il en essayant de nous faire partager la sensation de difficulté). A ce moment-là Steve est entré, il a vu ce black au milieu de la salle en train de fourrager dans son pantalon… T'aurais vu sa tête… Le black est parti et on a tous éclaté de rire.
Ensuite, quand on est revenu à la cafèt, on a raconté aux filles et Aline a demandé: «Pourquoi ça ne nous arrive jamais, à nous ?». Alors je lui ai indiqué le black qui prenait un café: «Be my guest».
On a discuté, on est parvenu à la conclusion qu'il ne devait jamais bander très dur, parce que tu te rends compte, si ce type remplit ça (brandissage de la baguette de pain) de sang, il ne lui en reste plus au cœur, il s'évanouit (et Steve a dit que ce n'était pas grave puisqu'il était dans un lit).
— Ce que c'est qu'être entre scientifiques…


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Agenda:
Acheté un sapin. Retour dans la décapotable décapotée, le sapin sur les sièges arrières. Tête des passants.
Le soir un épisode de Star Treck. Docteur Jekill et Mister Hyde. Incroyable dimension schmittienne: est le chef celui qui décide et prend la responsabilité de la décision.

Voyage interculturel

Yerres, Chartres, Nantes, Sainte Croix-du-Mont. La voiture se charge peu à peu, le coffre est petit et je suis un peu embarrassée de faire se plier en cinq mes compagnons dans ma petite voiture pour un si long voyage. Bast, espérons que demain il fera aussi beau que promis, ce qui nous paiera de tous ces embarras.

Beaucoup de pluie de la Vendée au Bordelais, un ciel gris presque belge.

La foi. Croire, ne plus croire. Re-croire ? L'énigme du mal, indépassable.

Tentative d'expliquer ce que c'est qu'un blog, non pas tant matériellement, mais dans ce que cela établit d'intimité et de distance avec ses lecteurs (mon interlocuteur n'arrive à le concevoir qu'à destination d'amis, tandis que j'en tiens pour les inconnus (je veux dire inconnu avant le blog ou connu par internet).
Tenir ou pas son journal, le publier ou pas ?

Discussions "interculturelles" avec notre compagnon belge qui nous raconte son expérience des colloques en tant que "doublure" (comprendre: remplaçant à la demande, lui non universitaire, un collègue plus prestigieux (?? ça se pratique en France, cela?)), dont les frasques d'un collègue spécialiste de l'interculturel (anecdotes qui ont inspiré mon titre), pingre et égocentrique: une couette russe (avec ouverture au centre et non à une extrêmité — «La France a longtemps résisté à la couette à cause de de Gaulle, il était trop grand, aucune couette n'était à lsa taille»), un taxi belge (amateur de musique classique contemporaine), une brosse à dents marocaine («Vous pouvez l'utiliser, elle a très peu servi»), la dextre belge (la même que la française), une femme d'ambassadeur (infirmière en soins palliatifs), une photo en face de la Petite Sirène (avec une Danoise resplendissante à ses sept mois de grossesse), une employée de banque tchèque très jolie (était-ce tchèque?),…

Vers le soir après Langon, je propose de décapoter, pour respirer: il ne pleut plus et nous avons passé la journée dans une petite boîte noire. Je sais que c'est peut-être une erreur, pour mes compagnons… Mais l'appel de l'air et de la lumière sous ce ciel enfin calmé est trop fort.

Belle chambre d'hôte au château Lamarque (je recommande).
Repas à Cadillac en face de la halle. Il fait une douceur merveilleuse. Nous contemplons avec stupéfaction les marques des crues de la Garonne, d'abord sur un pilier de la halle, ensuite sous la tour qui ramène vers la Garonne.
En rentrant au gîte, le ciel est si pur que le chemin de St Jacques s'ébauche au-dessus de nous. Depuis combien de temps ne l'avais-je pas vu?

Premier TG d'ecclésiologie

Je prends le RER plutôt que la voiture, afin d'avoir le temps de terminer ma préparation de TG dans le train.
Du quai, je contemple les wagons arrêtés sur la voie en face (et qui de ce fait la condamnent pour la journée). Beaucoup de travaux prévus dans les semaines à venir.





La composition du groupe se spécialise: une religieuse, une ex-religieuse, une future religieuse. Deux médecins, une infirmière (un ingénieur, un imprimeur à qui je recommande Le cave se rebiffe).

Matinée sur Troeltsch. Finalement "l'Eglise-mystique" serait le ferment qui travaille l'Eglise (chrétienne) de l'intérieur.

Apéritif. J'entends tandis que je sirote un verre de kir devant St Joseph-des-Carmes:
— Nous fuyons ce qui nous est important.



Rentrer me prend des heures car je tente l'expérience, pour pallier le manque de trains s'arrêtant à Yerres, de prendre le bus B à Créteil-Pompadour. Las! je ne parviens à trouver l'arrêt de bus que bien après qu'il soit passé.
Je vais alors jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges et en attendant mon train qui tarde, emm**, par pure malice, pour m'occuper, (le pauvre) un black petit qui fait des sondages sur notre satisfaction: nom de Zeus, il ne faut pas avoir honte!

En arrivant à Yerres, je photographie les travaux vus de l'autre quai. Il fait très beau.

Carl Lewis

A la caféteria devant moi, des jeunes filles :

— Mais comment tu peux savoir qu'il est mort puisque tu ne sais même pas qu'il existe !?!

Conversation d'étudiants en théologie

Je sors rapidement du cours du latin, passe en bibliothèque rendre des livres puis me précipite au café dans l'espoir d'avoir le temps de manger des sardines (de Belle Île, le patron y tient) en un quart d'heure avant le cours d'introduction à la sociologie (aujourd'hui Durkheim).

J'ai le plaisir de découvrir que trois de mes acolytes sont encore attablés. Je les rejoins:
Moi : — Alors, quoi de neuf? Vous allez bien?
Jacques : — Nous regrettions Macao.
Moi : — Euh… (je fredonne Macao.)
Jacques : — Oui, ça aussi…
Moi, essayant de rassembler mes esprits : — Tu veux dire que vous étiez en train de regretter la disparition des comptoirs coloniaux?
Daniel : — Non, plutôt la version Tontons flingueurs, Lulu la Nantaise.
Moi : — Vous étiez en train de regretter la disparition des bordels de Macao? Quatre ans de théologie pour regretter les bordels de Macao?

Les potins assassins

— Je n'ai lu que deux Que sais-je. Un sur la grammaire et un sur le structuralisme.
— Celui de Piaget? (P., l'homme qui connaît les auteurs des Que sais-je). Il y a celui sur le marxisme qui est très bien, de Lefebvre, tu connais? Sartre a commencé, oui, il n'a quand même pas fini grand chose, oui, il a fait paraître le premier tome de Critique de la Raison dialectique, eh bien, tu sais ce qu'on disait? Que tout ce que Sartre avait lu de Marx, c'était le Que sais-je sur le marxisme.

Conversation de femmes libérées

J'ai pris la conversation en route, dans le Libanais où j'étais venue me réchauffer après ma sortie en skiff et ma douche froide (c'est déprimant, une douche froide quand il fait froid.)
Elles étaient en train de discuter, une brune en manteau rouge et une blonde maigre aux hanches extrêmement étroites.
— … parce que tu comprends, l'esthéticienne m'a dit qu'il ne fallait pas s'exposer au soleil après l'épilation pendant deux jours…
— Elle exagère peut-être, juste une journée…
— Parce que tu comprends, je pars quatre semaines, et je voudrais être nette. L'année dernière, au bout de deux semaines j'étais dans les bras de Marco et je n'étais pas nette…
In petto, je pensais «tu baises, tu échanges de la salive de la sueur du sperme des glaires, et tu t'inquiètes de poils? C'est quoi ce mec qui s'inquiète de quelques poils?»

Et puis j'ai dû manger, bricoler avec mon iphone, quand j'ai entendu:
— Il ne faut pas compter en euros de l'heure, car on ne compte pas ses heures. Tu commences tôt le matin et tu termines tard la nuit; l'année dernière j'ai terminé à deux heures du matin.
— …
— Je touche cent soixante euros pour la journée, et je suis artificier diplômé, je ne suis pas en bas de l'échelle. On commence le matin vers sept heures, huit heures, on met tout en place, on s'arrête une heure pour manger. Entre dix-sept et vingt-trois heures je peux faire la sieste, me reposer, c'est l'heure où le chef d'équipe fait ses contrôles, l'heure des impondérables, nous on ne sert plus à rien…
— Oui enfin, tu ne peux pas t'éloigner, faire du shopping…
— Non…

La discussion dérive un peu, je suppose qu'elles parlaient du quatorze juillet et du feu d'artifice.
— Tu dois te souvenir d'avril, j'ai fait quelque chose en avril, en Allemagne, au black. On me payait le billet de train et l'hôtel… Enfin tu sais comment c'est, à cinq ou huit dans deux chambres, et encore, tu dors dans le couloir quand un mec ramène une pouffe: «ça y est t'as fini? on peut retourner se coucher?» et tu te recouches dans les draps sales…
L'autre rit, mi-choquée, mi-dégoûtée.
— C'était au Hilton, tu te souviens comment c'était? Au matin on partait en volant les oreillers en plume, ils étaient si doux…

Je mange en riant intérieurement. Moins mijaurée que je ne pensais. (Je n'écoute pas particulièrement, mais nous ne sommes que trois (il est tard) et la salle est petite. Plus tard elles parleront d'un ami à elles travaillant à la Tour d'Argent recruté par je ne sais quel club… Je n'arrive pas à comprendre à quel monde elles appartiennent.)

PME en croissance

— Tout de même, ils savent ce qu'ils ont gagné depuis que tu es là.
— Ils savent aussi ce qu'ils ont perdu. Il y a plus d'argent à distribuer dans une entreprise qui vivote que dans une entreprise qui se développe. Je vais te donner un exemple. L'autre jour, le directeur financier nous a annoncé que nous allions faire plus de résultat que prévu. Le patron a dit: «tant mieux, ça fera des dividendes», le syndicaliste a dit: «parfait, ça fera des primes à distribuer» et j'ai dit «super, on va pouvoir embaucher une personne de plus».

(Evidemment, après, le problème est de choisir entre les options. Mais remarquons que l'optique spontanée du syndicaliste n'est pas de partager le travail mais l'argent (pourquoi pas, c'est tout à fait compréhensible. A condition que les mêmes ne viennent pas faire des discours sur le partage du travail, justement.))

Formation au management

Entendu en terrasse à côté de moi:

— Dans cette formation au management, j'ai bien aimé la différence entre impliqué et concerné: si l'on prend les œufs au bacon, la poule est concernée, le cochon est impliqué.

Point Culture

Anecdote relatée par Laurent qui m'autorise à la reproduire ici :

« Dans la salle de gymnastique, deux hommes parlent d'un troisième qui ne serait pas très au courant des choses du football, confondrait des joueurs, ignorerait la composition de certaines équipes, serait incapable de faire d'intelligents pronostics quant à la suite du tournoi de la FIFA.

Le jugement tombe, sans appel :
"Il n'est pas très cultivé."

Truc et astuce

— Je ne vais jamais y arriver, écrire sept pages… J'ai des idées pour une page et demie.
— Délaye. Ecris en corps 36. Tu as un nombre de signes?
— Un format, Times New Roman 12, interligne 1,5.
— Reviens à la ligne. Ecris comme Dumas: «— Bonjour. — Comment allez-vous?»
— Elle va avoir une drôle de tête, ma dissert de philo.

Candy crush

Deux hommes d'une cinquantaine d'années bavardent à côté de moi dans le RER.
— Et ton fils ?
— Ah, il doit partir en Suède… Tu connais Candy Crush? Eh bien, ils ont trois centres, Barcelone, Londres et Stockholm; il est pris à Stockholm. Il va faire de l'analyse de bases de données. Tu sais, quand tu joues, tout est envoyé à de super-ordinateurs, ils décortiquent comment tu joues pour améliorer le jeu, pour repérer les tricheries… C'est de l'analyse statistique de comportement.



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Agenda
Le soir, dîner avec les drôles de dames de H.

Chez l'esthéticienne

— Vous avez trois filles ?
— Oui, ça fait beaucoup de poils !

Dîner

— Ce soir, je dîne avec des copines.
— Quoi? des blogueuses?
— Non.
— Des rameuses?
— Non.
— Des oulipiennes?
— Non.

Et c'est vrai que je n'ai pas de copines, je n'ai que des copains. Je suis très misogyne, j'en ai peur.

J'avais organisé un dîner avec trois amies rencontrées en Grèce, mais finalement ce fut un tête-à-tête, très intéressant, avec quelqu'un que je connaissais à peine:
— Un soir, je ne suis pas rentrée chez moi.

C'est impressionnant, comme déclaration. Elle raconte la lassitude de la vie conjugale, le mari pessimiste et bougon, insupportable: «il a arrêté de voir son psy car je crois que celui-ci lui a dit qu'il n'avait pas entièrement raison!»
Maintenant elle fait des études de théologie (je plaisante, il n'y a aucun enchaînement logique), mais pas chez les dominicains, chez les jésuites.
Elle me cite des choses que j'ai dites cet été. Je ne les renie pas, mais je suis soufflée: décidément, je parle beaucoup trop (mais en fait, quelle importance? au moins je ne trompe pas les gens sur mon compte.))

A minuit passé, je rentre de la gare à pied, ma voiture n'ayant plus de batterie. Fatiguée (j'ai ramé à midi). Comme une môme, j'escalade les clôtures pour rentrer plus vite chez moi.

Nuances

— Ça a l'air d'être un rigolo.
— Oui, il est fun mais il n'est pas drôle.


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Pour mémoire : A. a son bac.
Sortie en quatre sans barreur avec Emmanuel. J'ai blessé Pascal.

Paradoxe spatio-temporel

A : — Et donc en conclusion de ma dissert j'ai dit que bien que Rousseau parle comme Yoda…
V : — Plutôt l'inverse, non? Yoda parle comme Rousseau?
O : — Ça dépend. Après tout c'est dans une galaxie lointaine…

Un monde qui tourne peu rond

Aviron. Tee-shirts pour les quatre fils de Léopold. La Valse des caïmans de la troupe Green Paradise. Pièce déjantée et "fait maison", choix très éloigné de l'année dernière qui était lui-même très différent de celui de 2011.
Intéressant renouvellement, je me demande ce que sera leur choix l'année prochaine.

En sortant, un viet à Bellevile, à recommander (pièce minuscule, décoration inhabituelle (pour un viet), cuisine présentée avec soin).

H. revient de Tours. Il est hagard. Il me raconte sa semaine : «En fait, ce n'était pas très différent de la pièce. Je reçois un mail d'un inconnu, "J'arrive lundi, il est inutile de prévoir une voiture de fonction. Je viens avec trucmuche, il est d'accord, nous serons deux, la passation des connaissances est assurée". J'appelle Benoît, "C'est qui ce type, t'as embauché quelqu'un sans m'en parler? — Mais non pas du tout". Le type avait pété les plombs, comme nous avions racheté le produit sur lequel il travaillait, il avait décidé de venir travailler chez nous. On a reçu des mails toute la semaine; vendredi il s'est excusé comme s'il se réveillait.»

Plus tard :
— Elle nous a dit que son mari avait acheté un ballon. Nous, on a commencé à délirer, ah ouais, cool, les passes dans le salon…
— …
— mais en fait c'était un vrai ballon, un Zeppellin.

Et un collaborateur à l'hôpital, un divorce pour cause d'indiscrétion FB (le triste de l'affaire, c'est le bébé de six mois), un prototype de puce perdu, un logiciel qu'on n'arrive pas à installer («Je te jure, ils étaient trois spécialistes, pendant trois heures devant l'écran, ils ont tous, je dis bien tous, cliqué sur "non" quand la fenêtre posait la question "Voulez-vous installer ce logiciel?" Il était temps que la semaine se termine.»)

Sud immobile

Dans le bus, Jean-Pierre, breton, me confie ses réflexions sur le sud.

— Je suis restée chez ma belle-mère à Nîmes quinze jours et à la fin, je m'ennuyais. C'était toujours bleu. Le sud ne change jamais, le ciel est toujours bleu, la mer est toujours à la même place, le matin on sait à quoi va ressembler la journée. J'avais envie qu'il se passe quelque chose.


Et cette réflexion fit apparaître devant mes yeux Turner et Gauguin, Monet et Matisse, mouvement et immobilité, «mais c'est bien sûr!», tout s'expliquait.

Pathologie professionnelle

Conversation dans les vestiaires :

— Et toi, comment ça va ?
— Ça va mieux. J'ai une AG à organiser, et comme je suis nulle en organisation, j'ai eu de sérieux problèmes de délais…
Elle m'interrompt, paniquée, une main sur le cœur :
— Me dis pas ça ! Je suis juriste, j'défibrile !


Sinon, vu un très jeune cygne sur le dos de maman cygne (ou papa: comment savoir?). C'était la première fois.

Comment connaître l'âge de son charcutier

— Vous auriez du saindoux?
— Oui. Il ramène un bloc blanc sous film plastique, 5x10x12 cm. Vous en voulez combien?
Moue dubitative — Ça dépend, ça se conserve bien ?
— Ça? C'est immortel, c'est Highlander!
— Hum, vous avez de bonnes références… Mais vous êtes trop jeune pour connaître ça!
Offensé — Mais non, pas du tout, je suis né en 1984 in petto je décide de ne pas lui dire que c'est l'année de mon bac, je connais même Goldorak.
— Goldorak, en 84? Ah non, ça devait être Alvator… Ou alors après tout je n'en sais rien, c'est justement le moment où j'ai arrêté d'avoir la télé c'était des reprises.
— Mais si, je regardais le club Dorothée!

Bref, j'ai pris la moitié du morceau.

La grande question

RER D 18 heures, en face de moi un peu en biais, une jeune fille au téléphone vient de décrocher (ce terme ne convient plus du tout). Elle écoute un instant et demande calmement, mi-amusée mi-fataliste:

— Mais comment fait-il pour être aussi con ?

Quelques bribes

Pâtes en catastrophe à neuf heures, fatigue, excitation.

Lecture de cartes postales (comme nous allons chercher le courrier une fois par semaine, cela permet d'avoir tous les tomes d'un coup):
"J'ai pris une nappe au lieu d'un drap. Je dors dans une nappe."
1/ Ça fait un peu linceuil.
2/ Ça change de l'utilisation classique des draps comme nappe.

"A cinq heures, j'ai craqué, j'ai acheté un énorme pain aux raisins. Est-ce que c'est péché?"
Définitivement, oui. Surtout pendant le Carême.


Commentaire sur la journée:
"Les filles de ma classe ont des conversations passionnantes après le sport: «Regarde, j'ai les mamelons gelés!»

Ragots

Entendu à table, au restaurant d'entreprise. Ces jeunes gens appartenaient sans doute à un cabinet de commissaires aux comptes.

— Oui, tu n'es pas très bon en ragots.
— Oui, j'oublie qui, j'oublie quand…
— et même quoi…

Chapeau, jeune homme

Fini la Tactique du diable achetée hier. Tout cela n'est pas très sérieux, je serais censée travailler sur Phèdre à fond jusqu'à samedi. Tant pis (déjà passé une micro-évaluation vendredi midi. C'est l'aspect étrange du cursus. A nos âges… Il y en a un qui a abandonné, il n'est présent qu'en auditeur libre, il ne veut pas écrire les dissertations et passer les oraux. Il est médecin, «passer des examens me gonfle». Mais il y a dans la soumission aux règles un exercice spirituel, aussi.)


RER. Deux banquettes de trois places en vis-à-vis, nous sommes trois, assis en quinconce comme il se fait naturellement (cela préserve l'espace pour les coudes et les jambes (pour ceux qui penseraient que voyager en transport en commun n'implique pas une adaptation et des rites)). Je suis au milieu.

Le jeune homme en face à ma gauche près de la fenêtre a un visage petit, blanc, un visage de porcelaine un peu trop immobile, inexpressif, des lunettes carrées à monture noire épaisse, de gros écouteurs, une touffe de cheveux presque au carré, presque bouclée. Il porte un blouson d'aviateur et une sacoche de cuir brun à reflets rouges, magnifique d'usure.
Son téléphone sonne. Il soulève un écouteur, se penche en avant et se met à parler doucement. Je ferme les yeux. Au début je crois qu'il s'agit d'ingrédients de cuisine. Il se tait, il écoute.
— Tu es malheureuse?
— …
— Il te manque?
— …

Sa voix reste égale, presque un murmure. Qui est-ce? Une amie? Sa sœur?
Peu à peu, c'est lui qui va parler, qui va occuper toute la conversation.
— Ecoute, en ce moment il est blindé de boulot. Si vraiment il te manque, dis-lui, mais pas maintenant, c'est inutile, il ne sera pas à l'écoute, il travaille. Il faut que tu attendes un mois, qu'il ait davantage de temps.
— …
— Ecoute, ne t'en fais pas. Tu as peur qu'il te remplace? Il ne faut pas avoir peur. Soit il travaille tant qu'il n'a le temps pour rien d'autre, soit il croise quelqu'un qui lui plaît et tu seras fixée, tu sauras que c'est inutile d'insister.

Les yeux fermés, je souris à peine intérieurement, c'est plutôt de la mélancolie, cette voix si apaisante qui prône le bon sens, a-t-elle la moindre chance d'être entendue? Comme il est patient, croit-il qu'il peut la convaincre (moi non, j'imagine l'autre bout du fil, le cœur qui bat, le désespoir et l'impression que le sol se dérobe, et toutes ces paroles qui glissent, qui glissent, ne comblant rien du vide) ou ne fait-il que ce qu'il pense devoir faire, par devoir, par tendresse, parce qu'il faut essayer, donner sa chance à l'improbable, je m'endors je crois, puisque je me réveille. Il parle encore.

— … Si vraiment tu te sens trop mal, va voir une amie, mais pas pour ressasser, hein. Pour parler d'autre chose.

Je ne sais plus comment il termine. Il se redresse, se renfonce dans son siège, remet son casque, et sort un folio de la poche de son blouson. La rose tatouée de Tennessee Williams.

Efficacité facebookienne

— Quoi? Deux semaines de pokes et elle vient coucher chez toi, de Lorient? Alors que moi ça fait un an et demi que je poke un mec à quatre rues de chez moi??!

Week-end

Faust "j'ai eu honte" Alagna mais oui il a des scratchs, et il chante elle mime, et paf, la chemise s'ouvre — Mais est-ce qu'il est poilu? Oui, non, les avis divergent, il le serait mais il se serait rasé, vendre des tableaux, à quel prix, comment assurer un revenu régulier, éviter la tempête, ne pas bouger, ne pas la provoquer, Le grand Remplacement, dormir une demi-heure dans la voiture, L'Attente de Dieu à voix haute dans la cuisine, le Carrefour markett de Chartrettes, galette chez les voisins, mais si on mâchait des chewing-gums de colle, plus maintenant c'est interdit, et la languette de la colle Cléôpatra, c'était terrible la languette cassait toujours, toi tu es un traumatisé de la languette, un bain, un Que-sais-je, du rangement, des mails, je n'y arrive pas, The Queen, je n'ai toujours pas commencé, en retard, en retard, en retard.

A partir de mardi soir, je range.

Red runners

Jeudi dernier, après une conférence sur l'Europe, encore une conversation entre nanas:

— Alors ça y est, vous les avez reçues?
— Non, parce que tu comprends, ils les livrent le vendredi, et donc elles arrivent un samedi, et comme la dame du laboratoire en a peur, on ne peut pas les faire arriver à l'école; il faut que l'un d'entre nous les reçoivent chez lui, et qu'on les amènent ensuite. La mère de Sarah est d'accord pour l'amener un matin en voiture, donc elles vont arriver chez Sarah, il faut qu'on téléphone pour demander si exceptionnellement ils peuvent livrer le jeudi pour qu'elle les amène le vendredi.
— Tu veux dire que vous n'avez toujours pas commencé? Mais il se termine bientôt votre TPE?
— Il y a encore quatre semaines avant Noël, et puis tout janvier. On a rédigé tout ce qu'on a trouvé comme doc… *silence, sourire embarrassé* Simplement il y a un problème…
— Quoi?
— L'école ne veut pas les garder pendant les vacances de Noël…— là, je le sens mal — est-ce que je pourrais les garder à la maison?
— Tu veux qu'on garde des blattes pendant les vacances de Noël ??!!!
— Ben oui, l'école n'en veut pas. Mais elles sont toutes petites, et elles ne grimpent pas aux vitres, on les a choisies exprès pour ça. Elles sont rouge vif, ce sont de toutes petites blattes.
Oh mais alors ça change tout, si elles ne grimpent pas au vitres... Evidemment, suis-je sotte, ELLES NE GRIMPENT PAS AUX VITRES, nous sommes sauvés.
— Et tu veux les mettre où? Dans le salon je suppose? dis-je en matière de plaisanterie mais déjà épouvantée par sa réponse.
— Euh… j'avais songé à les mettre derrière le lave-vaisselle…
Oui, chez nous, le lave-vaisselle en panne est dans le salon depuis plusieurs semaines. Notre vie est trop spirituelle pour s'arrêter à ces détails pratiques.
— Pourquoi pas dans la cabane? Ou dans la chaufferie?
— Dans la cabane? Ah oui, on pourrait essayer.
— Sauf que dis-je réfléchissant à voix haute elle risquent d'avoir froid.
— Si elles ne sont pas bien, on les mettra dans la chaufferie pour qu'elles soient plus confortables.
— Oui, tu as raison il faut que tes blattes soient confortables. (WTF???)
— D'ailleurs, il va falloir qu'on demande aux parents s'ils ont un drap noir.
— ???
— Oui, elles n'aiment que le noir, faut qu'on entoure l'aquarium.
Ah mais oui, naturellement, ou avais-je la tête?
— Tu veux savoir combien elles peuvent avoir de descendance?
— Non.
— Et puis, c'est increvable. Si tu leur coupes la tête, elles vivent encore une semaine. Et il ne faut pas les stresser, sinon elles expulsent leurs oothèques. Toi, tu les écrases, tu crois que c'est fini, mais en fait, elles ont expulsé leurs oothèques, et quelques jours plus tard tu te retrouves avec…
— Non, je ne veux pas savoir.

Plus tard dans le RER:
— Mais qu'est-ce que vous allez faire comme expériences, avec vos blattes?''
Elle rougit un peu.
— Tu ne veux pas savoir.
— Mais si!
— En fait elle se comportent comme les hommes, elles n'ont pas de cycle, elles baisent n'importe quand.
Je la contemple en silence, abasourdie.
— Vous allez regarder fucker des cafards?
— Oui, elles ont une parade de deux heures, qui évolue avec le niveau de leurs phéromones [NB: c'est le sujet du TPE: les phéromones, pas les blattes]. On va les observer, les filmer…
— Ça va être pratique, dans le noir.
— Sous de la lumière rouge. Enfin, si on a beaucoup de chance, parce qu'on a TPE une fois par semaine, il faudra que ça tombe bien.

Etc., etc.

Politiquement incorrect

Conversations entre assureurs

— Je viens d'une boîte américaine. Les mails étaient filtrés, il leur a fallu du temps pour comprendre que insurance se disait "assurance", et chaque fois que nous écrivions "ass", nous recevions un mail en anglais nous avertissant que nous utilisions des mots non autorisés et qu'une récidive entraînerait des sanctions…
— Ils lisaient vos mails? Et la CNIL ?
— Bah…



Un peu pas écrivable, j'ai hésité, mais je tente (conversation à quatre ou cinq):

— J'ai regardé l'émission sur Hitler hier, j'ai été choquée d'apprendre qu'Hugo Boss avait dessiné les uniformes des SS. Et Ford qui offrait cinquante mille dollars à Hitler pour son anniversaire…
— C'est comme Allianz qui assurait les camps de déportations…
— Oui. Vous imaginez la visite de risque? Vos chaudières m'ont l'air un peu en surchauffe, là…
— Est-ce que vous avez correctement sprinklé vos bâtiments?

Petit matin à La Défense

Derrière le bouquet de bambous où je me suis arrêtée lire quelques dernières lignes avant d'entrer au bureau, j'entends la conversation téléphonique d'un Arabe, grand, sec, mal rasé, la trentaine.

— Ah bon? C'est pas une fille du bled?
— …
— C'est pas une fille du bled? Elle est pas réservée depuis vingt-six ans?

Faire la vaisselle

Classiquement : deux bacs d'eau chaude autant qu'on peut la supporter, du liquide vaisselle dans l'un («si, c'est utile: ça dégraisse, chasse les odeurs, tue quelques bactéries»).
Laver les pièces une à une — d'abord les verres (le moins sale), puis les bols, les couverts et les assiettes, enfin les plats — les mettre dans le bac de rinçage en essayant de ne pas y mettre de mousse du même geste (je ne savais pas qu'il était possible de mettre autant de mousse dans un bac de rinçage simplement en y mettant des verres et des assiettes qu'on venait de laver («Non, on ne rince pas à l'eau courante. Mais arrête, on voit bien que tu n'as jamais fait la vaisselle sans eau courante. Si tu tirais ton eau du puits, tu serais plus économe.»))
Sortir les pièces au fur à mesure, et avec douceur, sans choquer la vaisselle, sinon des éclats de porcelaine ou de faïence se détachent des assiettes et des bols («et encore, l'évier est en plastique. Avec les éviers en grès, il faut faire attention, sinon tu exploses littéralement tes assiettes»).
Oui, c'est celui qui lave qui sort la vaisselle du bac de rinçage, celui qui essuie ne doit pas se mouiller les mains. Et oui, vers la fin, avant de passer aux grosses pièces, tu peux changer ton eau de lavage, ou vider ton bac de lavage et laver les casseroles et plats au fur à mesure en les remplissant d'eau avec une giclée de liquide vaisselle.

J'ai appris à R. à faire la vaisselle. Pour sa part, il a appris à H. qu'il ferait des ravages chez les bears (non mais lol). Et bien sûr, il a remarqué mon calendrier. («Mais non, il ne le verra pas…»).

On s'est bien amusé. ( «Il détestait le poisson, alors je choisissais toujours des restaurants à poissons…» «Je suis sorti avec un rugbyman qui s'appelait Momo…» «Le pompier m'a passé un joint et m'a dit: "à demain"» «Tu as peur d'une rupture de la chaîne du froid?» «En Suisse, si tu es juriste ou américain, ils ne t'opèrent pas, tu perds en espérance de survie», etc.)

Conversation macabre

Apéro chez des voisins que nous ne connaissons pas. Il est courtier en assurance, et donc ne voit pas la vie exactement par le même bout:

— Oui, et ce qui a fait beaucoup de mal aux garagistes, ce sont les limitations de vitesse et les radars: moins d'accidents, moins de tôle froissée. J'ai vu des réparateurs, sur six bancs, deux d'occupés! Et plus de pièces dans les casses… Et les croque-morts… Ça ne se sait pas, mais la profession a réclamé de l'aide au gouvernement, des compensations… Chute du volume d'activité! [1]




Notes

[1] Une rapide recherche sur internet ne m'a pas permis de trouver confirmation. Il faudrait chercher: si quelqu'un a cette curiosité…

Une langue encourageante

— Comment on dit fail en allemand ?
Les deux correspondants allemands (12 et 14 ans) se consultent et délibèrent :
— Il n'y a pas de mot pour ça.
— Mais si je fais un salto arrière et que je m'écrase ?
— Tu feras mieux la prochaine fois.

Conversation entre nanas

— On a acheté des fringues, puis on est allé manger une flameküche chez O'Neill en attendant l'heure de la pièce.
— Je vois, une discussion entre nanas…
— Tout à fait. Elle m'a expliqué la courbe de von Koch. «Tu sais ce que c'est que le Flocon de von Koch? Javais compris le Faucon de Folcor et je croyais à de la SF…
— Non.
— C'est une figure au périmètre infini mais à l'aire finie. J'ai un triangle équilatéral, et sur chaque côté j'ajoute des triangles équilatéraux dont la hauteur fait un tiers de la hauteur du grand triangle. J'ai appelé SO l'aire du grand triangle et (etc…). Et quand je suis allée voir ma prof, elle a détruit cinq heures de calcul en trois minutes: « alors tu sais que l'aire des petits triangles est égale à un neuvième du grand… — Mais pourquoi madame? — Mais si, tu as vu l'année dernière que s'il existe un rapport k entre les hauteurs de deux triangles, le rapport entre leurs aires est de k au carré, donc l'aire de ta figure totale…» (etc).


J'ai fait un tour dans l'un de mes blogs préférés.
Billets citant la courbe de Koch.
La construction du Flocon est disponible sur wikipédia.

Elle fume pas, elle boit pas, mais elle cause.

Ma mère, récit de H. sur Skype : «elle parle à ton père, à ses voisins, aux amis de ton père (l'un d'entre eux est venu déjeuner), au chien, au chat, à moi, à ses plantes, aux oiseaux (liste non exhaustive). Une chose est sûre, elle ne s'arrête jamais sauf quand elle tricote ou fait du point de croix.»

C'est drôle, je ne me souvenais pas de ça.

Bilan du week-end

— Tu crois qu'on aura des vacances, un jour?
— Tu veux dire un truc où on se repose? Tu rigoles!
— Non, je veux dire un truc où on fait ce qu'on n'a jamais le temps de faire.

Violence conjugale

J'ai rendez-vous avec "lecteur". Quand j'arrive (en retard (mais pas beaucoup)), je vois un petit papier griffonné sous le cendrier.
Plus tard, au cours de la conversation, il me le tend et m'explique:

— Le couple qui est parti… tu l'as vu (oui, la soixantaine, peut-être… je n'ai pas fait très attention… J'ai juste pensé en voyant lecteur en conversation avec l'homme que c'était une nouvelle version de Tlön, un "liant" (ce qui m'étonnait un peu de la part de lecteur, solitaire. Mais liant et solitaire, non, définitivement, ce n'est pas incompatible, ce n'est qu'une façon d'être tranquille, de se tenir en repos, quelque chose de pascalien)), eh bien, l'homme parlait beaucoup, il racontait un film, et elle, elle ne l'écoutait absolument pas et ne faisait même pas semblant, elle regardait ailleurs, elle se désintéressait. A un moment l'homme a insisté sur quelque chose qui lui avait paru remarquable dans le film, et elle a été obligée de répondre. Tiens (il me tend le papier), j'ai noté l'échange, imagine cela dit très tranquillement:

Elle : — Bof, rien de nouveau sous le soleil.
Lui : — Mais il n'y a jamais rien de nouveau sous le soleil, ma chérie. Toi par exemple, tu es ma troisième femme, pas très nouvelle sous le soleil, hein?

Départ en colonie

discussion à bâtons rompus en allant prendre le train :

— ...
— Ouh la! Papa Freud va avoir du travail !
— C'est qui ?
— C'est le père de psychanalyse.
— Qu'est-ce que c'est, la psychanalyse ?
— Tu t'allonges sur un divan et tu dis du mal de ton père et de ta mère.
— Ouh lala, va y avoir beaucoup de choses à dire ! dit-il, ravi.
— C'est bien ce qui me fait peur. dis-je, pas si rassurée.

Doute

Dans la vitrine il reste deux gâteaux.

— Qu'est-ce que je vous sers ?
— Je vais prendre le gâteau aux fruits.
— Celui aux fraises ou celui au chocolat ?

Sur le quai

Deux loulous, jeunes, un très menu, lunettes, pull à rayures blanches, roses et bleues, l'autre arabo-portugais, mal rasé, sac à doc fuschia foncé passent devant moi qui sors de la rame. Ils sourient un peu en échangeant des regards entendus, je saisis une phrase au vol sans savoir de qui ils parlent:
— Mad' Moisell', comment Èll mAt'! Elle lâche pas l'affaire! Même moi j'regarde pas comme ça! dit le plus grand, admiratif et incrédule, au plus petit.

Les théologiens souhaitent-ils la mort de leurs ennemis? me demandé-je en descendant du train, évoquant le regard féroce de B. lorsqu'on aborde certains sujets, toute onctuosité jésuite soudain abandonnée.
— Mad' Moisell', comment Èll mAt'!!

Hmm.

Que fait la Halde ? (bis)

Normalement vous deviez avoir droit à un billet aboyeur (ce n'est que partie remise), mais j'ai rencontré Patrick Cardon sur le quai du métro Hôtel de Ville.

Dialogue entre Hôtel de ville et gare de Lyon :
— Tiens, je devrais m'acheter des collants résilles comme ça, je n'en ai plus.
— Ce ne sont pas des collants, ce sont des Dim-up.
Nous sommes sur des strapontins. Neuf heures et demi. Bon d'accord j'ai un peu bu mais pas tant que ça (deux cocktails à base de gin). Et je sais qui est Patrick. Je remonte rapidement le bas de ma robe pour lui montrer la lisière du bas. Ce n'est que quelques secondes plus tard que je verrai la mine effarée et réjouie des quarancinquantenaires (féminines) sur les strapontins d'en face. Tant pis pour elles, honni soit qui mal y pense, je ne vais pas leur expliquer qui est la comtesse de Flandres.
— Oh! mais il faut en acheter deux alors!
— Ça tombe bien, ça se vend par paire.
— Mais c'est de la discrimination vis-à-vis des unijambistes !

Variations

Un peu trop de sujets pour que je me souvienne: Zarka, Gauchet, Parsifal à Bruxelles, les Cahiers du cinéma (mieux vaut être maoïste que tiède, il reste au moins quelques illuminations), Balibar et Jean-Marc Ferry, le long orgasme inatteignable de Tristan, le café "La jetée" à Tokyo, quel est votre Hitchcock préféré (euh...), Balzac/Flaubert/Proust/Joyce et même Céline, FB unique pour chacun et la boîte Rouet de Pranchère ou la publicité invisible, le catholicisme, Combes, Vatican I et Vatican II, le voile, Brigitte Bardot, le répondeur (ou plutôt le non-répondeur) de Brigitte Bardot...

Ce n'est pas encore le printemps mais on s'en approche.





C'était le jour de l'une des auditions de JA, mais laquelle? Une de celle que son avocat a fait repousser, sans doute.

Raffiné

Au bistrot, la serveuse, la cinquantaine, cheveux très courts blond platine à un homme d'une trentaine d'années assis au bar, calvitie naissante, cheveux un peu trop longs comme en couronne:

— T'en as combien des femmes au bureau? J'espère que tu vas leur faire une bise dans le cou !
— Mmmm ???
— C'est la journée de la femme.
— Ah putain c'est vrai merde !

Une soirée

Jérémy et le mystère des bananes islandaises, titre à considérer pour une bibliothèque verte.
Thaïs, Massenet, Anatole France (il faut lire Anatole France) et Pannard. Barrès, Céline, Bloy.

Jérémy a l'air reposé et en forme. Et j'ai l'impression qu'on s'ennuie un peu en Islande.
Ah oui: et le grand geyser islandais est empli de savon pour paraître spectaculaire. Préférez les petits si vous voulez de l'authentique.

Crépuscule sans trépied. Pas de cigarettes. Beaucoup de bouteilles.

Et j'oubliais, une discussion sur les traducteurs/traductions de Pouchkine.

Et des toasts, beaucoup de toasts, à Romain Duris, à la tapisserie de Bayeux, à l'évêque de Coutances, à nous,....

Pensées pour Afchine harcelée par ses jeunes étudiantes.

L'année climatérite de deux participants s'achèvera en juin, mais il reste des doutes sur combien font 7 fois 9 («Mais je sais faire, je suis ingénieur!»). En revanche Marie calcule très bien de tête (235,70 que divise 7).

La branche cruchons et la branche oulipienne se sont rencontrées.

Grande vérité

Huit heures du matin dans le RER, elle doit avoir seize ans :

— Plus tu fous rien et moins t'as envie de faire quelque chose.

Mixing my references

— C'est le bateau qu'on a pris pour aller à Evian.
— Ah bon? Qu'est-ce que vous avez fait à Evian? Vous avez bu de l'eau?
— Non, on a mangé une pizza.



Vevey par le train. Il fait très froid.

Fragments

— Vous lisez votre Langelot un crayon à la main?
— Oh oui, vous savez, c'est difficile.

— Vous reprendrez bien un peu de momie avec votre jus de criquet ?

— « Quand la guerre est déclarée, la vérité est la première victime. » Arthur Ponsonby (1928)

— C'est dommage, tu ris trop, tu es floue.

— Je ne vais pas empêcher de courir un cheval qui a envie de courir.
— Merci! [rires.]

— Je peux vous demander pourquoi vous avez commandé vos livres de philo dans une librairie portugaise?

— C'est quoi, ces cravates au mur?
— C'est la tradition, on coupe les cravates.

— On a moins de chance d'être le Proust du XXIe siècle que de gagner à l'Euromillion. (D'ailleurs j'ai mon billet dans mon sac).

Beuh

— Ah oui au fait, mon adresse est "impasse des bœufs", entre la rue des Bouchers et la rue des Tanneurs.
— Mais c'est horrible! pauvres bêtes... (Vraiment une impasse.)
— Quand j'ai commandé mon lit et que j'ai donné mon adresse pour la livraison, la caissière m'a demandé d'épeler "beu". «— "Beufe", j'ai dit. — Ah, beufe!» Elle était soulagée.
Rires. Après coup, je me demande si elle s'est demandé s'il s'agissait de beu. Est-ce possible?
— Et à Carrefour, pour le frigo, quand j'ai donné mon adresse, j'ai surveillé l'écran pendant que le vendeur la tapait. Il m'a demandé : «— Vous avez peur que je ne sache pas l'écrire?»



PS: "Pauvres bêtes", citation d' Astérix chez les Bretons:
— ... sinon je vous fais jeter aux lions, bouillis à la menthe!
— Mais c'est horrible!
— Oui, pauvres bêtes...

Apprendre à voir

Encore serrés comme des harengs ce matin. Impossible de lire: trop serrés, et de toute façon le livre en cours est trop gros (trop lourd) pour être lu debout, ça l'abîme et me fatigue.
Il faudrait que je prenne mon ipod, ça doit faire un ou deux ans que je ne m'en suis pas servi, je ne sais même pas si la batterie tient encore la charge. Mais j'ai la flemme, je me sens débordée par les podcasts quand je m'abonne: quand trouver le temps d'écouter tout ça? Il y a longtemps que j'ai laissé tomber, pour éviter ce sentiment de noyade et de culpabilité.

Derrière moi un jeune étudiant plutôt beau, un grand carton à dessins entre les jambes, est en conversation avec une jeune femme en manteau rouge, trop jeune pour être une amie de sa mère, trop vieille pour être étudiante: une voisine, une tante?

— Et tu fais quoi en ce moment ?
— Ça dépend. Hier j'ai eu un cours sur le nu.
— Avec un modèle ?
— Euh... oui....
Silence plus long de quelques dixièmes de secondes. Dans mon dos, j'entends la femme le regarder plus intensément. Il reprend :
— C'est très intéressant, j'ai beaucoup appris. C'est le cours où j'ai le plus appris. On comprend les proportions... dessiner une main... la lumière. Et puis on a un cours d'anatomie, on nous explique les masses musculaires. Il faut dire que j'ai un très bon prof.

Et je pense à Adrien, ancien élève des Beaux-Arts, qui me disait que tous les corps étaient beaux — et à Michel, bien sûr.

Cas de conscience

Sur le mur FB de Laurent, avec son aimable autorisation :

— Tu sais, ce film des moines, là, ça m'a posé plein de questions... Je m'suis dit que j'étais qu'une tapiole qui commande des slips à 20 euros pièce en Australie, et que c'était pas possible, quoi... Toi, t'en penses quoi ?
— Oh, moi, tu sais, j'fais pareil que toi, je viens de m'en commander, tiens, d'ailleurs...
— Ah oui... Il faut dire que les frais de port sont offerts...
— Ben ouais... "

Vite, vite

Dans le RER (où nous avons cuit à l'étouffé une petite heure) :

— La foudre est tombée sur l'armoire électrique de Villeneuve-Saint-Georges.
— C'est ballot.


En clair, plus d'électrécité pour les trains. Qu'on amène les chevaux!

Relais H La Défense

L'homme derrière la caisse est mince, visage ridé, fermé.
Je tends mon magazine de hand, il le regarde.
Sa bouche s'ouvre en une amorce de sourire, mi-goguenard, mi-désabusé:
— Au moins un sport où on gagne.
Silence. Il reprend (je ne l'aurais pas cru si bavard):
— Ma fille parle de reprendre le hand l'année prochaine.
— Au moins quand on les accompagne, on ne caille pas trop, on est à l'intérieur.
Nous échangeons un regard, il sourit un peu.




Pour ceux qui liront ce billet dans quelques mois: il s'agit du jour de l'élimination de l'équipe de France du Mondial 2010. Son comportement avait atteint un tel ridicule que nous en ressentîmes un certain soulagement: c'était fini.

RER soir de défaite

Il sont cinq blacks sur deux rangées de siège se faisant face, deux filles trois garçons, le plus jeune a douze ou treize ans, du maquillage bleu blanc rouge sur la joue, les autres autour de vingt ans.
Ils parlent parfaitement, c'est-à-dire que je comprends leur vocabulaire et qu'ils n'ont pas d'accent particulier (parfois c'est très dur…).
Ils commentent le match avec humour, l'analysent, ils sont très drôles, dignes des meilleurs moments de bistrot.

Un jeune mec arrive:
— Vous plaignez pas, nous on a été battu par des Suisses !
Eclat de rire général.
— Et les collègues, y se sont foutus d'ma gueule, y m'ont demandé: «Elle était bonne la paëlla?»
— Ah oui, va falloir se mettre à la fondue…
— En tout cas c'est pas ce soir qu'on va manger du cassoulet.
— M'en fous, j'ai l'air mexicain, j'peux dire que j'ai gagné. Et là j'vais chez des potes mexicains, y'a du chili con carne qui m'attend.


J'ai été un peu surprise de cette association naturelle sport-cuisine-fierté nationale. Est-ce que vous auriez pris le cassoulet pour "nous" représenter?



(Coupe du monde, Franc-Mexique, 0-2)

Questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées au-delà de toute conjecture.

- Le remplissage (l'emplissage) de la Méditerranée par l'Océan atlantique s'est terminé un 14 janvier, mais j'ai oublié l'année.
- La mer est-elle haute partout en même temps sur la planète? (S'agit-il d'une translation d'une côte à l'autre ou d'une élévation de l'océan en son centre? (ce qui serait vraiment bizarre, mais bon)).
- Il n'y a pas de marée aux Antilles.
- J'aime beaucoup Joyce.
- Quel est le plus vieux manuscrit, la plus vieille version, de L'Odyssée qui nous soit parvenu? Et où se trouve-t-il?
- Tentative pour récupérer une affiche. Je progresse. Je sais maintenant qu'elle appartient au département des études cognitives (DEC).

29 rue d'Ulm. Demandez M. Fernigaud et vous pourrez errer librement dans les étages. Prenez des photos en noir et blanc et vendez-les comme datant de Marie Curie (mais faites vite, dans deux ou trois ans ce ne sera sans doute plus possible).






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Ajout en mai 2015 :
Commencé les démarches pour ouvrir un compte à part. Je pense à ma tante qui avait dit à ma mère quand elle avait recommencé à travailler: «Tout plutôt qu'attendre les huissiers à la maison.»

Vexée

L'équipe française de handball a été bloquée en Islande1.

— Ils ont dû rentrer en voiture…
— Ça ça m'étonnerait!

Eclats de rire général. La personne qui a prononcé la phrase se renfrogne.



1 : par l'éruption du volcan Eyjafjallajökull.

Discussion autour de cinq pizzas, deux salades et une escalope au marsala

Ah j'allais oublier : les tournesols respectent bien mieux la suite de Fibonacci que les marguerites.

Les arrières-salles

(Trois interlocuteurs)

— La génétique vous intéresse?
— Mais tu es généticienne?
— Mais non, pas du tout, et toi?
— Non, non.
— Moi ce qui me gêne dans la génétique, c'est que j'ai l'impression d'être indiscrète, de trahir l'auteur, d'aller dans la cuisine plutôt que de savourer le plat superbe qu'on vient de me servir.
— Mais non, pas du tout.
— Oui, pas du tout. Avec Proust on est déjà dans le salon...
— Oui, un salon pas très rangé où le ménage n'est pas fait très souvent mais le salon tout de même.
— On n'atteint jamais la cuisine. La cuisine n'existe pas, elle est hors d'atteinte.




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Complément le 13 mars 2015 : après cinq ans il y a prescription. (Et puis je doute que ce billet soit référencé très haut par Google; seuls les fidèles le liront à l'occasion).
Cette conversation a eu lieu à la pizzeria après une matinée sur Claude Mauriac à l'ENS dans le cadre d'une matinée sur l'autobiographie. J'y ai rencontré pour la première fois Jean Allemand. (Je représentais Patrick qui s'était cassé le pied après la mort de son beau-père). J'étais en face de Nathalie Mauriac Dyers (quelle émotion de manger une pizza en face d'une professeur religieusement écoutée au Collège de France!), à côté d'elle se trouvait Philippe Lejeune, à côté de moi Jean Allemand.
Philippe Lejeune qui commentait Robbe-Grillet et Sarraute s'est tu en apprenant que j'avais un blog.

Soirée costumée

— Nous, on a fait "orgie romaine", comme thème. Il y avait des vomitorium, mais on a été sage, personne ne s'en est servi. Mais un thème "soirée catholique", c'est génial... J'aimerais bien essayer.

(Les fausses hosties de Babette sortaient de chez Israël, ce qui est tout de même un comble. (Ou pas: après tout, la traversée de la Mer rouge, tout ça…)).

Pour Elisabeth

Pour Elisabeth : nous étions six, Nicolas, GEF, Alain, Dominique, Sophie, moi. Sauras-tu attribuer à chacun ses propos ?

(Vrac et désordre, la conversation par bribes dans mes souvenirs. Je garantis que ce sont mes souvenirs, je ne garantis pas leur exactitude. Ce qui est sût, c'est que les sujets n'ont pas été abordés dans cet ordre).



Même si je ne lis pas l'anglais, j’ai la version américaine de Laura, il sort en mars. Les cartes sont reproduites en fac-similés et peuvent être découpées à l'attention des lectuers inventifs qui veulent écrire leur propre roman.

— Et qu’est-ce que vous pensez d’Eric Rohmer ?
— Vous saviez que c’était le frère de René Schérer ?
— Ah oui, un autre grand malade… Mais c’était les années 68, et puis il était fouriériste… Lui c’était les petits garçons, il allait se fournir dans les secteurs para-psychiatriques, tandis que Rohmer…
— Quoi, Rohmer ?
— Il aimait les très jeunes filles, ses actrices passaient toutes à la casserole. Mais elles étaient volontaires, c’est comme Woody Allen : il fait tourner ses actifs au tarif syndical, et ils le savent, mais ils sont tous volontaires....
Perceval m’a beaucoup marqué.
— Mais ce fut un flop. A l’époque, si tu ne faisais pas quatre semaines sur les Champs-Elysées… Maintenant il y a les produits dérivés. Alors il a refait des films caméra sur l’épaule avec du papier Canson pour la lumière…
— ??
— Tu ne savais pas ? Un jour un journaliste lui a demandé comment il faisait sa lumière, Rohmer a ouvert un tiroir de son bureau, a sorti une feuille de papier et a dit «Voilà, je mets la feuille derrière l’acteur, j’attrape le soleil, et je tourne.»
— Et le dernier ? Daphnis et Chloé ?
— David Hamilton revisité.
X. rit.

— Mais quand on est sur scène on dit souvent n’importe quoi. J’adore Vila-Matas, j’ai tout lu de lui. Dans ses livres il parle d’Achille Campanile ( ?? à confirmer), il dit que c'est un grand méconnu et qu'il l'adore, alors j’ai trouvé et acheté les livre de cet Achille Campanile, il n’y en a pas beaucoup, et quand j’ai rencontré Vila-Matas, je lui ai montré les livres d’Achille Campanile, et il m’a dit qu’il ne savait pas qui c’était…

— Il y a des coupes dans les traductions. Le premier paragraphe du Crime du golf, d’Agatha Christie, est plein de termes techniques de golf, il n’a pas été traduit.
— Les Proust en ligne au Québec sont ceux de la collection blanche. On peut passer des heures à chercher une tournure qui n'y est pas (puisque tout le monde se sert des Pléiade comme référence).
— Certains se targuent d’être de vrais proustiens parce qu’ils possèdent l’édition Clarac de la Pléiade. Cela veut juste dire qu’ils ont eu vingt ans avant la parution de l’édition Tadié… — Est-ce que l’édition du Borgès sera identique à la précédente, ou les notes vont-elles être revues ?
— Identique, je crois.
— La veuve s’était plainte parce qu'on avait utilisé des interviews de Borgès alors que celui-ci ne savait pas qu'il était enregistré. Elle criait à la manipulation.
— Mais tout le monde le manipulait, même elle...

— Mais alors, puisqu'on en parle, c'est quoi un mariage gris, ou noir? Je n'ai pas suivi...
— C'est quand l'un des deux était sincère mais pas l'autre, pour l'un des deux ce n'était pas un mariage d'amour.
— Mais depuis quand faut-il s'aimer pour se marier?
— Je me souviens d'un témoignage indien qui disait: «Chez vous on s'aime pour se marier, chez nous on se marie pour s'aimer».
— Ça ne marche pas si mal d'ailleurs...
— Je ne suis pas sûre que l'Inde soit le meilleur endroit pour juger de cela.
— J'avais un ami tibétain qui devait venir se marier en France; sa famille l'a retenu au Tibet pour le marier de force. Il n'était pas heureux (et la jeune fille non plus d'ailleurs).
[reprise]
— Un mariage gris, c'est quand l'un des deux dit: «Je me suis fait baiser».

— Vous n'y croyez pas, vous, à l'inconscient collectif?
— Moi j'ai écrit: «je t'ai reconnue!»
— Mais ce n'était pas moi!
— Comment, ce n'était pas toi?! [se tournant vers nous]. Il faut que je vous explique. J'ai eu une discussion avec X. sur "en vélo" et " à vélo". Elle me disait que seul "à vélo" était correct.
— Je lui ai donné comme exemple "Julie et Cécile vont à bateau".
— Et cette phrase, exactement celle-là, est sortie dans la liste Oulipo. Alors j'ai écrit: «je t'ai reconnue!»
— Mais ce n'était pas moi! C'est vraiment incroyable. Il y a des choses comme ça, dans l'air... Vous n'y croyez pas, vous, à l'inconscient collectif?

— Chandler vendait des voitures sur la côte Ouest des Etats-Unis. Il avait tout, il vivait très confortablement; il était fou amoureux de sa femme qui avait trente ans de plus que lui, la femme parfaite, épouse et mère... Et puis elle est morte, il a été inconsolable et s'est mis à boire... il écrivait bourrée. Il y a sa correspondance, c'est surtout ses échanges avec ses éditeurs qu'il engueule, c'est extraordinaire...
— Ah oui, je l'ai vu il y a moins d'une semaine, ça donne des phrases du genre: «Veuillez considérer que j'écris en patois suisse, mais si je décide d'agrémenter mon style velouté d'un néologisme argotique, vos ânes bâtés de correcteurs n'ont pas à y toucher»!!
[Et moi je crois à des conjonctions dans le temps et l'espace, malgré tout: avoir rencontré Chandler par hasard une semaine avant chez des amis.]

— Tu sais que je conserve tous les exemplaires du Monde...?
— Mais alors... tu vas pouvoir me servir, je cherche un article de Camus au moment de la mort de Malraux.
— Mais (chœur à la voix indécise) ce n'est pas possible...
Moi, réalisant — Mais non, pas ton Camus, mon Camus! En 1976.
— 1976... Hum, ce sont les cartons du fond, il va falloir tout déplacer...
— Tu sais que tout est en ligne ?
— Oui mais c'est payant, je me sers du moteur de recherche pour savoir quel journal consulter. Enfin, ce sont les suppléments littéraires que je conserve... [1]

— Quand j'étais petit je lisais une bande dessinée qui s'appelait Pierrot. Et puis l'air du temps est devenu anti-BD, et du jour au lendemain on a arrêté de me l'acheter. J'ai été très malheureux parce dans le dernier magazine le héros, Pierrot, courait dans des galeries à l'intérieur d'une falaise, et l'épisode se terminait il était arrivé au bout de la galerie et elle débouchait à flanc de falaise, directement sur la mer, et la légende disait «Il regarda l'abîme sans fond». Et moi j'étais petit, j'avais huit ans, et bien, j'imaginais vraiment un abîme sans fond, c'était vertigineux. Et il il y a deux ou trois ans, en passant devant un bouquiniste, j'ai trouvé la suite de l'histoire...
— Et alors?
— Eh bien en fait, Pierrot regarde vers le haut, et il s'aperçoit que le sommet de la falais est tout proche, et il grimpe et il s'échappe comme ça.
— Et vous avez acheté la revue?
— Non, même pas...

— Vous savez mon outil a transformé les sites, le baragouin [2], eh bien, durant les vacances, il a commencé à prendre le contrôle d'internet...
— Hein? Qu'est-ce que tu dis?
— Eh oui. Je ne sais pas comment ça se fait, Google a commencé à indexer des pages, et de plus en plus, naturellement; j'ai commencé à recevoir des mails d'universités, de municipalités, pour me dire d'arrêter... Je pense que c'est parce que Jean Véronis m'a fait de la pub cet été... Nicolas m'a aidé à arrêter le monstre, j'étais en train de prendre le contrôle de la Toile...
— Terminator 3, quoi!!

Notes

[1] Vérification faite, il semble que l'article de Camus n'est pas paru dans un Monde des livres. Tant pis.

[2] free marche si mal que désormais le baragweb est ailleurs

Souvenirs de Lévi-Strauss

Août 1985 - Je composte des chèques dans une agence du Crédit Lyonnais. A midi, je lis Race et Histoire et Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes en dépensant mon ticket restaurant dans un café tranquille qui diffuse Rue barbare de Bernard Lavilliers. Thé et croque-monsieur.
Ces deux livres sont au programme de culture générale d'un concours que je dois passer en septembre.

Décembre 1988 - Covoiturage entre Paris et Lyon pour assister au mariage de mon meilleur ami, ce qui n'était pas encore un cliché. Discussion dans la voiture avec un ami de P., ami légèrement dédaigneux, légèrement supérieur :
— Tu as lu Race et Histoire ?
— Oui.
— Tu te souviens de sa conclusion ?
Comme il me prend de haut et que je fais un complexe d'infériorité, je panique un peu:
— Euh... Que l'évolution dépend de nos différences, de la différences entre les groupes et de leur façon d'interagir et de s'enrichir mutuellement ?
— Il dit surtout que certaines races sont plus cumulatives que d'autres, savent mieux acquérir, conserver et accumuler du savoir et de la technologie.

Il avait l'air très sûr de lui. Quatre ans après ma lecture je n'étais pas si sûre de moi. Mais il ne me semblait pas avoir lu ça, non, il ne me semblait pas avoir vu une telle interprétation, visant peu ou prou à organiser une hiérarchie des races (si tant est est que ce mot ait un sens: des cultures, des couleurs, des ethnies).
Je me souvenais surtout de la crainte de l'homogénéisation et de l'homogénéité: si tout devenait pareil, homogène, il n'y aurait plus de progrès possible.
Quand le mot "mondialisation" est devenu à la mode, employé à tort à travers, c'est à Lévi-Strauss que j'ai pensé.

Après quelques années sur internet, je ne suis plus inquiète: tout tend à prouver que des groupes se reconstituent toujours. Les critères ont changé, il ne s'agit plus de nationalité ou d'ethnie, mais de langues, d'affinités, de goûts ou de sujets d'intérêt communs ne tenant aucun compte des frontières. Il existe toujours des groupes, des différences, des échanges, et ces différences ne constituent pas forcément des hiérarchies. Une chose est sûre: ce n'est pas homogène.

Kermesse de la paroisse II

Après avoir monologué environ vingt minutes sans discontinuer assise à la table d'inconnus venus pique-niquer à la kermesse, une dame se lève :

— Eh bien bonne journée! C'était très agréable de discuter avec vous!


J'ai pensé à Oscar Wilde.

Escalator de la Défense, matin

Derrière moi deux jeunes femmes discutent :

— Et il fait tellement chaud dans les transports en commun! Tu fais comment, toi?
— Je me mets à poil. Je ne me rhabille qu'au moment de sortir du bus.
— Ah c'était toi? Je me disais aussi, quelle popularité, cette ligne !

Wonderbra

Vendredi, RER.

L'esprit dans le vague, je suis en train de m'endormir quand j'entends une voix claire affimer:
— Si tu mets un serre-taille tu les remontes, mais si tu mets un bustier tu les fais ressortir.

J'ouvre les yeux, je regarde. Deux jeunes filles, une blonde et une brune, sont assises de part et d'autre de l'allée centrale. C'est la brune qui a parlé. Elle mélange les codes, bague gothique articulée en plusieurs phalanges et kéfier. Elle continue son exposé avec beaucoup de précisions. En face de la blonde, le black aux casques dans les oreilles n'a sans doute rien entendu. Mais que peut bien penser le cinquantenaire plongé dans son livre en face de la brune?
Je n'arrive pas à voir le titre du livre. Il a l'air passionnant.

Dans le wagon, personne n'a bronché, pas un sourire.
Je me rendors, entendant vaguement des conseils sur les vernis à ongles.

Une floppée d'Albert, quelques Pascal

— Tu penses quelque chose, tu passes sous la douche, tu penses autre chose...
— Oui, ça c'est Pascal.
— ...??
— Mais non! Pas toi, Blaise!

Je continue dans la veine rien.

- Lundi : retour au bureau. Les vacances commencent samedi, il y a quelque chose que je dois faire avant de partir que je n'ai pas envie de faire, tout en n'ayant qu'une idée vague du temps réel que cela va me prendre (un jour? deux?) Je devrais faire attention.

- A midi, repérage de librairie. Ivan m'avait dit que la librairie la plus proche était la (le?) Livre sterling, 49 bis avenue Franklin Roosevelt. Beaucoup de poches, beaucoup de policiers, beaucoup de livres d'art. Au mur, des photos d'écrivains en noir et blanc, encadrées. Celle de Perec est un puzzle carré.Un gros investissement en "communication" (des étiquettes sur les livres avec l'avis du libraire). Un gros coup de cœur pour le livre d'un certain Sandro Veronesi, Chaos calme.
Pas tout à fait mon genre, mais peut-être du potentiel. On dirait une librairie qui s'est adaptée au quartier pour survivre, mais sans abandonner tout à fait son idéal. On verra. De toute façon, j'ai épuisé mon crédit pour quelques temps. (Problème: comment ramener soixante livres (mais souvent des petits, des plaquettes, des format poches) à la maison et les ranger de façon "discrète"? J'ai commencé à vider une étagère entière en jetant des cassettes vidéo possédées depuis trois ou quatre ans, jamais regardées. Heureusement que les hommes ne voient rien, ne remarquent rien. Cette faculté n'en finit pas de m'étonner, que voient leurs yeux?)
Le libraire, un ancien libraire, deux hommes, discutent:
— ...plus grande librairie de Paris... Gibert...
— Tout ça, c'est qu'une question de bol...
— Plus je vieillis, plus je me rends compte d'une chose: quand on a une opportunité, il ne faut pas hésiter trop longtemps, il faut la saisir... C'est comme les femmes: quand une te dit oui, il ne faut pas réfléchir, faut y aller...
Petit silence, ils se regardent.
— J'allais dire quelque chose, mais il y a madame...
— Mais non, tu vois bien qu'elle n'écoute pas, ça ne l'intéresse pas...
...
— Et après on se dit, mais pourquoi j'ai fait cette connerie?
— Oui, mais qu'est-ce que c'était bon...
Rires. Ils sont heureux. Et je suis d'accord avec eux: il ne faut pas hésiter.

- Encore des problèmes de RER pour rentrer. Il n'y a pas eu un soir sans problème de RER depuis le 18 juillet.

- Salle de sport. J'aime transpirer, mais ce soir, on dirait que c'est ma cervelle qui s'est liquéfiée. Je n'arrive plus à penser.

Jalousie

Mardi soir en sortant du cinéma, je reçois un texto:
10/06/08 21:05 - C francis rapel moi stp

Comme il est toujours possible que cela soit important, je réponds:
— Fx numéro.

Le lendemain dans l'après-midi, je m'aperçois que le message est resté coincé dans ma boîte d'envoi. Au lieu de le détruire, je le renvoie. S'en suit l'échange de textos suivants:
11/06/08 15:51 - Tu parle 2 koi?
— Un sms reçu hier soir par erreur: c'est francis, rappelle-moi.
11/06/08 15:57 - Nn pa par erreur c francis ki voulai ke tu rapel c la femme de francis
— Je ne connais pas de francis.
11/06/08 16:02 - Bin ci gabon!
11/06/08 16:06 - Et toi alor tu es ki?
— Une erreur de numéro. Effacez-moi de votre répertoire. Merci.
11/06/08 16:09 - Bin di moi ki tu es stp
11/06/08 16:13 - Alor t ki?

Désormais je ne réponds plus, je sais qu'il n'y a rien a répondre. Elle m'appelle une fois, deux fois. Je coupe la communication. La troisième fois, par erreur, je décroche. J'entends sa voix, jeune, inquiète: «Allô? Allô? Pourquoi vous parlez pas? Parlez-moi» Mais je ne veux pas parler, je sais que ça ne servira à rien. Il faudra attendre que j'ai un homme près de moi à qui passer le téléphone afin de calmer sa jalousie.
Elle rappelle encore, je décroche encore, méchamment. Même jeu. Elle raccroche, j'éteins mon téléphone.
Vers huit heures je le rallume. Je trouve ce message:

11/06/08 16:50 - Dsl c t vraiment une erreur pardon!

Matin

7h07, RER plutôt plein, je m'assois à côté d'un jeune homme au look années 70 version propre, cascade de cheveux bouclés, coll roulé, et l'air très, très jeune. Il lit une partition, un second coup d'œil m'apprend qu'il s'agit de Chabrier.
J'ouvre mon livre, mon voisin murmure je ne sais quoi, ni le nom des notes, ni l'air, on dirait qu'il lit des phrases, mais lesquelles?

Plus tard il prend son téléphone. Il est tôt, le wagon est silencieux, engourdi, il fait plutôt chaud, on ne serait pas si mal si on ne regrettait son lit. Mon voisin parle à voix basse, mais c'est mon voisin, je l'entends, il est gentil, il me fait de la peine :

— Allo, tu es réveillée ?
— ...
— Tu as bien dormi?
— ...
— Ah d'accord, tu n'as pas vu que je t'avais envoyé un texto.
— ...
— Mais pour rien...
— ...
— Mais parce que je t'ai envoyé un texto et que tu n'as pas répondu...
— ...
— Châtelet, Gare du Nord...
— ...
— Mais il n'y a rien à gare du Nord, c'est là que je descends...
— ...
— Bon, je sens que ça ne va pas...
— ...
— Non, non, c'est pas grave, je raccroche. Je t'embrasse, à tout à l'heure.

Pauvre voisin.
Je ne réponds rien aux gens qui me reprochent de "ne jamais appeler". Généralement j'ai déjà senti une ou deux fois que je les avais dérangés alors que je téléphonais pour rien, juste parce que j'avais envie de leur parler. Cela suffit.
Je hais le téléphone.



Au café, donc. MTVidol, je découvre les clips de trente ans de chansons. C'est bien, je n'en connais aucun.
La Isla Bonita de Madonna: elle imagine vraiment que les danseuse de flamenco dansent comme cela? J'aurais imaginé Madonna plus professionnelle, mais elle était encore jolie, à l'époque.
Let's Dance d'un Bowie outrageusement blond, Boney M et son chanteur en pantalon comique à force d'être indécent, Jean-Jacques Goldman et Pas toi. Dommage que les dates des chansons ou des enregistrements ne soient pas indiquées.

Toto et Africa. Un podium en forme de livre. Un globe. Une carte. Des livres reliés dans des bibliothèques. La jungle, un peu, pas beaucoup, en arrière-fond.
Et une secrétaire, toujours, en médaillon, entre le chanteur et je ne sais quoi, sa guitare, un meuble? Ce clip fait surgir mes souvenirs d'Au cœur des ténèbres, car ce qui m'a marquée dans ce livre, c'est moins le voyage en bateau, le fleuve, la fièvre, Kurtz, que l'étrange Parque du bureau de Londres, la tricoteuse de laine noire.

Hier, 18h34, quai du RER D aux Halles

Une black et une beurette discutent sur le quai en attendant le train. Elles ont autour de vingt ans, la noire porte un corsage blanc à pois verts, elle explique :
« Alors ch’fais l’ménage, tu vois, et qu’est-ce que j’ trouve dans le placard ?... Un paquet de tampax ! J’ui dis c’est quoi ça, i’m’répond ch’ais pas, c’est pas à toi ? J’dis non, j’me sers pas d’ça, moi, c’est quoi c’truc ?! Oh rien, c’est mon ex qu’a dû le laisser. J’avais la rage, tu vois, j’ui dit tu m’jettes ça à la poubelle tout de suite ! Et après i’m’dit et dans la salle de bain tous les produits Yves Rocher, c’est à toi ? Ben non, j’ui réponds. Alors c’est pareil, ça doit être à une fille qu’a tout laissé. J’étais vénère, tu vois, i’ fait jamais le ménage… »

Le reste s'est perdu avec l'arrivée du train.

Dimanche ferroviaire

8 h – lever. Dernières vérifications des valises, ce qui n’empêchera pas d’oublier lunettes de soleil et tongs de A. (J’ai comme l’impression que cela ne va pas lui manquer (hélas)).

9h30 – départ

10h35 – arrivée à la gare Montparnasse. J’y abandonne C., et lui abandonne mon livre Les aventures d’un tee-shirt dans l’économie globalisée puisqu’il a oublié le sien. (Il a quand même cinq heures de train à endurer). Cela va lui donner un petit air alter-mondialiste… M’étonnerait qu’il en lise plus de cinquante pages, mais un livre, c’est comme un doudou : une affaire de présence.
Pour la peine j’erre une demi-heure dans la librairie de la gare et repars avec Notes d’un souterrain de Dostoïevski.

11h30 – Je gare la voiture gare d’Austerlitz. Je prends les bagages de O. Nous traversons le pont Charles de Gaulle à pied.

11h50 – Nous arrivons gare de Lyon au lieu de rendez-vous de départ de colonie de O. Une heure et quart à attendre, les organisateurs ont prévu large. Nous émargeons puis allons prendre un café. La voie du train n’est toujours pas indiquée. Notre voisin de table a un tatouage étonnant sur tout le bras droit, un motif de rectangles très art contemporain, Mondrian en noir et blanc. Voilà qui change des motifs celtiques ou hindous.
J'achète les billets pour A. et moi, en pestant contre les écrans tactiles qui restent impassibles sous mes doigts. Ce n’est qu’après dix minutes et plusieurs tentatives que je découvrirai qu’il faut effleurer l’écran et non appuyer dessus comme une malade. A. est écroulée de rire.

12h50 - Nous retraversons la garde de Lyon puisque bien entendu la voie du train est la plus éloignée possible du point où nous avions rendez-vous. Je préviens O. : « Nous ne resterons pas jusqu’à ton départ, sinon nous allons rater notre train. — C’est pas grave. » Visiblement la seule chose qui lui importe, c’est qu’on s’en aille le plus vite possible, qu’il puisse enfin lire son Picsou tranquille.

13h10 - Retour à la voiture gare d’Austerlitz, je récupère les bagages de A. Nous trouvons des places dans notre train.

13h35 – Départ pour Blois.

21h21 – Gare de Blois, je rentre seule à Paris. Le train a dix minutes de retard. Je m’installe où il reste de la place, dans l'un des quatre fauteuils centraux des voitures. En face de moi un jeune homme avec un coup de soleil (beaucoup de coups de soleil en général, les gens ont vraiment voulu profiter de cette première journée ensoleillée), à côté de moi au jeune homme le bras dans le plâtre. De l’autre côté de l’allée, une famille occupe les quatre sièges, lui, géant, elle, très jolie, enceinte de cinq mois environ, et une fille et un garçon très blonds de 18 mois et trois ans. Ils sont calmes. Ils s’énerveront peu à peu, c’est inévitable, il est tard, bien trop tard pour eux.
Je commence Dostoïevski en négligeant la préface de Todorov.
Le petit garçon se met à chanter très fort « Papa a pété, papa a pété », les parents ne réagissent pas (ils ont raison), la petite fille joue à la dînette, son frère veut manger du bébé, le père s’insurge, la mère rit, je pense à Swift. Ils sont bruyants et incohérents, le jeune homme à côté de moi les regarde avec ébahissement, bouche ouverte, œil exorbité. Il n’est pas près d’avoir des enfants.
La petite fille pleure, j’essaie de dormir.

La petite fille pleure de plus en plus fort, le père est totalement inerte, la mère très calme, toujours aussi jolie (mais qu’est-ce qu’elle fait dans cette galère ?), déplie une poussette dans l’allée, y met sa fille et tente de la calmer en marchant.
Quelques minutes passent, elle revient, le train s’arrête à Orléans, les deux jeunes hommes descendent, j’ai les quatre places pour moi seule, la poussette bloque le passage, le couple qui vient de monter ne peut pas avancer.
Et c’est la catastrophe.
Il reconnaît la famille de l’autre côté de l’allée, s’exclame, s’embrassent, parlent en français, en italien, tout le wagon en profite, le vacarme est ahurissant, ils s'installent en face de moi sans un regard et continuent à parler avec l'autre côté de l'allée. J’attends un peu, au cas où ils reviendraient à la raison et adopteraient un ton plus mesuré.
Las.
Je me lève et vais m’installer exactement à la même place dans l’autre partie du wagon. J’essaie de dormir. Le train est déjà en train de s’arrêter aux Aubrais, l’homme en face de moi rassemble ses affaires, je remarque ses mains, énormes, enflées, rouges, pelées, mais qu’a-t-il fait, la brûlure semble monter jusqu’aux coudes, il y a des tâches rouges sur les biceps. Ce n’est pas possible, il a voulu égoutter les frites à la main… Le voir saisir ses affaires avec cette peau à vif me fait mal, il ne paraît pas souffrir.

Le train repart, le compartiment est calme, de l’autre côté de l’allée, à la place de la famille infernale, se trouvent deux jeunes hommes, l’un regardant une vidéo, l’autre lisant Courrier international.
Je dors.
Je suis réveillée par une voix, malédiction le DVD est fini et l’homme téléphone, interminablement, à voix haute, il est 23 heures passées, il raccroche, demande à son copain de rappeler la fille avec laquelle il était en conversation, il veut obtenir qu’elle les invite à venir dîner quand ils arriveront à la gare parce qu’il n’a pas envie de manger des tagliatelles, son copain résiste, il doit trouver comme moi que cela n’est pas tout à fait poli, la conversation s’éternise, je suis prodigieusement agacée par cette muflerie tous azimuths, je me lève encore et vais m’installer en première (après tout les contrôleurs sont passés). Je m’endors pour de bon.

Je suis chez moi à minuit.

Nous n'avons pas les mêmes valeurs

Un jeune homme pressé, pantalon noir, chemise bleue, petit, brun et bouclé, lunettes, lourde serviette à la main, me double devant chez Hédiard un portable à l'oreille:

— Oui, il y avait un message sur le répondeur, je n'ai pas bien compris, je crois qu'ils ne veulent pas livrer la Jaguar de papa à la maison, il faut passer chez le concessionnaire…

Le reste se perd, il est déjà loin devant moi.

Une tête de circonstance

Jeudi soir, RER. Ils montent au dernier moment, il n'y a plus de place, ils restent debout. Ils sont jeunes, quinze ou seize ans, et joyeux. Elle est petite, vive, souriante, les dents blanches, les cheveux et les yeux très noirs, il est café au lait, le visage tavelé, intimidé, visiblement heureux d'être là avec elle qui est jolie et parle tout le temps.
Je n'écoute pas mais j'entends, comme tous les voyageurs sur la plateforme. Peu à peu nous écouterons, nous sourirons.

— … une vraie geule d'enterrement !
— … (sourire interrogateur et embarrassé de qui ne comprend pas)
— Tu ne sais pas ce que c'est qu'une gueule d'enterrement ?
— Non, dit-il dans un souffle, sans perdre le sourire qui ne le quitte pas, mais gêné de son ignorance.
— Mais c'est facile à comprendre, quand même!
— …
— Quelle tête tu ferais à un enterrement ?
— …
Il secoue la tête, souriant, non vraiment, il ne sait pas. J'ai dans l'idée qu'elle l'éblouit trop pour qu'il réfléchisse. La plateforme sourit, nous pensons tous la même chose.
Elle éclate de rire :
(Incrédule) Tu ferais cette tête-là à un enterrement? (Moqueuse et définitive) Eh bien, je ne t'inviterai pas à mon enterrement !
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